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12 mai 2008 1 12 /05 /mai /2008 15:17


Mon ami est de ma génération .Il est né comme moi en 1938 .Avant l'Anschluss*(1), comme avaient coutume de dire mes parents .Leur vie avait été divisée en  trois épisodes,comme pour beaucoup de citoyens, leur jeunesse heureuse et travailleuse avant le Fascisme ,les angoisses pendant la  Guerre,et la joie de revivre après la Libération . Joie de courte durée ,jusqu'en 1954 qui fut le début d'un autre compte à rebours .
Mon ami pourtant bien que conçu avant les hostilités naquit une deuxième fois,hors de son pays natal ,au Levant,comme on le découvre en dernière page :
Achevé d'imprimer
Le 19 Mars 1945 à l'imprimerie Gédéon *(2)
B E Y R O U T H
(Quatrième tirage ).
"Ce livre a été réédité par les Lettres Francaises sur le conseil du Comité de Culture Française dans le Proche-Orient.Il ne peut etre vendu que dans les pays,qui en droit ou en fait ne peuvent s'approvisionner auprès de l'éditeur originaire ".
Ce livre "La Grammaire et le Francais",Leçons et Exercices,est le fruit du travail  d'A.Souché,Inspecteur de l'Enseignement primaire et J.Lamaison. Agrégé de Grammaire ,pour les classes de 4ième et 3ième.
 Le présent volume est une reproduction de l'ouvrage édité par la Maison Fernand Nathan .
Editeur ,18 Rue Monsieur-Le-Prince,Paris (VI-ième)."
Une étiquette à bouts cassés, et cernée d'une double bordure bleue sur la page intérieure de la couverture porte à l'encre Waterman le nom de mon frère ainé
" Michel Lévy,Classe de 4ième B3".
Et bien je peux dire avec fierté que  je l'ai doublé,triplé,quadruplé et meme sextuplé cette classe en compagnie de ce livre qui ne paye pas de mine !
Ce petit volume à la couverture cartonnée d'une rébarbative couleur marron et sans une seule image fut pour moi une petite bibliothèque portative où j'aimais tout lire,les courts récits, les exemples,les questions  et meme les sujets de rédaction .Caractères gras,ou en italiques sont les seules fantaisies graphiques pour rehausser ces pages qui nous invitent à connaitre les beautés de la langue francaise par des extraits d'oeuvres  de grands écrivains.Ce livre petit par sa taille fut pour moi un trésor immense que je lisais en tournant les pages au hasard,avec souvent une tartine de pain beurré ou de confiture à la main....Les miettes encore collées entre les feuillets sont mes signets .. .Bien sur ,le temps qui marque aussi nos  tempes a ajouté des taches de rousseurs sur ce papier de mauvaise qualité qui n'a jamais eu la blancheur du vélin,et le cartable l'a aussi un peu malmené en le brinquebalant sur le chemin du Lycée,mais pour moi il est chaque année encore plus précieux car lui ne vieillit pas :ses morceaux choisis sont immortels.Quand sonna l'heure de l'halali et que nous ne  pouvions plus nous leurrer sur l'avenir que la France nous imposa à coups de fusil-mitrailleur ,le 26 Mars 1962,il fallut bien en Juin remplir une valise de mes plus précieux souvenirs .Les vieux jouets dépareillés,les objets accumulés et qui chacun d'eux avaient une histoire à raconter,mes premiers cahiers et pages d'écriture,mes  dessins et gouaches du Lycée,mes collections de  revues des deux guerres,j'ai du les abandonner presque tous,dans les fonds de tiroirs,et l'heure venue je dus inexorablement faire un choix et passer impitoyablement au crible les témoins silencieux qui ensoleillèrent ma jeunesse .
Ce livre fut un des privilégiés qui se blottit dans ma valise ,monta la passerelle  du Président Cazalet et fut ,emporté dans la cale par des dockers haineux . S'ils avaient su quel trésor pour moi était  caché dedans ,ils l'auraient jeté à la mer ,par accident ...
Aujourd'hui,en ouvrant mon livre au hasard,les feuillets fatigués se sont arretés sur la Dictée  que je recopie . Et cette dictée il faut la lire lentement comme de la bouche du maitre,pour mieux en savourer le sens des mots :

"Quand la vigne meurt"


En enlevant leur veste malgrè le froid,car le travail allait etre rude, ils se mirent à arracher la vigne .L'un et l'autre,ils avaient causé d'assez bonne humeur,en faisant la route .
Mais des qu'ils eurent commencé à becher,ils devinrent tristes,et ils se turent pour ne pas communiquer les idées que leur inspiraient leur oeuvre de mort et la fin de la vigne.
Lorsque une racine résistait par trop ,le père essaya deux ou trois fois de plaisanter et de dire : " Elle se trouvait bien là,vois-tu,elle a du mal à s'en aller.. .." Il y renonca bientot .Il ne réussisissait point à écarter de lui-meme, ni de l'enfant qui travaillait près de lui,la pensée pénible du temps où la vigne prospérait,où elle donnait abondament un vin blanc,aigrelet et mousseux,qu'on buvait dans la joie,les jours de fetes passés .
Chaque année,depuis qu'il avait conscience des choses,Driot avait taillé la vigne,biné la vigne,cueilli le raisin de la vigne,bu le vin de la vigne . Et elle mourait !
Chaque fois que ,sur le pivot d'une racine,il donnait le coup de grace, qui tranchait la vie définitivement, il éprouvait une peine .

René Bazin,La Terre qui Meurt, (Calman-Lévy edit.)
.

Et tout de suite sous la Dictée, après les questions et le paragraphe du vocabulaire vinrent deux sujets de Composition francaise :

1) Avant de quitter la maison natale.
Votre famille est obligée de quitter définitivement la maison où vous etes né et où vous avez vécu jusqu'alors et à laquelle se rattachent tant de souvenirs . vous en parcourez une dernière fois les diverses pièces,les alentours,le jardin,et à mesure c'est tout votre passé d'enfant qui ressuscite .
2) Etes-vous de l'avis de Ste-Beuve formulant ce souhait :
"Naitre,vivre et mourir dans la meme maison " ?


Je ne savais pas qu'un jour je n'aurai pas à faire un effort d'imagination pour entrer dans la peau d'un homme obligé de se couper de ses racines, comme  on coupe en situation d'urgence un bateau de ses amarres !.

    L'inévitable flacon Waterman                                               Et le stylo avec le levier sur le
                                                                                                    coté pour presser la pompe .            

 


Et bien remplissons d'abord le stylo à pompe en bakélite . Une opération toujours dangereuse  pour l'entourage !
 Moi J'aurai  préféré écrire à l'encre verte mais notre Prof nous l'interdisait  ! Cela nous semble si futile
 maintenant !  Le stylo à pompe fut ensuite détroné par les cartouches à la manipulation plus propre .
Un jour de reverie en classe, à force de machonner le couvercle de mon stylo,peut-etre pour m'aider à trouver de l'inspiration, je le brisais entre mes dents et dans ma surprise en avala un morceau ! . Trop tard pour faire quoique ce soit . J'avoue que ce fut pendant 24 heures un vrai sujet d'inquiétude pour moi qui n'osa le raconter à personne à la maison ,mais dévora un pain de mie entier pour atténuer les tranchants.... Je devais avoir un estomac d'autruche car à ce jour je suis encore vivant
.

Et bien donc faisons le tour de l'appartement . Logiquement ,je devrai commencer par l'entrée .
Mais moi je veux rester fidèle à moi-meme,meme au prix de passer pour un original.
Je me revois comme dans mes anciens  reves d'enfant  assis dans la baignoire de fonte  émaillée de blanc mais étrangement comme suspendue à l'extérieur de l'immeuble ,ainsi qu'une vraie peinture de Chagall où souvent  planent ses personnages . Celà vient de ce que je compris une fois que derrière la peinture de laque écaillée qui découvrait le ciment de la brique,qu'une faible épaisseur de bloc me séparait du vide du haut du cinquième étage . Et ainsi en eut ce vertige qui revenait la nuit  dans mes cauchemards !

N.B.
(1)*Anschluss :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Anschluss


(2) *On retrouve les traces de cette Imprimerie  (aussi de timbres ) dans le site philatélique,section Liban ( A lui seul passionnant ) :
http://www.coppoweb.com/merson/etranger/fr.me_syr.php



                                     L'affaire Syrie-Liban (juin-juillet 1941)

Je cite :

"La Syrie et le Liban étaient des territoires placés sous tutelle française par un mandat de la SDN que les Français considéraient donc comme faisant partie de leur Empire. Début 1941, le général Dentz y commandait une armée de 40 000 hommes. En s'en échappant quelques mois avant pour rejoindre les F.F.L. (Forces Francaises Libres ) en  Palestine, le général de Larminat n'avait réussi à entrainer que 300 hommes....

Le 1er avril 1941, il se produisit en Irak (pays sous influence britannique) un coup d'État antibritannique soutenu par les services allemands. L'enjeu pétrolier est évidemment de première importance. Tout en négociant les protocoles de Paris dont l'un est relatif au Levant (nom alors donné au Moyen-Orient), Darlan,avec l'accord personnel du maréchal Pétain, approfondit la collaboration avec l'ennemi en lui accordant en Syrie un soutien technique, ainsi que, aux avions de la Luftwaffe, la base d'Alep d'où ils sont autorisés à utiliser les aérodromes de la Syrie pour aller bombarder les Britanniques en Irak. Darlan rencontre Hitler le 14 mai 1941, puis Abetz avec lequel il signe les accords de Paris qui prévoient, entre autres, de façon explicite, l'utilisation des bases françaises en Syrie. Cette situation nouvelle ne fait qu'aggraver l'inquiétude des Britanniques et des Américains. Lorsque les Britanniques en ont fini avec la rébellion de Rachid Ali, ils attaquent les forces françaises de la Syrie et du Liban* (3)(4) le 8 juin 1941. 30 000 soldats britanniques épaulés par une Division de Francaise Libre attaquent les 40 000 hommes du général Dentz. Loin de se limiter à un « baroud d'honneur », les Français du général Dentz résistent. Les combats durent jusqu'au 14 juillet et se soldent par 1 066 tués et 5 400 blessés pour les Français du général Dentz, 650 tués et blessés pour les Francais Libres  et 4 060 tués et blessés pour les Britanniques. Le gros des troupes regagne la France, mais, malgré la dureté des combats qui viennent de les opposer, 5 500 hommes se rallient à la France libre. Pourtant les Britanniques qui ne souhaitaient peut-être pas le maintien d'une force française importante au Moyen-Orient, avaient rendu difficile le contact entre officiers français libres et les prisonniers vichystes ."

*(3,4) Moché Dayan à cette époque participa à la Campagne du Liban en 1941:

http://www.globalsecurity.org/military/library/report/1988
/KAA.htm

En voici la traduction :

Cette année de 1941 Rommel concevait une attaque contre l'Egypte .Les Anglais étaient dans la situation très dangereuse de se voir couper de leur ravitaillement.
Alors ils reconnurent le "Palmach" (5) que les Juifs de Palestine venaient de créer pour s'auto-défendre et ils initièrent des négociations avec l'Agence Juive représentante de la population hébraique,pour associer ces Commandos aux forces britanniques . A la condition que le Palamach ne fasse pas partie officiellement de l'Armée de sa Majesté  !!! ( C'était l'époque honteuse du Livre Blanc *(6) où les Anglais limitaient les visas d'entrée en Palestine des juifs qui cherchaient à fuir les nazis ) . Comme l'infanterie légère du Palmach aurait eu peu d'effet sur les Forces de Rommel,l'Angleterre préféra les utiliser dans des opérations de reconnaissance et de commandos.Moché Dayan ayant une parfaite connaissance de la région,car son Kibboutz était situé dans le Nord de la Galilée,eut donc pour mission de collecter le maximum d'informations sur  deux ponts menant à Beyrouth et situés sur la route du littoral.
Et le 7 Juin 1941 il rassembla un commando de 10 australiens,cinq juifs et un arabe .
Il s'avança avec ses hommes déguisés en paysans locaux jusqu'à une profondeur de 12 km en territoire ennemi .Là ils se positionnèrent à proximité de ces deux ponts à controler,attendant l'arrivée du gros des forces britanniques . Comme ceux-ci tardaient alors que l'aube se levait,Dayan craignant d'etre découvert proposa  d'organiser leur défense dans un proche Poste de Police.Mais il ne savait pas que ce fortin était
  occupé par les forces de Vichy,et à leur approche subirent
brusquement un feu  nourri qui les clouèrent au sol. Moche Dayan pensa alors

que le meilleur moyen de défense était de lancer un brusque assaut,ce qu'il fit .
Et après que les Vichyssois subirent des pertes,le reste s'enfuit du Poste . Et Dayan réorganisa son groupe avec des armes récupérées sur les défenseurs .
Comme ce fortin avait une importance régionale les forces de Vichy l'encerclèrent de nouveau et ouvrirent un feu intense . Alors que leurs munitions diminuaient Dayan décida de  s'organiser en vue d'une contre-attaque . Ce qui arriva ensuite est mieux expliqué par Moshe Dayan lui-meme :
"Je saisis mes jumelles pour localiser l'origine des tirs .A peine en avais-je réglé
la mise au point
qu'une balle s'écrasa sur mes jumelles,éclatant les verres et le boitier dont les morceaux s'encastrèrent dans mon orbite gauche.Et immédiatement perdis conscience " .Alternativement sortant de son évanouissement il attendit en souffrant ,encerclé pendant six heures, les premiers secours anglais. Evacué à l'Hopital de Haifa,les chirurgiens ne purent rien faire que d'extraire les éclats .L'os atteint ne pouvait meme plus recevoir un oeil de verre . Ainsi à 26 ans Moché Dayan dut porter cette célèbre oeillère de cuir noir pour cacher sa blessure qui lui rappelait quotidiennement le prix humain de la Guerre .

* (5) Palmach :prononcer  "Palmar"
http://fr.wikipedia.org/wiki/Palmach

* (6)  Le Livre Blanc (D'après Alain Dieckhoff  ) :
"Le Livre blanc constitue politiquement un coup très dur pour le sionisme puisqu'il sera mis en application au moment même où le judaïsme européen va se trouver confronté à une entreprise d'extermination systématique. L'inflexibilité britannique ne faiblira pas et les réfugiés « illégaux » qui atteindront les rivages de la Palestine pendant la guerre seront soit internés, soit déportés vers des colonies africaines. Pourtant, le second conflit mondial bouleversera radicalement l'équation proche-orientale: désormais affaiblie par sa résistance héroïque et sa victoire sur l'Allemagne nazie, la Grande-Bretagne sera obligée de liquider son empire et verra la Palestine partagée en deux par la force du droit (résolution de l'ONU du 29 novembre 1947) puis par celle des armes (première guerre israélo-arabe de 1947-1949).

A cette époque cruciale de sang et de feu, David Ben Gourion exposa fort bien le grand dilemme du double combat des Juifs : «Nous ferons la guerre contre Hitler comme s’il n’y avait pas de Livre Blanc et nous combattrons le Livre Blanc comme s’il n’y avait pas la guerre. »
     
                                          
              
n.b. Il semble que je n'ai respecté ni l'unité de lieu,ni l'unité de temps ,ni meme d'action dans ces lignes à baton rompu,car une évocation en appellait une autre ,mais  il apparaitra certainement dans ce modeste texte l'unité de coeur .
 
                                                           ( A suivre )



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commentaires

Monique 07/06/2008 08:13

Il y a tant de choses dans cette page... L'unité, c'est vous, en effet, votre coeur et votre mémoire, votre histoire mêlée à celle des siècles et pays. Vous êtes un homme très compliqué, comme tout le monde. A votre façon!  Ici, archéologue et conteur, avec tous vos autres "moi" en filigrane. Le rapport à l'écrit est essentiel chez vous. "Le" Souché-Lamaison: j'en ai eu des éditions ultérieures. L'esprit des auteurs nous a formés. J'aime votre émotion, votre gratitude, votre attachement à vos reliques. Il faudrait des pages pour réagir à la vôtre.

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