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30 janvier 2009 5 30 /01 /janvier /2009 18:11
Ou "L'Amour à Trois",car je me suis tombé amoureux tout au long de ma vie citadine de trois  très belles villes, Alger où je suis né, Paris  que j'ai embrassée dans les années 60, et Tel-Aviv  qui m'a vu renaitre .Alors vous m'excuserez si je ne respecte pas l'unité de temps,de lieu et d'action chère à nos jeunes Humanités dans mes divagations...

Je vis depuis quelques années dans une ville dont la fondation  fut originale . Fatigués de vivre serrés dans la petite ville antique de Jaffa aux ruelles étroites(1) et tourmentées, des immigrants  israélites  décidèrent de créer une ville moderne  qui serait composée de maisons basses entourées de jardins et traversée de rues droites et bordée d'arbres .Une association fut crée pour mener à bien ce projet,dirigée par Meir Dizengoff. Meir qui était né à Kishinev (de sinistre mémoire par ses pogroms), étudia la chimie à l'Université de Paris en 1889. Edmond de Rothschild le remarqua et l'envoya en Terre Promise établir une usine de bouteilles pour ses Caves de Rishon-Le-Zion au vin déjà célèbre. Sioniste fervent il était aussi audacieux que dynamique et acheta quelques arpents de dunes pour y faire naitre une ville.
Ainsi un matin,au Nord de Jaffa, tout un groupe se réunit sur une colline élevée et modelée par les vents d'Orient .. Meir Dizengoff ramassa des coquillages et y écrivit sur chacun le numéro des lots de ce projet et présida ainsi au tirage au sort des lopins de sable .
La célèbre photo ci-dessous fixa cette naissance de la ville pour l'éternité .Elle fut dénommée,mais bien plus tard,"La Colline du Printemps". Les premiers travaux consisterent à niveler le terrain proche de la mer pour y établir les premieres maisons .


De cette image fut tiré ce timbre (le mien au coin numéroté) à l'occasion du Centenaire de la Fondation de la Ville. Dans le bas de la vignette sur la droite, le graveur n'a pas oublié le photographe penché sur son appareil à plaque sous son drap noir , qui bien sur ne pouvait être à la fois sur la photo et derrière son appareil...
En fond bleuté, les tours modernes du 21-ième siècle sur le front de mer .




Tel-Aviv naquit ainsi à la fois du sable et de la mer . Avec de tels dignes parents, elle eut  la chance d'avoir pour maîtres de brillants architectes issus de l'Allemagne des années 30, de l'Ecole de l'Architecte Gropius,qui  firent de cette ville un endroit où se mêlèrent à la fois le style Bauhaus,c'est à dire de maisons à terrasse,avec de  larges fenêtres et longs balcons et cage d'escalier toute vitrée, et aussi celui oriental empreint de l'influence turque alors très présente avec des ouvertures en ogives , des vitres colorées et des décorations en stuc rose ou vert clair...comme des Loukoums (2) .
Se mêlèrent,car aujourd'hui poussent comme des champignons à l'automne, des Tours audacieuses de verre et de béton qui ne sont pas de mon goût  ! De nos jours, l'Unesco a mit sous sa protection  historique Tel-Aviv sous le nom de la "Ville Blanche" ...Tiens du déjà vu et vécu !!...


                                 Promenade dans l'inconnu

Dans les années 1920, la Tel-Aviv moderne avait déjà bien émergée des sables de sa colline, et les petites maisons modernes s'étalaient, tracées  au cordeau loin de la vieille Yaffo tortueuse. Un entrepreneur avisé, Meir Shapira avait été le fondateur d'un de ces quartier qui porte depuis son nom, et qui devint aussi l'emplacement de la première gare d'autobus .Il se maria avec une jeune femme du nom de Sonia Gretzel, sans doute très jolie, et ils s'établirent dans  une des  maisons bâties de deux étages qu' entouraient deux nouvelles impasses parallèles qui communiquaient entre-elles .





Ces impasses s'ouvraient sur la rue King-George (sans "s" en anglais !), qui alors était une des principales artères de la ville empruntée par les lentes caravanes de dromadaires, ces efficaces  transporteurs de marchandises utilisés à l'époque pour les matériaux de construction .(Les anciens aiment à raconter les dialogues entre ouvriers sur les échafaudages qui se passaient les blocs de silicate avec des  " Bitte  Schon, Danke Schon Doktor..", oui ce fut vraiment  le temps heroique du retour au travail manuel des pionniers juifs de la vieille Europe !.
Mais revenons à cette  femme délicate .
La belle  Sonia se plaignit bientôt à son mari de voir se gâter ses chaussures sur ce sol en terre battue .
Sitôt-dit, sitôt fait ! Il se dépêcha donc d'en faire une rue asphaltée bordée de trottoir de pierre taillée. Mais le soir venu ,l'impasse étant sombre
;
l'insatiable Sonia exprimait  sa peur quotidienne à son mari à l'oreille attentive qui se plia vite à cette exigence bien compréhensible, bien qu'à cette époque il n'était pas encore  de règle de verrouiller les portes .... Alors  Meir écrivit de sa belle plume une lettre de commande à un lointain sculpteur de Détroit, un certain Gordon ,qui réalisa un énorme lion (de pierre,ou de ciment ), mais recouvert d'un enduit doré qui trône encore menaçant aujourd'hui sur son socle,au milieu de l'impasse . Comble d'ingéniosité, ses orbites renferment deux douilles pour y visser des ampoules électriques (3) ! Le tout devait chasser les mauvais esprits de la nuit .



                                                         Un lion menaçant ,mais éclairé...




Pour décorer  l'entrée de l'impasse en retrait, deux petites obélisques (difficilement visibles sur ma photo) accueillent encore le visiteur ! Et j'imagine facilement la carriole à cheval les franchissant pour s'arrêter au pied des  quelques marches  qui conduisaient à cet hôtel particulier .


       Ops ! un passant malencontreusement est passé dans le champ de la photo !
Tout y est encore, ainsi que le cocotier solitaire en retrait qui dresse sa tête et domine le quartier un peu enfumé par les autos,car cette artère est devenue très passante et depuis longtemps les équipages à chevaux ont disparu ! .

                                    Un tableau de Nahum Gutman :la Calèche


Un matin,Shapira entra dans le bureau du premier Maire,fondateur de la ville,le célèbre Dizengoff, pour demander que les noms de ces deux nouvelles impasses jumelles soient baptisée,l'une au nom de Meir,l'autre à celui de sa bien-aimée Sonia ...pour satisfaire son orgueil et aussi faire plaisir une fois de plus à sa femme .
Mais Dizengoff qui voyait en Shapira un concurrent, refusa poliment en arguant qu'un nom de rue d'un autre patronyme que le sien était déjà réservé à une personalité .
Shapira furieux et vexé s'emporta en faisant un scandale . Il parait qu'il fit plus que bousculer une chaise du bureau de Monsieur le Maire .Dizengoff ne désarma pas et s'obstina dans sa décision et pour la rendre irrévocable et clore la discussion lui jeta à la face : Ces impasses auront désormais les noms suivants, l'un sera "méconnu"* et l'autre "inconnue"*...
 Ainsi sont nés en hébreu "Ploni' et  "Almoni", qui figurent encore aujourd'hui sur les plaques municipales, pour la joie des flâneurs du quartier  . Peut-être que mon récit n'est pas  très exact dans tous ses détails, mais cette photo prouve que je ne me suis pas laisse emporté trop loin de la verite historique .


"Simta":Impasse .

Aujourd'hui dans l'une des maisons ,au rez-de-chaussée, s'ouvre un café-librairie
au nom de Sonia Graetzel. Il est  meublé à l'intérieur avec du mobilier d'époque pour s'imprégner du temps jadis .Des livres d'occasions et des aromes de Cafés des Iles pour les amateurs....Et cette librairie se prolonge à l'ombre de la frondaison du jardin . Heureusement il y est interdit de fumer .


                             Non,les chaises en plastique ne sont pas d'époque...




                               Une autre maison qui a eu la chance d'être ravalée :
                           ( J'ai un faible pour les volets en bois de cette époque )



                                                      Avec son porche en ogive :


                                         Un autre avant les travaux de sauvetage :



Shapira a cependant laissé son nom à un quartier célèbre qui fut le premier pied-a-terre moderne des émigrants . Avec les années ce quartier a changé de population et ressemble un peu à un China-Town où le langage varie avec la couleur de la peau de faux-touristes chassés de leur pays par la misère et venus en Israel y gagner un peu d'argent pour l'envoyer à leurs familles,aux quatre coins d'un monde déshérité .

Si un jour, il vous arrivait de vous perdre et de demander votre chemin à un passant dans ce quartier, ne vous fâchez pas s'il vous envoie à un lieu-dit Inconnu....

(1) Les ruelles très étroites de la Jaffa antique montant du port favorisaient  l'activité des péripatéticiennes lors du passage obligatoire des marins en goguette qui ne pouvaient ainsi les ignorer .
(2) Le Loukoum :bouchée cubique ,délicieuse et molle friandise turque, qui généralement ne laissent de leur passage éphémère, une fois la boite  entamée, que  de la poudre de sucre après que le couvercle ait été ouvert à la gourmandise .....
(3) Les gamins depuis longtemps ne volent plus les ampoules ..,il y des réverbères !

 

A deux pas de la maison de Sonia Graetzel, de l'autre cote de la rue du Roi George, (Hamelech George) un jardin public verdoyant au nom de Meir Dizzengoff ,en souvenir du premier Maire de Tel-Aviv . Des palmiers et des ficus vénérables qui abritent des générations de moineaux étendent leur ombre  autour d'un grand bassin circulaire .


Sous les nénuphars se faufilent silencieusement quelques carpes de couleurs satinées en compagnie de poissons rouges et de tortues d'eau aux yeux brillants .
Ce n'est pas le bassin aux Nymphéas de Manet, mais il me laisse quand meme rêver.
J'ai malgré mon silence dérangé une Rainette qui s'est vite cachée dans la flore aquatique ...Des bulles minuscules qui éclatent à la surface témoignent de la vie secrète de ses habitants  .



                  Une belle carpe vénérable, toute blanche et moustachue...
               Ah ! si elle pouvait sortir de son silence et me parler du passé !


"Dans vos viviers, dans vos étangs,
Carpes, que vous vivez longtemps !
Est-ce que la mort vous oublie,
Poissons de la mélancolie ?"
(Apollinaire in Bestiaire)

(Citation envoyée par Monique D.)

Ce bassin est bien entretenu par un jardinier qui d'ailleurs m'a défendu de jeter des miettes de pain aux carpes colorées ..( Ce sont des poissons du type "Koi",d'origine japonaise ) .
Au bassin des Tuileries,j'avais habitude avec mes enfants de nourrir les carpes qui sautaient presque hors de l'eau (très verte !) pour happer goulûment cette manne. Par contre celles de ce jardin royal de mon temps étaient presque toutes grises, a cause de leur grand-age sans doute...Mais les voiliers que les enfants louaient sur place animaient agréablement  de leurs voiles blanches l'eau plate et scintillante en glissant et leur caressant le dos .
J'essaye ainsi dans cette promenade de retrouver le lointain bassin du Parc de Galland à Alger, qui a vu mes ébats aquatiques quand de l'eau jusqu'aux genoux j'allais récupérer mon bateau-jouet en perdition à mi-chemin ,pendant que de loin le vieux garde infirme de la guerre 14-18 faisait des moulinets avec sa canne pour nous faire sortir du bassin.
" 22, voila "Savate", c'était le surnom que les gamins effrontés lui avaient donné car il traînait un pied raide . Je l'ai  toujours connu portant une grande pélerine qui laissait découvrir un baudrier où était enfoncé un énorme revolver . Il faisait partie du paysage de ce parc,comme les chaises vertes pliantes et le kiosque où nous allions acheter nos réglisses . Maintenant et un peu blanchi, je souris à la petite tortue curieuse qui sort sa tète de l'eau en poussant de coté un nénuphar comme pour me souhaiter la bien-venue en ce jour d'automne ensoleillé .
Les palmiers qui se reflètent dans cette eau lisse ont la tête à l'envers et mon coeur aussi : comme si je retombais en enfance .



Elle se redresse et me regarde .J'aime à croire qu'elle répond à mes sourires .....Je lui promets de revenir...

                                            Une belle fleur aquatique :



J'ai quand meme éparpillé sur le sol quelques morceaux de biscuit(4) sec dont je suis toujours muni quand je pars en promenade . Les pigeons et les moineaux se les disputent, ainsi que quelques corbeaux aux ailes noires et au poitrail marron .


J'ai suivi le manège de l'un d'eux . Après avoir saisi dans son bec la dure  provende,  il est allé se percher en équilibre sur la margelle du bassin pour l'humidifier dans l'eau avant de l'avaler ! Ce devait être un délicat ! Et ensuite ,il faut l'avoir vu pour le croire, sans doute rassasié ou craignant la voracité de ses congénères , il s'est envolé un biscuit dans son bec pour, à quelques pas plus loin........l'enterrer sous une pierre !!!!

(4)  De Gaulle prononça ce jugement flatteur au sujet de Massu " Ne part jamais sans biscuit ! ": et bien nous aussi les Français  nous sommes  partis d'Algérie, mais en y laissant nos biscuits ! . Je ne sais pourquoi cette citation m'est montée à la tete .

Je fais encore une fois le tour du bassin, en faisant crisser mes pas sur l'allée de graviers. Je n'ai pas la chance de fouler des feuilles d'automne de marroniers, mais celà n'empêche que nous avons tous à un age certain la même âme de "Petit Chose" en traversant un jardin public .
Sur le chemin du retour, je suis tombé en arrêt devant une vitrine : je viens de reconnaître un ami automate :un  canif géant, à l'écusson suisse, qui ouvre et referme ses lames chromées, le même que  j'admirais enfant dans la devanture  du début rue Bab-Azoun au coin du square Bresson  à Alger !!! A coté, un coutelier pédale sans fin pour aiguiser sur sa meule les ustensiles de cuisine ,comme on en voyait encore, une ceinture de tissu rouge à la taille s'installer sur nos trottoirs ensoleillés...

                      La Coutellerie,et en reflet les beaux volets en bois d'en face..


Voila, il se fait tard,les ombres s'allongent ,et comme  je n'ai pas de lion pour protéger mon chemin, je me hâte de rentrer chez-moi, avec une moisson de frais souvenirs à transcrire sur mon blog , pour des lecteurs imaginaires, comme si celà les intéresserait .... 

F I N

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

mutuelle jeune 19/11/2009 10:03


merci pour cette article


Chris 07/02/2009 01:04

Je me suis promenée, ce soir, dans une ville inconnue de moi, à part son nom et je ne le regrette pas. Et l'histoire était très belle.Et c'est vrai que ce bassin a quelque ressemblance avec celui du Parc de notre enfance. Pour le bassin aux bâteaux (en haut) étant fille, je me contentais de les regarder, après être passée au kiosque....... Bien amicalement - Chris - (Esmma)

Jacqueline 06/02/2009 11:33

Vous compléter avec bonheur mes balades autour de Marenostrum!!Il est temps en effet de faire connaitre le Pays qui vous a accueilli, au delà de tous les clichés vous nous faites découvrir la beauté des lieux trempée de vos propres expériences.Bonne fin de semaine mon cher ami.

René 03/02/2009 07:42

Trés beau reportage,mon cher georges! je comprends que ton pays actuel te console quelque peu de notre exil.il ne manque plus que la paix pour que ce soit un vrai paradis.

Gaby:0059::0010: 02/02/2009 11:13

j'ai suivi le guide avec beaucoup d'interêt et appris plein de choses intéressantes merci

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