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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 18:08
      


          Le magasin de nos rêves d'enfance  "Bissonnet" était aux marchands de jouets à Alger,ce qu'est Fauchon (1) aux adultes  gourmands à Paris .

       Situé au nombril de la ville, sa vitrine me fascinait . Au mois de Décembre cette devanture, déjà toujours bien achalandée, devenait une féerie de trains électriques qui s'arrêtaient à une gare miniature pour laisser passer en sens inverse une autre rame filant dans un tunnel de carton-pâte . Sémaphores et passages à niveaux fonctionnaient à leur présence, le tout parsemé de coton qui simulait un paysage de neige inconnu à Noël rue Michelet ..Mais dans un coin, loin des oursons,des panoplies d'indien, et des poupées vêtues comme des princesses, à côté d'une Tour Eiffel en mécano clignotante de ses minuscules ampoules, j'arrêtais mon regard sur un hydravion rouge .



       Avec son hélice de couleur aluminium et ses deux gros flotteurs munis de gouvernail il me semblait avoir été construit pour moi . Arriva à point le Jour de l'An .   
         Un oncle de ma mère avait coutume de nous gâter, moi et mes cousins en nous distribuant une somme en rapport avec notre âge , lorsque nous venions présenter nos voeux pour l'année grégorienne . "Voici pour vos étrennes, mes enfants chéris" ,disait-il  en nous tendant une petite enveloppe close que nous ouvrions bien poliment ...dans la rue, en en comparant le contenu .Oncle Fernand,  qui avait fait ses études de Droit à Alger,avait pourtant suivi la voie familiale en choisissant le métier de représentant en tissus . Il voyageait souvent  dans le Nord de la France industrielle ,à Elboeuf par exemple, et en rapportait des échantillons des usines textiles à Alger et Tunis ,ces deux capitales étant de grandes consommatrices de calicot mais aussi de tissus de luxe .

   Oncle Fernand, marié avec Jeanne, une femme remarquable, mais sans descendance , nous prodiguaient ainsi leur amour pour notre jeunesse turbulente.
         Cette enveloppe me brûlait les doigts et  un matin  me retrouva léchant une fois de plus la grande vitrine , m'assurant avec  un grand  soupir que l'objet de ma convoitise se trouvait encore à la même place .
        Je franchis l'entrée avec l'assurance qu'ont les timides dans les moments décisifs et m'adressant à la vendeuse m'enquérais du prix qui était juste un peu moins que mon pécule , et me décida de m'en séparer pour réaliser mon envie irrésistible de remonter la clef de son moteur mécanique et d'entendre vrombir l'hélice. La vendeuse, qui pensait me voir repartir à l'annonce du prix exorbitant, me considéra d'un regard étrange, où son plaisir de faire une belle vente était sans doute mêlé à la jalouse pensée de voir cet enfant posséder et dépenser une telle somme .
     Un adulte n'aurait pas provoqué cette réaction intérieure et sûrement aurait été gratifié d'un grand sourire au bruit de la caisse enregistreuse  avec des remerciements aimables comme il en est coutume dans ce métier .

     Je retournais rapidement à la maison, descendant la rue Charras, et continuant rue Sadi-Carnot, en jubilant et aussi écarlate que la peinture de ce jouet, en tenant ce lourd paquet à deux mains .



  Sans perdre de temps, je remplis la baignoire à ras bord la transformant en méditerranée à fond émaillé . L'hydravion tout pesant qu'il était fait de tôle, flottait admirablement, et l'hélice en vibrant lui faisait en un rien de temps traverser ce semblant de bassin : l'essai était concluant et nous étions murs pour affronter la grande traversée du bassin du Parc de Galland .
     Le Jeudi suivant je pris le tram à la Grande-Poste jusqu'en haut de la rue Michelet, descendant au dernier arrêt de la rue Franklin Roosevelt pour monter les rudes escaliers qui débouchaient juste derrière le Grand Bassin , alors que d'habitude j'aimais d'abord acheter un cornet de cacahuètes salées, au marchand qui attendait sa clientèle  fidèle en bas du Parc au pied de la grande grille d'entrée, celle du petit bassin aux têtards furtifs et aux carpes discrètes .
  L'eau  frissonnante du bassin était sillonnée par des voiles blanches, et quelques bateaux à moteur à ressort qui cherchaient à les aborder . Je mis mon hydravion à l'eau, entouré par la curiosité des enfants qui n'avaient jamais vu une telle merveille rutilante danser sur l'eau . Il éclipsa même un long et superbe Jep, un Ruban-Bleu à deux moteurs très rare dans ce paysage et qui filait comme un zèbre !
Je remontais à fond le ressort à grand tours de clef en retenant l'hélice ,mis les deux gouvernails au point neutre , et lâchais le tout et alla rapidement de l'autre coté du bassin pour lui faire une réception triomphante .Un peu trop tôt, car mon hydravion était devenu à moitié-chemin,la cible de tous les enfants jaloux qui lancèrent leurs bateaux, et même leurs ficelles plombées non pas pour secourir un voilier en rade faute de vent, mais contre mon hydravion devenu une proie facile.
L'hélice s'empêtra dans une ficelle, et l'oiseau rouge resta se dandinant, grotesque au milieu du bassin . J'essayais de battre l'eau avec mes mains pour faire des remous qui le chasseraient de cette mer des Sargasses,mais sans autre résultat que les quolibets des gamins .
Je dus enlever mes sandales, et en les tenant à la main de peur que des malins s'en emparent, j'entrais dans l'eau tiédie par le soleil sauver mon trésor, malgré la proximité du vieux garde qui déjà faisait des moulinets avec sa canne ..

La pêche à l'Hydravion


( Un fin critique d'Art a précisé que si cet hydravion était représenté deux fois trop gros,ce devait etre du à  ce que dans le sub-conscient de  l'artiste il devait occuper
une place double, et non pas une erreur de perspective . Je ne peux qu'approuver pleinement cette subtile remarque  ).....

  Après avoir débarrasser la filasse des pales emelées, je  revins m'asseoir avec l'hydravion libéré sur la margelle trempée du bassin, ragrafais mes sandales, et le derrière tout mouillé , et craignant pour mon jouet qui avait fait tant de jaloux,décidais tristement de rentrer à la maison, mais cette fois à pied, pour ne pas avoir à expliquer mon séjour trop bref à ce bassin que j'aimais tant .
   La morale de cette aventure vous l'imaginerez vous-même , comme par exemple que l'argent ne fait pas le bonheur , ou que pour vivre heureux,il est bon de vivre un peu caché ..
     Aujourd'hui je pense que j'avais capitulé trop tôt devant ces chenapans et aurais du lutter pour mon droit à ce coin de bassin .
      Non ce n'est pas au Parc de Galland, mais ce l'aurait pu l'être ! (Un enfant du Net !)

(Photo www.lekayaketlamer.com)

    Je n'étais pas ce qu'on appelle péjorativement un fils de riche . Mes jouets étaient des rescapés infirmes des jeux de mon grand-frère, et mes acquisitions n'avaient jamais dépassé les pistolets à flèche ou les revolvers à amorces que vendaient une vieille femme buraliste toujours vêtue de noir dans notre même rue . Dans sa vitrine minuscule, je pouvais vérifier en passant si mes journaux  mensuels préfères ,"Coq Hardi","Jim Taureau," Coeur-Vaillant " ou " Hardi les Gars" avaient paru .
    J'étais au paradis avec un mécano de débutant, et construisais avec des merveilles, mon imagination complétant les pièces manquantes . Mais cet hydravion rouge m'emmenait dans des rêves éveillés plus que tout autre jouet. Écaillé et l'hélice tordue, le ressort cassé, j'en restais toujours aussi amoureux que le premier jour de mon achat ..Dans le tiroir sous mon lit, transformé en marché aux puces, il dormait sagement avec d'autres jouets dépareillés mais que je conservais précieusement,
dormant sur mon trésor .
    J'espère que le nouvel occupant en 1962  sut lui montrer  la commisération envers les vaincus, que nous n'avons pas connue .
  Des années plus tard, alors mes parents se laissèrent aller à des confidences nostalgiques avec nous , je me souviens avoir entendu le bref récit d'un voyage de Noces à Alicante, au début des années 30 . Voyage un peu pionnier certes puisque il s'était effectué en Hydravion ! La base de ce magnifique engin était située dans l'arrière port de l'Agha . De ma fenêtre du cinquième étage j'en ai le souvenir embué
quand je le voyais amerrir droit devant moi et glisser sur l'eau, et disparaître de ma vue caché par les toits rouges de Cerruti .
  J'ai retrouvé dans le lien (2) une photo aérienne de cet appareil ancré près de la rampe qui menait à son Hangar . Peut-être qu'ainsi était née en moi cette passion pour ce jouet  .

(1) Fauchon : Célèbre Traiteur mais pas pour les... fauchés, situé Place de la Madeleine. (Non, pas en souvenir de celle de Proust, mais de Marie-Madeleine,la repentante !) .

Sauveur Galliero, Peintre d'Alger (1914-1963), a peint un bassin,avec des enfants qui y jouent  . ( Non ce n'est pas celui du Parc de Galland, mais la joie y est la même ).


(2)  http://www.hydroretro.net/etudegh/leoh24af.pdf


Sur l'origine de ces jouets célèbres un site émouvant :
http://www.seine-saint-denis.fr/Les-plus-beaux-jouets-du-monde.html

Le F-260 était vraiment semblable au HD-412 . Dans ce  le lien rare sur le Dewoitine  on peut apprendre qu'il ne fut construit qu'à un seul exemplaire :
"Cet hydravion de construction entièrement métallique propulsé par un moteur Lorraine de 2.200 CV ainsi que le Bernard HV-220 doté du même moteur avaient été préparés pour disputer la Coupe Schneider de 1932, après de nombreuses années d'absence d'avions français dans cette compétition. Ce monoplan à aile basse de l'Escadrille de Haute Vitesse dont la vitesse devait dépasser 600 km/h ne put cependant faire ses preuves à la suite de la troisième victoire anglaise (Supermarine ) en 1931 dans le Solent qui entraîna aussi la dissolution de l'Escadrille en mars 1932. "
http://jnpassieux.chez-alice.fr/images/HD412_2.jpg

Sur le site "Joconde",au Musée des Arts Décoratifs, section jouet :

http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_
fr?ACTION=RETROUVER&FIELD_98=AUTR&VALUE_
98=fabricant&NUMBER=185&GRP=0&REQ=
%28%28fabricant%29%20%3aAUTR%20%29&USRNAME
=nobody&USRPWD=4%24%2534P&SPEC=1&SYN=
1&IMLY=&MAX1=1&MAX2=200&MAX3=200&DOM=All

 ( Ce musée parisien , rue de Rivoli, possède une collection permanente sur les jouets de notre génération, à ne pas manquer ) .


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commentaires

didier 04/07/2010 19:38



Votre texte m'a permis de découvrir l'origine de ce jouet que je viens de trouver, en état très moyen. Merci.



Georges 05/07/2010 11:45



Bonjour Didier,


Ces jouets en tole fine et bien peints sont maintenant tres prisés des collectionneurs . J'ai été très ému en lisant dans quelles conditions ils étaient
alors fabriqués . Chez moi, ils ont une belle place dans ma mémoire.



René 19/11/2008 09:27

Que de souvenirs! je me souviens de Bissonet.Ces jouets étaient magnifiques,mais chers et tout lemonde n'en avait pas.mon grand père m'avait acheté un meccano dont je me souviens encore.Sinon j'ai eu confectionné des bateaux avec une plaque de liège,un bout de roseau pour le mat et un peu de tissus récupéré auprés de ma grand mère pour la voile............

Levy Georges 12/11/2008 12:24

Merci pour le cadrage .J'ai enfin compris l'influence néfaste des liens qu'il faut veiller à découper en tranches quand ils sont trop longs !

Gaby:0059::0010: 12/11/2008 10:18

j'ai moi aussi écrasé mon nez sur ces vitrines ! surtout quand nous allions rejoindre mon père qui travaillait à la Shell un peu au-dessus bd ST Saens...j'ai remis le cadrage au point ça va ?amitiés

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