Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 février 2009 5 20 /02 /février /2009 10:02
J'aime m'asseoir en face de mon clavier quand le soir tout devient silencieux et que les bruits de la rue se font feutrés .
Mon Quartier Général est dans une minuscule pièce qui est juste à coté d'un escalier en bois, tout droit, très raide et de ma fabrication, qui accède à la soupente . A l'origine, une échelle d'accès au grenier autorisée suivant le permis de construire aurait du faire l'affaire, mais je ne suis pas si sportif pour jouer au Premier de Cordée. Ne pensez pas que ce soit si simple de calculer le nombre de marches tenant compte de l'espace imposé, de l'épaisseur et la profondeur des pas...Bref, j'aime quelquefois à regarder cette oeuvre d'art illicite qu'aujourd'hui je n'aurai plus la force de construire de mes propres mains . Sic transit Gloria Mundi mais je la rattrape,la Gloire, en tapant mes élucubrations nocturnes  grâce à Bill Gate ...
J'étais déjà fatigué, un peu las du bruit de...mes moteurs de recherche pour élucider enfin quel était cette personne nommée Molbert(1) qui avait donné son nom à un collège de la rue Horace Vernet à Alger . J'ai quand même appris à cette occasion qu'un "Molbert" était  en Esthonien,( et depuis passé dans la langue francaise), un meuble employé chez les antiquaires pour mettre en valeur un tableau . Encore surpris de cette découverte inattendue de marché aux puces, je sentis comme un changement de décor dans la portion d'escalier que je voyais de coté sans y prendre garde .Je tournais alors la tète instinctivement féru de mes années de sentinelle nocturne dans l'armée de réserve, et vit un gros rat dodu remontant lestement la pente des escaliers, dérangé sans doute dans ses explorations obscures .
Qu'auriez-vous fait à ma place ? Moi la dernière fois que j'ai vu un de ses cousins Jordanien c'était en période kaki quand sous la tente un voleur affamé au nez pointu était venu goûter dans mon havresac les délicatesses que ma femme m'avait envoyées pour améliorer l'ordinaire des armées .
Et bien mon premier réflexe fut de me taire, et d'agir en silence sans lui jeter ma pantoufle comme c'est la mode à l'étranger  .D'abord j'ai fermé toutes les portes, comme on ferme le sas d'un sous-marin, pour limiter le périmètre de la promenade de cet hôte tout gris .
Et puis j'ai allumé dans le couloir les lampes pour lui faire croire que le jour se levait et qu'il était temps pour lui d'aller se coucher dans sa tanière.J'ai entendu encore des bruits de cartons et un lourd silence est revenu . Et j'ai passé ma nuit à chercher une solution sans éveiller l'attention de la maisonnée, de peur de déclencher une révolution locale avec appel aux pompiers et services municipaux à minuit sonnant .
Le matin de très bonne heure ma femme est partie en ville à ses occupations sans n'avoir rien remarquer . Moi je suis sorti pour acquérir chez un droguiste, pas celui qui est tout prés de chez moi, (il n'a pas besoin de savoir que nous avons malgré nous un locataire indésirable ), mais à une lieue d'ici où les mauvaises langues ne nous atteindrons pas .
Un piège à Souris, dis-je discrètement au vendeur, évitant de préciser la véritable identité de l'intrus .
-Ah,Ah! un piège à ressort, ou une planchette collante ?
-Non, non c'est trop cruel ! Alors le vendeur sortit de dessous de son comptoir avec un air entendu une boite en fer blanc ajourée dont l'entrée bascule sur le visiteur quand il saisit l'appât . Et il commença à voix haute au milieu de tous les clients à vanter sa marchandise et à m'expliquer le fonctionnement de ce piège , à moi qui avait été un lecteur assidu de David Crocket et connaissait tous les secrets de ses lacets posés dans la foret !. Et ajouta ,comme un avis à la population, que dans le quartier à cause des travaux municipaux les rats dérangés par les tracteurs cherchaient asile dans des lieux plus calmes . A cette occasion, sachez que comme vous avez dans votre pharmacie des sels contre les étourdissements , il vous faut aussi, et plus utile en réserve qu'un petit pois chez soi, une boite de saucisses-cocktail, très utiles pour faire descendre votre chat de son arbre haut-perché  ,ou faire revenir au bercail un petit chien ivre de liberté  !
Car nul n'est à l'abri d'un évenement inattendu . Je munis donc dans le piège le bout de fil de fer cette saucisse de Strasbourg,et l'installa à coté d'un vieux livre à la reliure rongée par le nouvel occupant . C'était une édition de  "Gaspard de la Nuit" de Louis-Aloyus Bertrand, une oeuvre étrange que j'avais dénichée chez un bouquiniste , et impatiement j'attendis le coucher du soleil... 
A Alger,pendant la guerre,les habitants n'étaient pas les seuls affamés: les rongeurs avaient escaladé les immeubles et chez nous avaient grignoté ce qui leur était accessible en dernier ressort, les  bourrelets des fenêtres qui devaient arrêter les vents froids de la mer .
Ma mère seule à la maison en 1943,c'était l'époque où mon père faisait la Campagne de Tunisie, installa un piège à ressort dans le couloir de l'appartement . Un matin elle découvrit une souris le cou pris dans l'attrape .Et c'est le concierge le brave Monsieur Juan à l'éternel béret qui brûla avec de l'alcool le piège et sa victime car le Typhus faisait rage en ville, et même un enfant des voisins , le fils Guérin en était atteint .
La nuit se passa en plein jour artificiel,et le silence nocturne ne fut pas troublé par un seul trot discret à tel point que le matin je suis allé courageusement constater que le piège était vide avec pourtant autour des grains noirs qui ne laissaient pas de doute sur la carte de visite de cet insolent Gaspard . J'eus alors l'idée géniale de descendre dans la jardin et inviter notre chatte à explorer la maison, chose absolument interdite en temps de paix, mais nous étions en guerre .Elle s'assit sur le fauteuil le plus accueillant, celui de la télévision dans le salon et y fit sa toilette en se léchant les pattes !. Je la pris donc dans mes bras et la libérais dans les escaliers qui conduisaient à la soupente . Elle y réfléchit longuement comme avant de rentrer dans la chambre de Barbe-Bleue, et refusa sans doute repue d'aller en exploration pour chasser. Elle me déçut beaucoup. Et préférâ s'installer sur le calculateur tout tiède en balayant l'écran de sa queue touffue .
Je me souvins alors d'une comptine que nous chantions assis en cercle :

Petit soulier d'or et d'argent,
Maman t'attend au bout du champ
Pour boire le lait que les souris ont barboté
Au bout d'une heure,deux heures trois heures..,
Petit soulier va-t'en !

Et nous devions replier notre jambe chacun à notre tour .
Ainsi passa un autre jour d'angoisse, ne sachant que faire, ne voulant pas dévoiler mon secret et pensant déjà demander l'aide d'un Tartarin spécialiste dans la chasse aux rongeurs .
Mais cette deuxième nuit d'attente fut fructueuse .
J'entendis claquer le bruit métallique de la porte du piège , comme une délivrance ! Elle s'était refermée  sur le séant du visiteur qui essayait mais en vain de sortir de sa prison à reculons. Comme un condamné à mort, il avait quand même un dernier repas de choix avant que je décide de sa fin sans appel . Je l'aurai bien libéré dehors, mais je sais que cet animal est très rusé et serait revenu sur ses pas ....
Brusquement après la chaleur inhabituelle de ce mois de Février, éclata forcément l'orage . La pluie si attendue tomba lourde et violente avec des bourrasques qui secouaient furieusement les arbres . Le vent aussi balaya les années lorsque me revinrent sur les lèvres ces quelques lignes
(2) que l'instituteur Dicrecenso nous fit aimer en Cours Moyen et que jamais je n'oublierai :

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !
Un vent glacé frissonne et court par les allées ;
Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,
Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.


Mais dites-vous quel est ce sentimentalisme sélectif ? Votre coeur se serre en pensant aux petits oiseaux luttant jusqu'au matin et allez exécuter un miséreux tout noir ! Je suspecte que si sa fourrure était blanche et son nez rose, comme celui d'un dessin animé,il aurait eu à vos yeux la vie sauve ...
Dès l'aube, claire et nettoyée des poussières ,  lâchement alors que personne ne pouvait me voir, j'ai mis le piège dans un sac en nylon percé de petits trous, ai rempli un seau d'eau, et  y ai jeté la cage  et y posa une pierre pour éviter toute surprise et suis vite reparti me laver les mains, à la fois juge, procureur, et exécuteur de basse-oeuvre .
La mort par immersion est hélas douloureuse et pas si rapide pendant que l'eau envahit les poumons . Une mauvaise note sur mon carnet le jour où je devrai le présenter au Ciel. Mais cette aventure n'est connue que de vous et moi .
Ainsi la réputation de ma maison ne sera pas entachée. Mais depuis, souvent la nuit je crois entendre des froissements bizarres et pour me rassurer essaye de penser que c'est le bois de la charpente qui travaille sous les tuiles, ou les pigeons qui se promènent dans la gouttière . Ce Gaspard (1) , amateur de vieilles reliures, avait-il une descendance littéraire ? C'est donc que j'avais assassiné en vain un père de famille nombreuse en voulant me débarrasser d'un sans domicile fixe qui plus est, avait les mêmes goûts que moi pour les choses du livre .
Hein, pourquoi ?

Typical House Mouse


Notes:
(1) Gaspard: En 14/18 c'était le surnom donné aux rats dans les tranchées françaises face aux Allemands où ce prénom est répandu .

(1) Ecole Molbert : voir le site d'Es'mma, horloger spécialiste qui répare les souvenirs fêlés et remonte les pendules de l'Algérie de notre jeunesse  :
http://esmma.free.fr/mde4/index2.htm


(2) Cette poésie,"Nuit de Neige", j'ai toujours cru qu'elle était d'André Theuriet ! Grâce à internet je l'ai retrouvée en entier dans les oeuvres de Guy de Maupassant
( 1850-1893), un peu déçu d'ailleurs, car en passant il a écrit  des mots souvent antisémites, surtout lors de ses descriptions en Algérie .
http://poesie.webnet.fr/poemes/France/maupassant/1.html


Ce Gaspard de mon cauchemar n'a rien de commun avec celui du "Gaspard de la Nuit" . Vous lirez ces vers étranges, et ces miniatures littéraires de Aloysius (Louis) Bertrand (1807-1841) dans :
http://www.gutenberg.org/files/17708/17708-h/17708-h.htm#TABLE

http://gerdafreddy.spaces.live.com/blog/cns!219A79443805ED96!2287.entry

http://cage.rug.ac.be/~dc/Literature/Gaspard/index.html

Et puis je ne peux m'empêcher de vous inviter à lire ce poème en prose de Charles Baudelaire (1821-1867) :

« Le joujou du pauvre »

Je veux donner l'idée d'un divertissement innocent. Il y a si peu d'amusements qui ne soient pas coupables ! 
   Quand vous sortirez le matin avec l'intention décidée de flâner sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites inventions à un sol, - telles que le polichinelle plat mû par un seul fil, les forgerons qui battent l'enclume, le cavalier et son cheval dont la queue est un sifflet, - et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s'agrandir démesurément. D'abord ils n'oseront pas prendre ; ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils s'enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l'homme.

   Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.

     Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.  

   À côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait :

     De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l'œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.  

   À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.

Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur.




Partager cet article

Repost 0

commentaires

Jacqueline 21/02/2009 19:25

Etait il innocent??? l'histoire ne le dit pas mais...je comprends que vous ayiez du le condamner quand meme. La paix de la maison le demandait!!Excellent récit digne d'un ALphonse Daudet...allons ne lésinons pas sur les mots.Vous le meritez!!Bien à vous

Gaby:0059::0010: 21/02/2009 12:37

j'ai suivi cette chasse insolite avec jubilation merci Georges

Présentation

  • : des souvenirs dans un mouchoir
  • des souvenirs dans un mouchoir
  • : souvenirs d'enfance et d'adolescence
  • Contact

Recherche