Lundi 1 juin 2009
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13:01
Lorsque le téléphone sonnait sur sa tablette c'est toujours moi qui arrivait le premier même du fonds de ma chambre. Non pas en attente
d'un quelconque appel, mais pour le plaisir enfantin de le décrocher et de répondre comme un grand. Une mission importante qui se terminait vite en appelant ma maman à mon secours !.
Il avait la trentaine (un peu jeune pour mourir) lorsque je l'ai quitté, et sans d'ailleurs lui faire mes adieux tant était grande ma préoccupation pour faire le grand saut. Pourtant je n'ai jamais
oublié ce compagnon de bons et mauvais jours . Je l'ai toujours connu bien droit dans son habit austère en bakélite noire, avec sa sonnerie stridente sauf quand il faisait la sieste
l'après-midi.
Il était un peu fragile du coté de ses plombs situés sur une plaquette vissée au mur tout proche. Ils fondaient souvent pour je ne sais quelle raison indépendante du
contenu des conversations.
Mais un rouleau de fil ductile très fin était à la portée de la main et j'ai vite appris à force de fouiner à coté de l'employé des P.T.T. à reconstituer comme lui le court-circuit du
cavalier en porcelaine . Par contre, chaque année au moins, il venait en casquette à visière déballer sa sacoche en cuir de dépannage pour changer le cadran rotatif au ressort fatigué qui ne
revenait plus à son point de départ. Cet appareil avait l'avantage de pouvoir suivre une conversation à deux, puisque il possédait un écouteur supplémentaire dans les
cas sérieux où un témoin auditif devenait nécessaire .
Je dois dire que dans mon enfance scolaire je l'ai utilisé
la plus part du temps pour demander à mon ami de coeur Philippe C...de me dicter les devoirs de maisons à faire pour me "mettre à flot" le lendemain après mes absence chroniques. A flot n'était pas
une image exagérée, car j'étais au plus près de la noyade dans mes études.Simple procédure d'ailleurs pour me rendre la conscience tranquille car mes parents voyaient dans les marges de mes cahiers
plus de remarques à l'encre rouge que de réponses en violet aux questions ..
Mais avec les beaux jours de Juin qui commençaient avec "Les cahiers au feu et la maîtresse au milieu", venait la liberté provisoire pour trois mois d'été. Juste après le
déjeuner, lorsque le téléphone lançait son appel strident, je savais d'avance qui était au bout du fil !
-Bonjour Georges !
-Bonjour Madame, je vais appeler maman ! disais-je en étouffant mes mots dans un rire incontrôlable, car je riais chaque fois sans explication , mais en faut-il une pour expliquer ma joie de vivre
innocente ?
Maman,maman, c'est Madame Fassina !
-Bonjour Denise !
-Bonjour Colette !
Et la,la ligne restait occupée pour une bonne demi-heure dans une mitraillade de phrases hachées de courts silences pour se faire
entendre l'une de l'autre . Mais moi j'attendais le mot-clef qui allait me faire sauter de joie: la plage ! Demain nous irons avec Annie à la plage !
Sauveur Galliéro :" La Plage des Deux Moulins"
Mes souvenirs salins les plus précis sont juste d'avant la fin de la Guerre, quand les restrictions étaient encore cruelles malgré le débarquement des Alliés.
Maman et son amie avaient déniché du coté de Saint-Eugène un artisan bottier qui travaillait dans sa petite villa. Annie et sa mère seraient au rendez-vous Place du Gouvernement .Elles
emprunteraient le tram vert et jaune des T.A., rue Michelet,près de la Grande Poste,
et nous la ligne des C.F.R.A. rouge sombre à l'arrêt des Deux-Moulins juste en bas de chez-nous rue Sadi-Carnot .
Quant à moi j'étais déjà monté sur une chaise pour saisir en haut de l'armoire mon casque de liège dont je ne me séparerai pas de tout l'été .
Ce couvre-chef colonial entoilé et passé de frais au blanc d'Espagne et les sandalettes durcies par le soleil, la culotte et une chemisette étaient pour moi l'uniforme des Grandes
Vacances .
A l'intérieur le casque était protégé de la transpiration par de minuscules orifices orifices sertis que j'associais à des hublots..
La jugulaire en cuir me le maintenait sur la tête. Il ne s'agissait pas de me le faire voler par un yaouled agile .
Ce symbole colonial avait l'odeur de mon enfance méditerranéenne .
J'avais mon maillot déjà enfilé sous ma culotte courte, j'etais le plus heureux des hommes !.
Le voyage en tram était en lui-même un enchantement. Certes les banquettes en bois vernis n'étaient pas très confortables quand le
wagon qui dansait sur les rails était brinqueballé de gauche à droite mais il ne venait à personne l'idée de s'en plaindre: il y avait tant à voir pour moi.
D'abord le receveur en fez rouge qui sortait de son registre en cuir un carnet de tickets en accordéon, en détachaient
quelques uns et réussissait malgré les secousses à les glisser dans la fente de son composteur harnaché sur son ventre et vrrrr ! un coup de manivelle et il les tendait à Maman.
Moi je les collectionnais pour leurs couleurs pastels différentes dès que nous descendions à l'arrêt . Et puis aussi je choisissais
toujours le coté de la fenêtre qui m'offrait le vue sur le Port en passant Boulevard Carnot.
Blvd d'abord de l'Impératrice, puis de la République et ensuite du Président Carnot
.
( Après-lui, le déluge)
La Motrice électrique et sa remorque
passent en revue le Square Bresson et le Port
Là défilaient devant moi les quais, les cargos, les grues,les centaines de futailles bien ordonnées pour leur embarquement, les chalands et les remorqueurs et surtout les navires de guerre tout
gris qui encombraient les plans d'eau. Un coup de sifflet en laiton du receveur annonça notre terminus.
J'avoue que j'étais un peu inquiet en nous mêlant à cette foule de burnous et de haïks qui se croisaient dans tous les sens près de la Grande Mosquée et serrais bien fort la main de ma mère !.
"La Conversation Place du Gouvernement"
Par Marius de Buzon
Voilà Annie, je la reconnais de loin avec ses nattes, aujourd'hui elle a une jolie robe à carreaux. Mais ce jour sera pour moi inoubliable: pour nous rendre chez le bottier nous empruntons un
transport qui me fait rêver. Nos mères s'approchent d'une Patache, ce sera notre correspondance pour Saint-Eugène. Il n'est pas question hélas de m'autoriser à siéger à coté du Cocher haut perché
.Nous serons donc les quatre passagers pour cette excursion. Le fiacre a la peinture écaillée et sent le crottin de cheval,et du crin sort un peu des coussins fendillés, mais vite en roulant l'air
marin balaie ces odeurs fortes .
Cli-Clac...Cli-Clac résonnent les sabots ferrés sur les pavés du Boulevard du Front de Mer. Je vois en contre-bas la mer étincelante et ses petits rouleaux verts qui se transforment en écume
pour mourir sur les galets. Tout au long, accoudés à la rambarde en fonte du Boulevard qui serpente, des pécheurs patientent, leur très longue perche coincée entre leurs jambes, ou jettent leur
hameçon au lancer d'un grand élan vers le ciel. La route est libre, je me laisse bercer au trot régulier du cheval. Un chalutier trace un bref sillon brillant et passe au large des Grands Rochers.
Je vais presque m'endormir quand je sursaute au changement de pas du cheval. La Patache se balance comme une barque quand un à un nous posons le pied sur le trottoir.
Il va nous falloir prendre des escaliers compliqués pour descendre jusqu'à la villa en contre-bas . Nous entrons dans une pièce toute fraîche. La fenêtre est quadrillée d'un vitrage de carreaux de
couleurs qui tamisent la lumière crue. Il y a du jaune,du rouge,du vert et du bleu sur le carrelage qui filtrent du vitrail. Le bottier invite nos mères à s'asseoir. Il apporte une feuille de
papier journal, et avec un crayon épouse la forme de chaque plante des pieds: ce sera la mesure exacte pour tailler dans le bois ces chaussures hautes à la mode qui ressemblent à des bateaux !. Il
conseille de revenir pour des essayages. D'autres excursions en Patache en perspective !
En prenant un sentier tout raide taillé dans la roche friable nous débouchons sur une crique. Je n'aime pas l'odeur fade qu'exhale la grotte inquiétante où les baigneurs changent leurs vetements
.
Ce dessin au crayon noir
s'intitule "La Pointe Pescade",hélas la signature de son auteur est illisible .
Les galets et le gravier ne sont pas confortables, mais déjà les épaisses foutas étalées en adoucissent le contact. Moi j'ai vite fait de me débarrasser de mes vêtements légers. Ma mère m'a
tricoté un maillot de bain en laine verte récupérée sur un autre vêtement. A l'automne... il redeviendra par enchantement une écharpe .
Annie a apporté un seau. Le sable gris recèle des trésors. Des coquillages striés et nacrés, des os de Seiche pour tailler nos crayons. Des pierres précieuses qui étaient des débris de bouteille ou
de brique polis pendant des années par le rouleau des vagues. Mais sorties de l'eau, leurs mille feux s'éteignent dans le seau à notre grande déception.
Maman a un maillot d'une pièce en piqué blanc. Son amie plus mince un deux pièces clair Elles sont là pour bronzer et non pour se salir des taches de goudron que les navires ont
abandonné dans leur sillage. Je joue à l'intrépide en m'avançant dans l'eau, me tenant fortement avec d'autres débutants à une corde de quelques mètres tendue entre la grève et un petit rocher.
Les moments de bonheur s'écoulent vite. Le soleil a perdu de son ardeur. Enveloppés dans nos serviettes, les lèvres un peu bleuies par la fraîcheur du vent qui se lève en fin de journée, nous
dévorons le pain à la tomate et des grains de raisin chauffés au soleil. Reste le principal avant de partir: changer ce maillot qui mouillé me brûle entre les
jambes pour une culotte sèche. Il n'y pas de douche dans cette crique et va falloir un peu souffrir jusqu'à la maison. Le lendemain je m'amusais à lécher mon bras encore salé pour prolonger
cette belle journée .
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Note :
Le père d'Annie (André) était représentant en tissus . Après le débarquement arrivèrent à Alger les premiers textiles américains . J'ai retrouvé sur internet une enveloppe de1944 avec le timbre sec
"Lellouche et Fassina" adressée à un fournisseur aux États-Unis !
Mais encore bien avant dans le temps, voici une photo d'une Galerie marchande de construction turque avec une enseigne au nom de Fassina. Était-ce son parent ?
Magasin Fassina
Remarquez les différents articles offerts au public au rez-de chaussée: Bonneterie,Lingerie,
Layette, Couvertures et Coutellerie...
Et bien Alphonse Daudet qui pour ses descriptions s'est toujours bien documenté nous parle de ce "Bazar d'Orléans" . (Sur la Place du
Gouvernement chevauchait fièrement un bronze du Duc d'Orléans, d'où le nom de ce Bazar tout proche). Extrait de "Tartarin de Tarascon":
"Le lendemain de cette soirée aux Platanes, dès le petit jour, le prince Grégory était dans la chambre du Tarasconnais.
- Vite, vite, habillez-vous. Votre Mauresque est retrouvée... Elle s'appelle Baïa... Vingt ans, jolie comme un coeur, et déjà veuve.
- Veuve !... quelle chance ! fit joyeusement le brave Tartarin, qui se méfiait des maris d'orient.
- oui, mais très surveillée par son frère.
- ah ! diantre !...
- Un Maure farouche qui vend des pipes au bazar d'Orléans.
Ici un silence.
- Bon ! reprit le prince, vous n'êtes pas homme à vous effrayer pour si peu ; et puis on viendra peut-être à bout de ce forban en lui achetant quelques pipes... allons, vite,
habillez-vous... heureux coquin ! "......
Alger le Bazar d'Orléans,Peinture Orientaliste (1852)
(Auteur inconnu)
On reconnaît l'architecture et la division des pièces de la photo précédente du Magasin Fassina . De droite à gauche, un joueur de "Oud" (luth,) des fumeurs de narghilé, deux mauresques flânant, et
un marchand de tapis et son client .
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Fin de la première partie
Par Georges Lévy
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Publié dans : souvenirs
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