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23 juin 2009 2 23 /06 /juin /2009 13:05
Van Gogh, les diligences et Alphonse Daudet !

Van Gogh a vécu dix ans (1880-1890) en Provence et fut un admirateur de la prose d'Alphonse Daudet, en particulier de "Tartarin de Tarascon" .
Il écrit ainsi à son frère Théo Van Gogh qui était marchand de Tableaux à Paris :


Lettres à Théo .

"Je souhaiterais pour bien des raisons pouvoir fonder un pied-à-terre, qui en cas d'éreintement, pourrait servir à mettre au vert les pauvres chevaux de fiacre de Paris, qui sont toi-même et plusieurs de nos amis, les impressionnistes pauvres."

(Dans les oeuvres de Daudet on retrouve ce moyen de locomotion sous différents noms, calèche,  fiacre, corricolo*, omnibus, carriole et patache....mais tous tirés par des chevaux sur lesquels le peintre s'apitoie }.
* Corricolo,mot du langage napolitain,vient du Latin Curriculum,chariot.

"Mon cher Théo,

Je n'avais tout à fait osé espérer aussitôt ton nouveau mandat de 50 francs, dont je te remercie beaucoup.J'ai beaucoup de frais, et cela me chagrine bien quelquefois, lorsque de plus en plus je m'aperçois que la peinture est un métier qui probablement est exercé par des gens excessivement pauvres puisqu'il coûte beaucoup d'argent.Mais l'automne continue encore à être d'un beau! quel drôle de pays que cette patrie de Tartarin. Oui je suis content de mon sort; c'est pas un pays superbe et sublime, ce n'est que du Daumier bien vivant.As-tu déjà relu les Tartarin, ah, ne l'oublie pas! Te rappelles-tu dans Tartarin la complainte du vieille diligence de Tarascon, cette admirable page? Eh bien, je viens de la peindre cette voiture rouge et verte, dans la cour de l'auberge. Tu verras :



 Ce croquis hâtif t'en donne la composition, avant-plan simple de sable gris, fond aussi très simple, murailles roses et jaunes avec fenêtres à persiennes vertes, coin de ciel bleu. Les deux voitures très colorées, vert, rouge, roues - jaune, noir, bleu, orangé.... Les voitures sont peintes à la Monticelli avec des empâtements. Tu avais dans le temps un bien beau Claude Monet représentant 4 barques colorées sur une plage. Eh bien, c'est ici des voitures, mais la composition est dans le même genre...."






Voici le texte d'Alphonse Daudet extrait du Voyage d'Alger à Blidah qui inspira Van Gogh à peindre sa "Diligence de Tarascon" :


 "Les diligences déportées".


"C'était une vieille diligence d'autrefois, capitonnée à l'ancienne
mode de drap gros bleu tout fane, avec ces énormes pompons
de laine rêche qui, après quelques heures de route, finissent par
vous faire des moxas dans le dos.... Tartarin de Tarascon
avait un coin de la rotonde; il s'y installa de son mieux, et en
attendant de respirer les émanations musquées des grands félins
d'Afrique, le héros dut se contenter de cette bonne vieille odeur
de diligence, bizarrement composée de mille odeurs, hommes,
chevaux, femmes et cuir, victuailles et paille moisie.

Il y avait de tout un peu dans cette rotonde. Un trappiste,
des marchands juifs, deux cocottes qui rejoignaient leur corps
--le 3e hussards,--un photographe d'Orléansville.... Mais, si
charmante et variée que fut la compagnie, le Tarasconnais n'était
pas en train de causer et resta la tout pensif, le bras passe dans
la brassière, avec ses carabines entre ses genoux.... Son
départ précipité, les yeux noirs de Baia, la terrible chasse qu'il
allait entreprendre, tout celà lui troublait la cervelle, sans compter
qu'avec son bon air patriarcal, cette diligence européenne,
retrouvée en pleine Afrique, lui rappelait vaguement le Tarascon
de sa jeunesse, des courses dans la banlieue, de petits dîners au
bord du Rhone, une foule de souvenirs....

Peu à peu la nuit tomba. Le conducteur alluma ses lanternes.... La
diligence rouillée sautait en criant sur ses vieux
ressorts; les chevaux trottaient, les grelots tintaient.... De
temps en temps la-haut, sous la bâche de l'impériale, un terrible
bruit de ferraille.... C'était le matériel de guerre.
Tartarin de Tarascon, aux trois quarts assoupi, resta un moment
à regarder les voyageurs comiquement secoues par les cahots,
et dansant devant lui comme des ombres falottes, puis
ses yeux s'obscurcirent, sa pensée se voila, et il n'entendit plus
que très vaguement geindre l'essieu des roues, et les flancs de
la diligence qui se plaignaient....
Subitement, une voix, une voix de vieille fée, enrouée, cassée,
fêlée, appela le Tarasconnais par son nom: "Monsieur Tartarin!
monsieur Tartarin !

--Qui m'appelle?

--C'est moi, monsieur Tartarin; vous ne me reconnaissez
pas?... Je suis la vieille diligence qui faisait--il y a vingt
ans--le service de Tarascon à Nimes.... Que de fois je vous
ai portes, vous et vos amis, quand vous alliez chasser les casquettes
du cote de Joncquières ou de Bellegarde!... Je ne
vous ai pas remis d'abord, à cause de votre bonnet de _Teur_ et
du corps que vous avez pris; mais sitôt que vous vous êtes mis
à ronfler, coquin de bon sort! je vous ai reconnu tout de suite.

--C'est bon! c'est bon!" fit le Tarasconnais un peu vexé.

Puis, se radoucissant:

--"Mais enfin, ma pauvre vieille, qu'est-ce que vous êtes
venue faire ici?

--Ah! mon bon monsieur Tartarin, je n'y suis pas venue
de mon plein gré, je vous assure.... Une fois que le chemin
de fer de Beaucaire a été fini, ils ne m'ont plus trouvée bonne
a rien et ils m'ont envoyée en Afrique.... Et je ne suis pas
la seule! presque toutes les diligences de France ont été
déportées comme moi
. On nous trouvait trop réactionnaires,
et maintenant nous voila toutes ici à mener une vie de galère....
C'est ce qu'en France vous appelez les chemins de fer algériens."


Quelle chance a cet heureux bibliophile de posséder cette édition illustrée !




Ici la vieille diligence poussa un long soupir; puis elle reprit:
"Ah! monsieur Tartarin, que je le regrette, mon beau Tarascon!
C'était alors le bon temps pour moi, le temps de la jeunesse!
il fallait me voir partir le matin, lavée à grande eau et
toute luisante avec mes roues vernissées à neuf, mes lanternes
qui semblaient deux soleils et ma bâche toujours frottée d'huile!
C'est çà qui était beau quand le postillon faisait claquer son
fouet sur l'air de: _Lagadigadeou, la Tarasque! la Tarasque!_
et que le conducteur, son piston en bandoulière, sa casquette
brodée sur l'oreille, jetant d'un tour de bras son petit chien,
toujours furieux, sur la bâche de l'impériale, s'élançait lui-même
là-haut, en criant: "Allume! allume!" Alors mes quatre chevaux
s'ébranlaient au bruit des grelots, des aboiements, des fanfares,
les fenêtres s'ouvraient, et tout Tarascon regardait avec
orgueil la diligence détaler sur la grande route royale.

Quelle belle route, monsieur Tartarin, large, bien entretenue,
avec ses bornes kilométriques, ses petits tas de pierres régulièrement
espaces, et de droite et de gauche ses jolies plaines
d'oliviers et de vignes.... Puis des auberges tous les dix pas,
des relais toutes les cinq minutes.... Et mes voyageurs,
quelles braves gens! des maires et des cures qui allaient à
Nimes voir leur préfet ou leur évêque, de bons taffetassiers qui
revenaient du _mazet_ bien honnêtement, des collégiens en vacances,
des paysans en blouse brodée tout frais rases du matin, et là-haut,
]sur l'impériale, vous tous, messieurs les chasseurs de casquettes,
qui étiez toujours de si bonne humeur, et qui chantiez si bien
chacun _la votre_, le soir, aux étoiles, en revenant!...

Maintenant c'est une autre histoire.... Dieu sait les gens
que je charrie! un tas de mécréants venus je ne sais d'où, qui
me remplissent de vermine, des nègres, des Bédouins, des soudards,
des aventuriers de tous les pays, des colons en guenilles
qui m'empestent de leurs pipes, et tout cela parlant un langage
auquel Dieu le père ne comprendrait rien.... Et puis vous
voyez comme on me traite! Jamais brossée, jamais lavée. On
me plaint le cambouis de mes essieux.... Au lieu de mes
gros bons chevaux tranquilles d'autrefois, de petits chevaux
arabes qui ont le diable au corps, se battent, se mordent, dansent
en courant comme des chèvres, et me brisent mes brancards à
coups de pieds....  Aie!... aie!... tenez!... Voila que celà
Commence.... Et les routes! Par ici, c'est encore supportable,
parce que nous sommes près du gouvernement, mais là-bas,
plus rien, pas de chemin du tout. On va comme on peut,
à travers monts et plaines, dans les palmiers nains, dans les
lentisques.... Pas un seul relais fixe. On arrête au caprice du
conducteur, tantôt dans une ferme, tantôt dans une autre.

Quelquefois ce polisson-la me fait faire un détour de deux
lieues pour aller chez un ami boire l'absinthe ou le _champoreau_....
Après quoi, fouette, postillon! il faut rattraper le
temps perdu. Le soleil cuit, la poussière brûle. Fouette toujours!
On accroche, on verse! Fouette plus fort! On passe des rivières
à la nage, on s'enrhume, on se mouille, on se noie.... Fouette!
fouette! fouette!... Puis le soir, toute ruisselante,--c'est
celà qui est bon à mon âge, avec mes rhumatismes!...--il
me faut coucher à la belle étoile, dans une cour de caravansérail
ouverte à tous les vents. La nuit, des chacals, des hyènes
viennent flairer mes caissons, et les maraudeurs qui craignent la
rosée se mettent au chaud dans mes compartiments.... Voila
la vie que je mène, mon pauvre monsieur Tartarin, et je la
mènerai jusqu'en jour ou, brûlée par le soleil, pourrie par les
nuits humides, je tomberai--ne pouvant plus faire autrement
--sur un coin de méchante route, où les Arabes feront bouillir
leur kousskouss avec les débris de ma vieille carcasse....

--Blidah! Blidah!" fit le conducteur en ouvrant la portière."

'''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''''

La Patache avait besoin d'aide du cocher et de ses passagers sur les routes poussiéreuses : c'était l'époque pionnière de l'Algérie française où tout était à créer. Soyons en fiers.




Diligence de l'intérieur






 Et ce transport  (Omnibus) inimitable de Chagny !


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Remerciements pour la documentation sur Van Gogh:
 http://www.dbnl.org/tekst/gogh006brie03_01/index.htmVan g



Appendice au texte "En Patache (1)"





Cette rare photo de sifflets de receveur des tram C.F.R.A fait partie de la collection deJean-Robert Pivon avec lequel j'avais correspondu il y a quelques années .
Le receveur, cet employé en uniforme de la compagnie " Chemins de Fer sur Route en Algérie" avait la tache difficile de donner avec ses sifflets le signal du départ ou d'arrêt intempestif au Wattman séparé de lui par un mur humain,tout en encaissant la monnaie pour le carnet de tickets, les séparer pour les composter d'un viril tour de manivelle, en criant "Avancez sur l'avant" (sic) !
En enchaînant avec un persuasif "Prioriti siou plaît !" pour une femme invisiblement enceinte parce que voilée mais accompagnée de gros couffins ! Mais aussi il avait la tache de replacer sous son câble électrique la perche qu'un effronté gamin avait fait sauter en s'agrippant à la cordelette qui la retenait. Ce yaouled avec sa boite à cirage en bandoulière s'asseyait de nouveau sur le tampon à l'arrière du tram,en s'agrippant justement au capot qui masquait la corde enroulée par un ressort, pour sauter de son perchoir au prochain  arrêt  ..
Mais en ce qui concerne le sifflet,je me souviens d'un corps en laiton jaune
et non nickelé. (Peut-être que le nickel s'était usé avec le temps !) .
C'était un mode de transport écologique, un peu bruyant et spartiate,  mais combien  pittoresque.

Qui mieux que Christian VEBEL pouvait nous en parler :

"Le parfait voyageur des C.F.R.A. doit être doué de trois qualités principales qui sont : le courage, la résistance et la compressibilité.
-------Lorsqu'il estimera réunir les qualités indispensables, le parfait voyageur se postera au bord d'un trottoir longeant la ligne, et ceci de préférence en dehors des arrêts prévus.
------Averti de l'arrivée du convoi par un léger bruit (comparable à la chute d'une batterie de cuisine qu'on précipiterait d'un cinquième étage, y compris la cuisinière... et la patronne), le parfait voyageur se met à courir d'un pas vif et décidé, vise l'une des grappes humaines suspendues au flanc de la voiture, saisit au passage ce qui dépasse et bondit sur le marchepied, ainsi nommé parce qu'on vous y marche sur les pieds.
------Le parfait voyageur considère qu'un Céféra n'est jamais complet tant qu'il n'y est pas monté lui-même, et s'y cramponnera, coûte que coûte, en vertu de cet admirable principe napoléonien : "Le mot impossible n'est pas français."
------Une fois sur le marche-pied, le parfait voyageur s'y établira solidement afin d'empêcher les autre voyageurs de monter, et surtout de descendre. S'il parvient â se glisser sur la plate-forme le parfait voyageur refusera énergiquement de passer dans le couloir, prétextant qu'il descend à la prochaine, et ceci de station en station jusqu'au terminus.
------Le parfait voyageur ne paie jamais. C'est pourquoi il voyage de préférence sur les tampons, ce qui lui permet d'affirmer bien haut : "Moi, le receveur, je m'en tamponne."
Si le parfait voyageur s'est faufilé à l'intérieur de la voiture, il s'établira à l'avant lorsque le receveur se trouvera coincé à l'arrière, et vice-versa.
------Si par hasard un receveur d'une souplesse exceptionnelle parvenait jusqu'à lui, le parfait voyageur feindrait de s'intéresser au paysage, jusqu'au moment où le receveur lui frappe sur l'épaule. A ce moment, il se retourne et dit: "Abonné".
------Les poux et les punaises appartenant à l'administration des C.F.R.A. doivent être laissés dans les voitures. Tout voyageurs surpris à emporter un des animaux est passible d'une amende pouvant aller jusqu'au typhus.
------Un parfait voyageur ne s'étonnera ni des pannes, ni des déraillements, ni des collisions, ni des menus incidents qui font le charme d'un trajet.
------Car il n'oublie jamais qu'un voyage en C.F.R.A. ne peut constituer qu'un divertissement de haute fantaisie... mais que, lorsqu'on est réellement pressé, on va à pied".

Christian VEBEL , un des "Trois Baudets".


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Alphonse Daudet a chanté la Provence et l'a immortalisée. Il a franchi la Méditerranée pour notre plus grande chance et décrit les paysages et visages d'Algérie. Il a ainsi lié ces deux provinces grâce à ses récits qui ont enchanté notre jeunesse, quand nous  passions naturellement  de la lecture de la Chèvre de Monsieur Séguin dans les Alpilles au Tartarin de Tarascon dans les collines de Mustapha, pour nous le même pays, sans savoir que des années plus tard le Roi des Animaux d'un rugissement allait nous en chasser .   

                                                   F I N

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

VITA 29/09/2009 08:51


je vous avais vu par le biais de mare nostrum..je vous retrouve...un vrai régal...ma famille est originaire de Annaba.   VITA


sonja 13/09/2009 04:20

Ah ! Alphonse Daudet et son Tartarin. Comme il savait raconter les époques et les voyages dans le coeur de ses histoires. Il y a de l'humour sur bien des lignes. Je ne savais pas qu'on appelait les diligences le chemin de fer algérien.J'aime particulièrement cet échange de dialogue entre l'homme et la machine.Quelques écrivains ont écrit et décrit l'Algérie avec beaucoup de précision et de manière fort belle. Je crois bien que l'Algérie était une dame qui ne laissait pas indifférente. C'est le coup de foudre assuré pour tous ceux qui y ont posé le pied.Que d'artistes... poétes... peintres en ce pays éclatant sous le soleil chaud de l'été.Cette peinture des voitures sont magnifiques. Il y a de l'éclat dans les couleurs coisies. On y sent une certaine joie.Merci Georges pour les merveilles dont vous partagez avec nous les secrets C'est un réel ravissement que de tourner les pages du passé en votre compagnieQue votre journée soit agréable.AmitiéSonia

GABY 03/07/2009 12:53

c'est sûrement dans une de ces diligences dégingandées que mon AGP est arrivé parti des Alpes de Haute Provence jusque dans la région des hauts Plateaux, après une navigation exténuante sur une coquille de bois...J'ai relu avec joie le texte de Daudet

JACQUELINE 27/06/2009 14:31

Un détail (enfin si on peut s'exprimer ainsi!) de notre littérature qui nous concerne directement...merci de cette découverte! Vous etes dans tous vos articles -que j'ai parcourus- trop doué pour un simple blog mon cher ami. Vous devriez imprimer toutes ces pages et les confier à votre famille pour en faire un livre!Bien à vous

rené 27/06/2009 11:51

Je ne connaissais pas ce texte de Christian Webel,mai il est criant de vérité!! je vois encore les gamins assis sur les tampons....

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