Adjugé ! s'écria le commissaire-priseur, un petit vieux à barbiche, en écrivant sur son calepin le résultat de
l'adjudication tout en serrant sous son bras une serviette de cuir craquelée par le soleil. Il domine sur une estrade improvisée les ferrailleurs et petits patrons en quête de matériaux pour faire
renaître leurs ateliers. En cette période d'après guerre, il est presque impossible de trouver du fil de cuivre émaillé pour refaire des bobinages, des roulements à billes, des machines à
travailler les métaux, sans parler de voitures ou camions revenus de la réquisition hors de service. Mais à la Réghaia, près de Blida , dans la plaine brûlante existait alors un salvateur cimetière
de matériel de guerre, des avions, des véhicules, tous ces abondants surplus laissés par les Alliés après leur victoire en Afrique du Nord.
Une Jeep typique et son équipage pendant la Campagne de Tunisie
Cette société c'était la "S.A.R.S "..Société Algérienne de Récupération de Surplus. (Du moins ainsi j'en déduis la signification !).
Ce matin mon père et mes deux oncles démobilisés, sont en quête de machines vendues..au poids et qui leurs permettront de redémarrer dans la vie civile. D'abord l'Atelier a besoin d'une
voiture à tout faire: le choix est difficile dans ce champ de Jeeps ,certaines le capot du moteur relevé par de précédentes inspections, laissent entrevoir un moteur huileux, d'autres sans pneus ou
avec la vitre brisée, mais toutes bien sur débarrassées de leur mitrailleuse ,antenne et radio. Mais mon père tout ému en pensant à la sienne, sa "Fleurette" qui a fait la Campagne de
Tunisie, souleva le coussin du chauffeur qui masquait le réservoir d'essence pour vérifier le niveau, se mit au volant, appuya sur le champignon du démarreur au plancher et réussit même à réveiller
le moteur de sa torpeur, et sur le champ l'adopta. Moi et mon grand frère qui avions rapidement découvert les petits coffres sur les cotés de la banquette arrière allons les fouiller pour y
trouver peut-être des trésors, des outils ou même des balles ...
Je m'amusais à cracher ma salive sur la tôle surchauffée, pour la voir bouillir. Mais ce paradis guerrier n'évoquait pas pour moi les horreurs de la guerre et les souffrances des servants de
tout ce matériel martial. Dans un coin une colline de longues douilles d'obus de D.C.A.,encore brillantes de leur cuivre, attendent leur envoi à la fonderie , et plus loin un amoncellement de pneus
avec ou sans jantes. A coté rangés en pyramide les Jerricans de 20 litres de couleur jaune, les fameux Jerri'es. Et puis des moteurs de véhicules accidentés fracassés à la masse pour séparer
le bronze de l'acier, et aussi des moteurs électriques pour en récupérer les fils émaillés pour les bobinages.
Cette Jeep qui n'avait pour seul luxe qu'un toit rabattant en toile kaki, fut confiée à Monsieur Touati qui avait son magasin de housses sur mesure en face de chez-nous, rue Sadi-Carnot. Je le
voyais souvent piquer ses bâches et tissus épais. Son magasin étant trop étroit, il posait le matin à même le trottoir les sièges en attente. Il habilla ce vétéran de deux portes de toile
solide de couleur...terre de sienne sur un cadre en fer rond, avec même une fenêtre en plastique translucide . La partie arrière de la Jeep était bâchée et il fallait pour accéder à sa banquette
enjamber les sièges avant ! Quelle gymnastique, mais pour nous enfants une source de rigolade. Dans cet aquarium nous étouffions en été et grelottions de froid l'hiver, le vent entrant par toutes
les jointures. Mais nous étions heureux de pouvoir sortir le Dimanche à la plage ou à la foret grâce à cette Fleurette revenue à la vie civile, que mon frère et moi avions repeinte un matin de
couleur.. aluminium comme un bolide.
Je ne peux m'empêcher d'insérer là ce souvenir d'excursion, même au prix de me répéter !! .
Paysage de neige en Kabylie
Sommes-nous bien en hiver?
S'exclama maman, en ouvrant la croisée,
Enchantée par ce matin tout frais,
Et au spectacle lointain, du Djurdjura enneigé.
Il fait si beau aujourd'hui,
Et demain les classes sont finies.
"Nous irons à la Neige !",
Dit mon père d'un ton averti.
Comme des fourmis affairées,
Qui se bousculent dans leur nid,
A ce mot magique, mon frère et moi sautons du lit.
Il ne faut pas moins d'un jour, pour se préparer.
Je suis préposé aux chaussures,
"Sur le balcon, à côté du mur"!.
Elles on fait bien des guerres,
Et maintenant se reposent, pensionnaires.
Ne riez pas, c'est un mission de confiance,
Dont dépend le succès des vacances !.
Je les couvre de cirage,
Ces godasses au grand âge,
Comme on calfate un bateau,
De peur qu'il ne prenne l'eau.
Serrés tous les quatre dans notre Jeep-Willys,
Une ancienne combattante, qui reprit du service,
A soixante miles, le moteur ronfle et la bâche claque,
Comme un voile de pirate prête à l'attaque.
Sur la route de Médéa, prend un chemin de terre,
Ce qui en soit, est une drôle d'affaire,
Mais mon père, au volant est un véritable expert.
Sur une hauteur, notre voyage s'arrête.
Je descends, étourdi par l'air raréfié et m'apprête.
La vue est splendide sur la colline et les crêtes.
Maman, déjà, prépare un goûter,
Sur le capot déplie une nappe, une vraie salle à manger.
Il y a deux heures à peine, je finissais mon lait,
Mais déjà dans ce froid vif, ma faim s'aiguisait,
Et choisi un pain blanc, de beurre, et de gruyère garni,
Et pour plus de sûreté, une belle tomate farcie..
Soudain dans ce silence, qui même semblait gelé,
Surgit d'une ravine, où il était caché,
Un petit berger, suivi de sa vache efflanquée.
Une baguette à la main, et les pieds écorchés,
Cet enfant en haillons, à la chevelure touffue,
S'arrêta devant moi, et le charme fut rompu :
Pétrifié, je regardais maman d'un oeil implorant,
Qui déjà lui tendait le pain blanc et le thé brûlant :
Pour la première
fois,
Devant moi,
Je voyais la Vérité nue !.
Un jour la tentation étant trop forte, je me suis mis au volant dans la cour de l'atelier. J'avais repéré que pour démarrer, il fallait seulement appuyer sur un petit
champignon situé au plancher. ( Les Jeeps fabriquées en 1942 n'avaient évidement pas de clef de contact).
Seulement j'avais oublié de mettre le changement de vitesses au point mort, alors la Jeep démarra en trombe et ne s'arrêta que lorsque elle rencontra la palissade...et le moteur cala !
Au plancher de la Jeep, levier de changement de vitesses, ceux des ponts arrière et avant, le champignon démarreur à droite des pédales, frein à main sur le tableau
de bord, indicateur de vitesse: 60 Miles maximum.(100Km/h, après la Jeep décolle...).
Accumulateur de 6v au début! La colonne de volant non rétractable et le volant indéformable sont un danger terrible pour la poitrine en cas d'accident. Avertisseur au centre du volant. Au
dessus du panneau de bord et ne figurant pas sur la photo, un râtelier métallique pour le fusil. Directement sous le siège du chauffeur des dizaine de litres d'essence !
Une Jeep de Tsahal, au Muséee de la Haganah à Tel-Aviv , armée d'une
mitrailleuse Mg-34 allemande de récupération de la WWII.
Une Jeep en rénovation dans les mains d'un passionné en France:
Ni vu, ni entendu, je me suis mis posément à apprendre à changer les 3 vitesses plus la marche-arrière, et même à embrayer les deux ponts pour rouler dans le sable . En ce temps-la, il était
autorisé à un chauffeur sans permis de conduire, d'être au volant à condition que le passager siégeant à ses cotés fut licencié (mon père !). Une loi cousue pour moi, qui à l'âge de la Bar-Mitzwa
conduisait fièrement la famille le Dimanche sur les routes à faible circulation...Cet engin génial avait cependant des défauts, dont le principal était sa tenue de route qui ressemblait à celle
d'une barque au gré des flots et ne pardonnait pas la moindre erreur.
Un jour, sur la route de Birkadem, la Jeep chargée de mes cousins, et de moi au milieu, plus accroupi qu'assis ,fit une embardée inattendue due à une erreur de dépassement que suivit un tonneau !
Je me souviens avoir été éjecté comme un paquet de linge sale (à cette époque il n'y avait pas de ceinture de sécurité) et me retrouva assez loin dans le fossé ! Longtemps me poursuivit dans mes nuits ces images de ma trajectoire d'abord au ras du bitume et ensuite dans la caillasse et les ronces.
Curieusement, bien que je me souvienne que des personnes soient allées me relever de mon trou, je ne sais plus comment je me suis retrouvé chez le Professeur Serror, chirurgien rue Michelet, qui
pansa mon genou abîmé sous les yeux inquiets de mon père. Mes cousins eux, séjournèrent avec des fractures à la Clinique Solal, (Clinique de l'Orientale ). Il me resta de cette aventure une peur
incontrolable qui s'emparat longtemps de moi lorsque je voyageais, assis au fond de l'auto pour ne pas voir le paysage !.
Mais l'amour du volant étant le plus fort, je passais mon permis de conduire dans une 4cv de l'auto-école, sur les quais de l'arrière Port de l'Agha, à une heure creuse, après une courte promenade
et une marche arrière le long d'un trottoir...désert !
Des années plus tard, en Israel dans la région de la Mer Morte, c'est au volant d'une Jeep fabriquée sous licence à
Nazareth, que je retrouvais mes premiers amours, pour patrouiller dans les montagnes vierges bordant la Mer de Sel
L'Usine extrait la Potasse de la Mer Morte qui est très riche en minéraux .
Et les ouvriers qui y travaillent dans une chaleur infernale sont des héros !.
En haut dans la montagne, je progresse avec prudence pour ne pas éclater un pneu sur les
pierres coupantes!
Un travail tout civil qui consistait à contrôler (pas de trop près !) à la levée du jour le bon état de pompes d'eau douce protégées par des barbelés et des mines .
Jean-Michel a tout vérifié...
Les Bouquetins et les Gazelles n'avaient pas besoin comme moi d'embrayer les deux ponts pour progresser lentement dans la pierraille qui tenait lieu de piste et pour ne pas casser la mécanique .
Mais nous avions un handicap de plus : nos sièges étaient recouvert de sacs de caoutchouc remplis de sable pour protéger notre séant (et le reste) au cas où nous sauterions sur une mine
anti-personnelle posée par les fedayins la nuit. Alors la Jeep avec son centre de gravité très haut placé se balançait dangereusement à chaque bloc que les pneus rencontraient .
Voici la ville d'Arad à ses débuts. A gauche et surplombant le wadi, les premières maisons
construites en bois pour les pionniers. A droite les nouvelles bâtisses dessinées pour un maximum de fraîcheur à l'intérieur (tout est relatif).
A quelques km, j'ai participé à des fouilles archéologiques au tumulus qui recouvre l'emplacement de la ville biblique du Roi d'Arad. Un travail de forçat, et une émotion quotidienne
de retrouver les ruines d'un passé cité dans les Ecritures !
Sur le cliché ci-dessous, les veilleurs sont récupérés de la garde nocturne. Au volant un jeune habitant d'Arad, du nom de Péretz chef de l'équipe ,il sera tué au Sinai pendant la Guerre de
Kippour. Moi je suis assis à l'arrière, une jambe dehors..Les deux autres israéliens sont des pères de famille venus de Tel-Aviv pour trouver n'importe quel travail au Néguev en cette
année de crise (1968) .
Le matin, avant que le soleil n'aveugle le décor, s'offrait à nous un paysage de couleur pastel qui n'a pas changé depuis les temps bibliques, au delà des monts de Judée et d'Edom. Soudain alors
que nous progressions enfoncés entre deux talus, bondit devant le capot, dérangé par le bruit du moteur, un Lynx que j'ai reconnu à ses oreilles pointues et à leur touffe de poils . De cette
fraction de seconde, j'ai gardé un souvenir exact de ce gros Chat . Et je l'ai vérifié sur la toile :
En fait, à cette époque des années 60, des panthères hantaient encore les hauteurs de la Mer Morte et même la nuit se hasardaient à pénétrer dans le Kibboutz d'Ein-Guedi pour y chercher de la
provende. Il y a quelques années, l'une d'elle fut munie d'un collier-émetteur pour suivre sa trace et la protéger: hélas, c'est un mâle qui dévora sa jeune progéniture, comme cela arrive dans la
nature. Il parait que c'est souvent un acte de jalousie et crainte de la concurrence. Et non pas du à un ventre affamé.
La Jeep avait un autre défaut, elle ne buvait pas que de l'eau et de l'huile, mais des quantités impressionnantes
d'essence, ce qui m'empêchât dans ma vie rangée d'en acquérir une et de la conduire comme dans le passé.
Alors, quand j'en vois des exemplaires qui n'ont de commun que le nom, à la carrosserie laquée et comme enflée par la bonne chère, rangées le long du trottoir, et protégées par des clefs de contact, avec des arceaux de
renforcements comme la loi l'oblige, des sièges capitonnés avec appuis-têtes, des ceintures de sécurité, des moyeux chromés, et munies de radios et lecteurs de compact-disques et même de GPS* pour
ne pas se tromper de rue en allant au super-marché, je pense que je fus un privilégié d'en avoir piloté une vraie de vraie ....et d'en être sorti vivant !.
1) Origines du mot Jeep ? Non, ce ne sont pas seulement les initiales de "General Purpose"
:
http://www.olive-drab.com/od_mvg_www_jeeps_origin_term.php
2) GPS: Global Positioning System.
3) Crédit de photos et remerciements à :
Photo Neige en Kabylie:
http://www.kabyle.com/photos/data/552/medium/neige_m-08_121.jpg
Détails de Jeep en rénovation; un superbe lien :
www.jeep42.net/restauration_carrosserie.htm
Matériel de Guerre Opération Torch:
http://www.afrikakorps.org/usafvcolors.htm
Par Georges Lévy
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Publié dans : souvenirs
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