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20 septembre 2009 7 20 /09 /septembre /2009 00:00

L'Anse du Panier

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Une de mes grandes joies d'enfant était d'accompagner au marché Clauzel, Maman, enchantée d'avoir de la compagnie. Une main serrant la sienne, l'autre l'anse du panier vide en raphia, dont le ventre frottait le trottoir, comme celui d'un basset. Je me sentais plein d'importance, oubliant que pendant ce temps là, mes petits camarades, eux, étaient en classe. Une fois n'est pas coutume ! La vraie leçon de chose, c'était celle de la rue .

J'allais en sautillant, pour rattraper ses pas rapides, dans l'air clair du matin. Je connaissais par cœur toutes les escales, mais c'était pour moi une joie toujours renouvelée.

 

Le Marbrier

En sortant du 20 de la rue Sadi-Carnot, nous tournions à gauche, ce qui me soulageait (la droite étant le trajet de l'école !), en jetant un coup d'œil à la marbrerie qui touchait notre immeuble.

La figure ruisselante de sueur, en tricot, ses gros bras musclés rougis par les efforts, les mains poudrées de poussière blanche, notre voisin ciselait, à coups de maillet sur son burin, des lettres biseautées pleines de sanglots, et les éclats de marbre volaient dans le soleil, et rebondissaient sur le trottoir.

Mais, accablé de travail, puisque on n'en finissait pas de mourir, il laissait à sa femme, la Marbrière, le soin de gérer l'affaire.

Toujours échauffée, la voix haute et le verbe cru, elle faisait vibrer les vitres de ma fenêtre sur cour, lorsqu'elle étendait son linge, sur la terrasse de son vieil immeuble qui jouxtait le nôtre.

Elle se faisait aider par une jeune mauresque, une de celles qui partageaient en Algérie les joies et les douleurs de la famille. Les pieds nus sur les tomettes mouillées, elle étendait la lessive qui se balançait au vent d'une journée radieuse.

Mais la maligne s'agitait de tout son corps, plus qu'il n'en fallait, en me regardant accoudé à ma fenêtre.

Un jour que je sentais une étrange chaleur monter en moi, sortant soudain de la buanderie, sa patronne, devinant le manège, la chassa de la terrasse, et l'envoya s'occuper de la lessiveuse, pas moins brûlante que moi !

 

Le Cardeur, et le mauvais quart-d'heure..


Chaque année, la Marbrière invitait un cardeur à rajeunir ses matelas.

Éventrées sans pitié, les bourres de coton passaient un mauvais quart d'heure entre les griffes d'acier du peigne qui démêlait et aérait les fibres.

Poussant le balancier de la machine de toutes ses forces, le cardeur poussait un "han!" à chaque volée pour ne pas perdre son élan, en dandinant son corps en cadence. La poussière volait au vent, dans le soleil, un peu comme le blé battu. Et je regardais sans me lasser le manège du vieil homme, qui, sa taille ceinturée d'un épais foulard rouge, hochait la tête à chaque va-et-vient.

Je me souviens de la fois où, sortant soudain toute en cheveux, son fichu de travers, la Marbrière dans tous ses états s'écria d'une voix de stentor : "où est-il passé, ce camion de merde?"

Je connaissais le véhicule du vinassier, celui du livreur de glace, ou encore du déménageur, et ce n'est qu'après une lente déduction que je saisis que ce camion tardait à livrer une autre matière, dure et louable comme du marbre...

 

Le Cordonnier


Quelquefois, en remontant la rue Drouet-D'Erlon, ma mère s'arrêtait devant l'échoppe du cordonnier Lévy.

Assis dans son univers microscopique, il sentait le cuir, le vin et la colle. Bloquant entre ses genoux sa brillante petite enclume, ses lèvres épaisses serrant les fine pointes, il clouait, à petits coups rapides de son marteau à boule, les talons de toute la famille.

Dans les cas plus sérieux, après un bref coup d'œil aux feuilles pendues au mur, il choisissait un cuir d'épaisseur adéquat, et, saisissant fortement l'alêne d'une main, serrant le cuir neuf sur son ventre, il coupait à la mesure une nouvelle semelle, et après avoir bien imprégné de poix noire le fil de lin, perçait et tirait le mince câble, tout le long de la galoche récalcitrante. La figure écarlate, la sueur coulant sur son cou, les poils gris bouffants de son tablier de travail, le mégot de cigarette collé au coin des lèvres, il finissait son œuvre d'art en enduisant de cire chaude le pourtour de la chaussure, rajeunie de dix ans.

Puis, se penchant sur le côté, il roulait d'un geste magnifique la paire de souliers dans du papier journal, et détachant enfin son éternel mégot, et gardant le paquet ferme sur ses genoux, annonçait de sa voix éraillée : "c'est cinq francs, madame!"

Ma mère ne se souvenait pas d'avoir vu l'artisan travailler avec des fils d'argent ou des cuirs de Russie… Il y avait bien un autre cordonnier dans le quartier, mais le nôtre "était des nôtres" et cela pardonnait tout.

 

Francine, la Bouchère



Après quelque pas, en remontant la rue étroite, on était souvent obligé de descendre du trottoir, pour ne pas marcher dans la sciure, teintée de gouttes de sang frais, qui coulaient, par exemple, d'un sanglier éventré, pendu la tête en bas, les pattes postérieures écartelées, enferrées aux crocs de la barre scellée entre les piliers d'entrée.

Le groin noir, les courtes défenses blanches jaillissantes des babines entrouvertes, les oreilles velues et les yeux glauques ne m'effrayaient pas plus que me désespérait le spectacle des ortolans, enfilés à la gorge, côte à côte comme des frères fusillés à la fosse commune, ou de l'étalage des lapereaux aux ventres blancs, et des lièvres gris perle, les pattes croisées dans une ultime prière.

La grande Francine, à la figure hommasse, le tablier de travail noué jusqu'au menton, ses grandes jambes plantées dans la sciure, aiguisait à grandes brassées ses couteaux de dépeçage.

Des fourrures percées de plomb, des boules de plumes aux becs entrouverts, des petites pattes suppliantes, c'est ce qu'il restait des galopades, des cabrioles dans les fourrés, des poursuites à tire d'ailes, après l'ouverture de la chasse.

Liberté, combien de crimes commet-on en ton nom !

 

Santamaria, le Marchand de Vins Divins



Il m’arrivait, avec ma mère, de descendre les trois marches des Caves-du-Château. Son jeune fils (le chatelain, qui avait les oreilles un peu décollées comme moi ! ) me dictait souvent les Devoirs de Maison quand j'avais manqué le chemin de l'école, ainsi j'avais la conscience tranquille, mais cela ne veut pas obligatoirement dire que je les faisais..)

J'avais de la chance lorsque c'était un jour de livraison pour Monsieur Santamaria.

Le chauffeur et ses aides tiraient de dessous la ridelle du camion, deux grandes poutres de bois bardées de fer, pour en accrocher les tenons à l'arrière et ainsi construisaient une pente assez douce pour y rouler les futailles.

Un aide haut perché sur le plancher du véhicule roulait le tonneau jusqu'au bord du plateau, et lorsque les deux hectolitres de vin entamaient leur descente, les débardeurs arc-boutés, le dos à la rue, les bras tendus en avant, les mains à plat sur le ventre de bois, reculaient d'abord lentement, puis de plus en plus vite jusqu’à ce que la lourde charge atteigne les pavés, et vienne en rebondissant se coincer sur le trottoir. Du vrai travail d'homme.

Le vin ordinaire était tiré au litre, mais nous n'achetions que du vin cacheté, du Mascara, du Médéa, des vins opulents qui traversaient les mers.

Mais moi, je préférais le Targui, non pour son parfum ou la force de son vin, mais pour la vignette qui décorait la bouteille de verre sombre. Tout au long du repas, je rêvais devant le flacon droit sur la nappe, blanche comme le désert, en regardant le touareg voilé de bleu, son bouclier de peau jaune barré de la lance de bois, les jambes repliées sur le cou du dromadaire décoré de laines teintées.

Et cette vision saharienne me faisait oublier le lointain rapport entre le quatorze degré certifié par volume, et la religion mahométane.

En sortant de la boutique, il m'était bon d'abandonner ces odeurs vinaigrées, et lorsque le panier commençait à me scier les doigts, il était temps de demander asile autre-part.

 

     Le Laitier Omar



Rue Clauzel, c'est pour moi depuis toujours la boutique du laitier Brackchi . Pendant les restrictions le lait était devenu aussi précieux que l'or blanc. Omar me versait avec parcimonie le lait avec un entonnoir dans mon  quart en aluminium . Le frère cadet Mustapha était un de mes bons camarades de CM-1, surtout après qu'une fois nous nous fumes battus comme des chiffoniers dans la cour de l'Ecole Clauzel . Mais un jour l'Inspecteur des Fraudes découvrit que le lait était un peu trop dilué d'Aqua Simplex et un huissier ferma le robinet et  l'échoppe et je perdis un ami .

 

L'Epicier Mozabite


Rue Cabot, à l'enseigne, "Au Roi du Fromage", à peine visible, et peinte en bleu à même le mur décrépi, on pénétrait dans l'antre de l'épicerie, à la vie retirée et coupée de la rue.

Après que mes yeux brûlés par la lumière de onze heures se furent accoutumés au "clair obscur" de ce Rembrandt, se détacha dans l'encoignure de l'entrée, le vieux Mozabite, sa barbe grisonnante sur sa djellaba de laine, trônant sur sa chaise haute, derrière sa caisse enregistreuse aux reflets d'étain, une main sur les grosses touches jaunies, l'autre à plat sur un chasse-mouche, toutes deux prêtes à l'attaque.

J'entendis, venant de l'arrière boutique, un trot de babouches, et un "A votre service Madame !".

Le corps fortement penché de côté, la bouche déformée semblant rire éternellement, le fils ne devait pas voir souvent la lumière. Mais, leste et efficace, il avait déjà posé le panier à provisions à côté du tonnelet de cornichons, et attendait, miracle de l'équilibre, la liste des commandes, tandis que l'épicier s'apprêtait, le tiroir caisse remis à zéro d'une touche musicale .

L'apparent bric-à-brac du magasin, n'avait d'égal que la précision des gestes de cette étrange apparition, qui le premier étonnement du client passé, sautait de place en place, pour peser un cornet d'olives noires, emplir un litre d'huile, ou trancher avec précision un quart de gruyère, jeté sur le plateau de la balance avec son papier fin.

Jamais les babouches n'avaient à revenir sur cette décapitation, et le fromage emballé allait dans le panier rejoindre la livre de beurre, le sachet de safran, la cellophane du paprika, et à chaque article ponctué par la sonnerie de la caisse enregistreuse, qui bénissait ainsi la commande de ma mère, les babouches s'affairaient du sac de riz à la balance, de la balance au panier, pendant que moi, je furetais dans le dédale des sacs de jute, à la panse ventrue, leurs cols bien roulés à la hauteur de mon nez, sur leurs cargaisons de pois chiches, de haricots secs bariolés, d'amandes grillées, de graines de soleil, de figues sèches et de noix burinées comme des cervelles de mouton.

Mais faisant un écart à l'odeur de la saumure du baril de harengs séchés, je me heurtais enfin aux cacahuètes, entières et fibreuses, que je décortiquais comme un jeune singe, sous le regard bienveillant du vieil homme.

Bousculées par les allées et venues du jeune mozabite, les vapeurs de cannelle se mélangeaient au gingembre, aux bâtons de vanille, et au thé de menthe verte, et rapidement, l'air me devint irrespirable, m’obligeant à sortir.

La vague passée, et le silence revenu, le papier tue-mouches tourna lentement son tire-bouchon à l'envers, le gros réveil à ressort, couché sur ses petits pieds arrêta ses aiguilles phosphorescentes sur les chiures de mouches de l'étagère, et lentement la chaleur de midi aidant, l'épicerie s'endormit.

 

Le Maraîcher


Dans le haut de la rue Drouet d'Erlon, et au coin de la rue Clauzel, commence la petite rue Cabot. Ce nom certainement choisi à ce qu'il fallait comme lui etre navigateur pour se frayer un chemin dans la cohue! Mon nez arrivant juste au ras des étals, je me serais perdu tout seul ..

Mais un peu à l'écart et à l'ombre, un maraîcher, à la figure tannée, le cou buriné, qui avait déjà déchargé ses cageots, de Guyotville, Chéragas ou Fort-de-l'Eau, s'affaire autour de sa monture.

Débarrassé des harnais, et les brancards reposant sur le pavé, le cheval libéré de ses œillères et du mors, faisait le bonheur des moineaux, qui venaient sautiller autour des crottins, sans peur des grands coups de queue. Un sac de toile plein d'avoine, passé sur ses longues oreilles, à grands hochements de tête, il en secouait le fond pour faire remonter le grain jusqu'aux naseaux. La ration terminée et le sac vide replié sous le banc, le vieil espagnol décrochait le seau qui se balançait à l'arrière de la charrette. Après l'avoir rempli d'eau fraîche à la fontaine de vie, juste au pied des escaliers, en abreuvait le cheval, qui lampait les lèvres en avant, secouant la crinière de gauche à droite, en frappant de plaisir le pavé de son sabot ferré.

Il ne s'écartait pas de son périmètre, changeant seulement de position, une patte postérieure à plat et l'autre légèrement pliée, ne touchant le sol que par la pointe du fer, il était un modèle de patience, attendant le retour à la ferme. Et son maître, lui aussi, maintenant pouvait jouir d'un repos bien gagné.

 

L'étal du Marchand de Légumes


Les senteurs de la campagne qu’exhalaient les étals des marchands de fruits et légumes, en plein air, se mélangeaient aux appels entrecroisés des marchands arabes, toujours souriants, derrière leur balance à fléau : "un franc le kilo, tu es malade, mange la belle salade !", "haricots sans fil, madame, des cerises de Blida siou-plait, la pastèque à la coupe, à la coupe!!".

Une pyramide d'amandes vertes ! Avez-vous déjà fendu une amande fraîche, et fait glisser de sa gousse fine l'ivoire de ce fruit à la courbe idéale, avant de le croquer lentement pour jouir de sa chair que l'on voudrait immortelle ? Si non, faites le vite ou vous perdriez un goût de paradis.

Montées du sud, du fin fond des oasis, les dattes de Biskra, blondes ou foncées, encore attachées aux fines branchettes jaune orange, dans leur caissette de bois blanc, certaines ridées comme des doigts de fée, d'autres enflées, sombres et lisses comme les négresses de Ouarglat, se reposaient de leur long voyage sur un lit de raphia.

Et moi, je criais à ma mère, en imitant le petit yaouled : "porter siou-plait, porter siou-plait?"...

 

Créhange le Pharmacien



Au retour du marché, en redescendant la rue Drouet d'Erlon, nous étions fort chargés, mais un arrêt à la pharmacie Créhange, était inévitable.

Grand, blond aux yeux bleus, ainsi je crois m'en souvenir, il était toujours affable, mais moi, je n'appréciais pas ces piqûres et ces potions que les médecins d'Alger m'avaient ordonnées, et qui réussirent cependant, grâce à ma bonne constitution cachée, à ne pas m'achever ! Le pharmacien, par la même occasion, me pesait à la demande de ma mère, mais chaque semaine, mois, et année, la balance affichait mes vingt-cinq kilos immuables et je ne grandissais ni en largeur, ni en hauteur.. jusqu'au jour, où las de tous ces savants, je passais grace  à l'homéopathie,  de presque trépas à la vie...

 

Signes le Coiffeur



J'aimais son enseigne qui ressemblait à un sucre d'orge avec ses spirales de couleurs. Mais chaque visite chez lui était pour moi un supplice, si mourir de rire en est un.

Le patron, Monsieur Signes, employait ce qu'on nommait, il n'y a pas si longtemps, un "garçon coiffeur". Rien de bien étrange dans tout cela… À part que, de son crâne dégarni, restait encore, au dessus de chaque oreille, une touffe de cheveux symétrique qui rappelait aux gamins que nous étions, des ailes d'hirondelles. Nous n'allions pas chez le coiffeur, mais chez Hirondelle ! Et notre douce terreur était, en attendant notre tour pour une coupe urgente, que l'un de nous tombât sur sa chaise vacante.

Assis côte à côte sur un fauteuil à piédestal, Signes et Hirondelle nous propulsaient à niveau à grands coups de pédale, et alors le drame commençait. Face au grand miroir, nous ne pouvions éviter de croiser nos regards mon grand-frère et moi. Pris d'un fou rire contagieux, je mordais mes lèvres, pour ne pas hoqueter. Après chaque coup de ciseaux, le coiffeur redressait ma tête, s'énervant dans son travail, et coupant l'air de ses deux branches d'acier menaçantes, prises elles aussi d'une danse de Saint-Guy, ne savait comment corriger toute cette coupe en escaliers, et tournait ses yeux réprobateurs vers Signes, mais en vain. J'étais rouge de confusion, essayait de retenir ma respiration et surtout ma vessie, secouée comme un bateau sur les flots.

Au dernier coup de brosse, sans attendre, je sautais de ma chaise pour gagner la porte, laissant à mon frère le soin de régler la note, pourboire non compris. Ce dont pourtant Hirondelle avait vraiment besoin, pour se rafraîchir de cette séance pour le moins désséchante.

 

Castel l'Armurier


À la récréation, la sonnerie libératrice agissait sur nous,comme un réflexe de Pavlov. C'était la course aux urinoirs situés au fond de la cour. L'odeur de Lisol
(désinfectant de l’époque) y était si forte qu'elle en imprégnait la laine de nos vêtements.

Un jour que, pris d'assaut, tous les postes individuels étant occupés, mon ami et moi, urgence oblige, entrâmes dans l'espace ottoman, en ayant soin de ne pas glisser.

Lui était grand et fort, moi, petit et malingre. Nous pouvions donc nous tenir debout, côte à côte et nous livrer au sport de notre âge : qui, en vidant son eau arrivera le plus haut sur le mur de céramique blanche?.

Occupé à l'arrosage, mon copain remarqua quand même, la comparaison était inévitable, que mon tuyau de jardinier était plus court que le sien, et en conclut que j'étais de la religion de ceux, qui huit jours après leur naissance passent à la guillotine…

Et moi, dans mon for intérieur, je pensais pour me consoler, que si son calibre était ainsi favorisé, c'était parce que Castel, lui, noblesse oblige, était bien le fils de l'Armurier.

À cause d'un accident professionnel, m'avait confié son fils, Monsieur Castel père tirait la jambe pour se déplacer (je m'excuse pour ce jeu de mot mal placé).

Au long des années, je préférais le trottoir de son magasin, pour m'arrêter devant la vitrine et contempler la panoplie des armes de chasse aux verrous gravés et enluminés, aux canons longs et doubles, les carabines aux crosses de bois travaillées, les fusils automatiques et à lunettes, les armes de poing de tous calibres, les étuis en cuir, le tout de la Manufacture d'Armes de Saint-Étienne dont, à défaut, je feuilletais inlassablement l’épais catalogue.

Qui n'a pas rêvé devant ce fusil à air comprimé, qui tirait des plombs éventails, ainsi que devant ces harpons à double Sandows, ces palmes, ces lunettes sous-marine avec leurs schnorkels de couleur?.

Et, collée à la vitre, une grande photo du fils, en maillot de bain, brandissant fièrement , enfilé dans la flèche de son harpon, un magnifique Mérou, roi des profondeurs et des grottes sous-marines.

Mais ces belles images furent gâtées, quand un certain 26 Mars 1962, des balles criminelles tirées du Boulevard Baudin vinrent ricocher avec un bruit d'enfer sur le rideau baissé de l'armurerie.

Les jours suivants la vitrine se vida, et ne restèrent que du fil de pêche et la photo de mon camarade.

Castel où es-tu?..

 

Chamoux, le Magasin de Sport



Le propriétaire de ce magasin, fut, sans le savoir, le responsable indirect d'un drame.

Ce devait être en 1945, j'avais sept ans, et la tête pleine des images dessinées de la guerre, pour enfants.

Les jouets étaient introuvables, lorsqu'un matin, je vis en passant, dans la devanture, une panoplie qui me fit revenir en arrière : un fusil en bois peint et un casque en carton.

C'en était assez pour revenir en vitesse à la maison et commencer à persuader mon grand frère de réaliser mon nouveau rêve. Et, cet instrument guerrier sous le bras et le casque de papier mâché sur la tête, je rentrais chez moi.

Ce n'était pas un simple bout de bois. Accroché à un clou planté sur le canon, un élastique pouvait propulser un carré de papier roulé et plié en deux, jusqu'au bout du couloir.

Mais il fallait trouver un observatoire camouflé.

Caché sous la table de la salle à manger, voyant sans être vu, passaient devant mes yeux toutes les jambes de la maisonnée, mais j'eus un faible pour les pieds nus de notre bonne servante. Et chaque fois qu'elle passait dans mon angle de tir, je lâchais l'élastique bandé sur ses talons.

Une fois, deux fois, mais toute la journée c'en était trop.

Comme la cocotte-minute qui siffle, trop chaude à faire péter la soupape, Suzanne, c'était son prénom, après maintes imprécations, commença à rappeler à ma mère, que son ancienne patronne, Madame Sadoun, jamais n'aurait toléré une chose pareille, et que là-bas, elle avait de meilleures conditions et que nos tapis étaient trop lourds, et la cuisine trop étroite, et ses gages encore plus étriqués.

C'était justement le printemps, l'époque où, avec le renouveau de Dame Nature, les algéroises se devaient de rouler leurs tapis dans le papier journal, avec des boules de naphtaline. Ces tapis persans et percés, avaient donc de quoi lire. L'Echo d'Alger, le Journal d'Alger, la Dépêche Quotidienne, et même Alger Républicain, collection d'une année, ils allaient dormir au chaud, jusqu'à l'automne.

Devant ces vérités, mon fusil en bois ne pesait guère. Et pour apaiser ce début de rébellion, c'est ma mère qui partit en guerre et me confisqua cet objet du délit et sauva la maison en péril. C'était de la pacification avant la lettre…

À l'occasion de l'élection du Président de la République René Coty, se rendit célèbre… un poêle de conception révolutionnaire, qui, à des dizaines d'exemplaires, réchauffa les salles du Sénat lors du vote.

Le pétrole était brûlé complètement grâce à un élément "catalytique", et donc sans fumée. Le magasin Chamoux en faisait la réclame, et ce poêle à roulettes, nous servit longtemps lors des hivers humides d'Alger, vous en souvenez vous?.

Chamoux, Chamonix, disais-je toujours en passant devant son magasin parce qu'une fois j'avais vu dans sa devanture, une luge magnifique, en bois laqué, et aux patins doublés de fers, pour mieux glisser. La neige n'était qu'à une heure de trajet, mais il était bon de ne pas traîner sur la route, pour arriver avant la fonte!

En général, arrivés à Chréa, papa nous louait une luge, qui souvent en piteux état, trop lourde, et bonne pour des pentes alpines, ne faisait pas notre affaire de lugeurs expérimentés!

Et un jour d'hiver, Noël et Hanoucca arrivants ensemble, nous reçûmes le cadeau de nos rêves.

 

Garcia le Photographe



Tout au début de la rue Richelieu, côté gauche en montant, c'était le magasin de Garcia, le photographe avec une fine moustache à la Clark Gable. Sa petite vitrine d'appareils de photos, de caméras et de projecteurs,  nous faisait rêver.

En 1933, mon père y avait acheté, d'occasion, un superbe Contax, de chez Zeiss-Ikon. Du format 35 mm, il était doté d'un télémètre à miroirs, d'un objectif 2,8 à baïonnette, et surtout d'un obturateur à rideau, qui, avec une vitesse de 1/1000 seconde, permettait de photographier des déplacements rapides, sans le flou des obturateurs circulaires. J'ai encore dans mes oreilles le chuintement du rideau qui se déplaçait. Très compact, c'était une merveille de réalisation. Je revois son étui de cuir jaune et le bouton de réglage des vitesses d'obturation. Hélas, comme beaucoup d'autres choses chères, il a disparu dans la tourmente.

Papa développait lui-même ses photos. Un placard du couloir, était devenu une chambre noire, avec un agrandisseur,  les bacs de révélateurs, et des boites de papier de tous formats. Rien ne valait ce moment où l'image tremblante dans la cuvette, apparaissait lentement comme une œuvre d'art, sous la lueur rouge de l'ampoule. Mon père comptait avec le battement de ses doigts sur le plateau les secondes d'exposition, sans besoin de chronomètre, il réussissait toujours à sortir du bac des photos noir et blanc magnifiques.

Encore très jeune, je reçus en cadeau, mon premier appareil de photo moderne : un Elgy Lumière, qui tenait peu de place dans la poche. Les pellicules en couleurs des diapositives Lumière avaient un grain si gros que sur le film on pouvait discerner les trois couleurs fondamentales ! Je devenais ainsi le photographe familial. Plus tard, Garcia nous fournit une caméra "Emel", film 8 millimètres, avec une tourelle à 3 objectifs : un télé, un grand-angle, et une focale normale. Caméra lourde, mais bien en poing. Une manivelle pour remonter le ressort, un viseur très étroit, et seulement deux minutes de film  Kodachrome pour fixer la vie pour l'éternité.

Je filmais ainsi quelques scènes comme les "Trois heures d'Alger", (la course automobile sur la route moutonnière), le départ de mon grand-frère escorté de toute la famille à l'agence d'Air-Algérie pour finir ses études, reçu aux Grandes Ecoles à Paris; et plus tard de mon balcon, la sortie du bateau de Jacques Soustelle, passant la jetée, par une mer démontée : le navire littéralement sortait de l'eau pour retomber dans les vagues.

A la projection, tous ces scènes ressemblaient étrangement.. aux premiers essais des Frères Lumière !

Quelques fois la pellicule se coinçait sous les dents du projecteur et sur l'écran apparaissait à ma grande terreur la bulle de la brûlure qui s'étalait sur la celluloïd..

Les évènements tragiques, que je n'ai jamais filmés ou photographiés,  restent incrustés dans ma mémoire comme une épitaphe sur la pierre .

  Bien-sur que j'aurai voulu faire lire ces lignes et voir ces vignettes à ma chère maman, comme lorsque gamin je sortais mes cahiers couverts de papier journal de mon cartable. Mais je ne ne savais pas alors qu'une mère n'est pas éternelle et n'imaginais pas l'importance que les souvenirs prennent au fil du temps !

Après ces lignes, je peux vraiment écrire

F I N

d'une époque.

 

 

 



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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

mutuelle chomeur 19/11/2009 09:50


super ce blog


Lmvie 01/10/2009 22:35


Votre texte est comme l'amande ou la noix fraîche, j'en redemande moi qui en raffole.

Un goût d'autrefois est en votre blog, il en émane une douceur et un désir de retour

Bonne nuit


Lmvie 01/10/2009 20:01


je reviens le commentaire s'est enfui...Ob m'horripile parfois

je reviens



Lmvie 29/09/2009 19:40


Merci à Quichottine qui me "lie" à vous, c'est un réel plaisir de vous découvrir

A bientôt


VITA 29/09/2009 08:43


Emouvant....VITA


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