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2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 16:23
                                 Rue des Tanneurs

De ma rue Sadi-Carnot, j'étais à deux pas du Carrefour de l'Agha pour monter la rue Charras, passer devant mon cinéma préféré du Jeudi, le Vox, ( Aie, on y joue Le "Lagon Bleu" et ne peux y aller !) et déjà j'empruntais la plate  rue Michelet d'où je voyais poindre la Grande-Poste aveuglante de la blancheur de ses stucs.
En continuant tout droit devant moi, je saluais la statue du Maréchal Bugeaud, qui veilla si mal sur le Milk-Bar*, et dépassais les Galeries de France dont les grandes portes vitrées m'invitaient au rayon des jouets. Mais je résistais à cet appel des Sirènes pour me concentrer sur mon chemin. Et voila sur ma gauche le début de la Rue des Tanneurs qui se tordait sur ses pavés comme moi sur le banc de l'école attendant de vider mon eau à la recréation !

Les Tanneurs depuis des lustres avaient disparu, mais par contre c'est là-bas que m'attendait un Professeur d'hébreu.
Il avait été recommandé à mes parents pour sa bienveillance . Il avait pour tache de me préparer à l'examen de ma Bar-Mitzwa*, et il ne s'avéra pas trop tôt po
ur commencer ! Cette année précise j'avais déjà fort à faire avec les versions latines, l'Anglais de la perfide Albion et aussi l'Allemand enseigné en lettres gothiques, et voilà que je devais maintenant apprendre un alphabet absolument inconnu.
Je ne pouvais pas m'égarer, car de loin une odeur de Barbouche*et de sauces montaient du petit restaurant qu'il tenait pour vivre, en plus de sa fonction rabbinique à la Synagogue.
Je descendais  trois marches pour pénétrer dans la salle et mon Maitre abandonnant un instant son fourneau, m'invitait à m'installer devant une table couverte d'une toile cirée à petit carreaux verts, et là j'ouvrais mon cahier d'écriture pour dessiner, (plus qu'écrire) des lettres noires qui dansaient en désordre devant mes yeux .
Je devais pour réussir mon examen pouvoir lire la Paracha* de la semaine,une des cinquante-deux qui divisait le Talmud de Babylone*,et ce devant la foule des fidèles un Shabat. Mes progrès étaient lents, mais un jour, mon Professeur dont la patience avait sans doute des limites, soudainement me déclara reçu .

Je voulus courir annoncer cette bonne nouvelle à mes parents, mais mon bon Maître ne me laissa pas me lever.






 
Il alla au fond de la salle ouvrir un cagibi, et revint tenant par les pattes un poulet affolé dont l'oeil rouge ne laissait prévoir rien de bon. Nous étions proche de Kippour* et le Rabbin voulut procéder à la cérémonie de la Kappara* en ma faveur ! Il coinça  le poulet entre ses genoux, lui plia le cou en arrière, en ôta quelques duvets, et armé d'un outil qui aurait pu trancher une feuille de papier dans son épaisseur murmura une prière. La volaille dans un sursaut se libérâ de l'étreinte et s'enfuit en zig-zagant. Le sacrificateur tout surpris se leva et courut lourdement dans la salle pour la recouvrir d'un seau, les franges de son tallit* flottant au vent  .
Âmes sensibles, je vous ai menti, le tranchant avait bien fait son affaire et moi paralysé je ne savais que pleurer ou rire devant cette scène
imprévisible et ma Kippa* en tomba .

Et c'est depuis cette époque je suis devenu végétarien .

Notes:

Milk-Bar :
Nous y dégustions de délicieux  Créponés, jusqu'au jour où une charge déposée par une poseuse de bombes qui s'esquiva, éclata et fit de nombreuses victimes et mutila notre jeunesse. Nicole Guiraud y perdit un bras à l'age de 9 ans .

Bar-Mitzwa :
Majorité religieuse à 13 ans .

Barbouche:
Plat à base de couscous, spécialité de la cuisine juive algérienne .

Paracha, Talmud .

Conformément au Talmud de Baylone est lue chaque semaine une des 52 sections de la Torah .

Tallit :
Chale de prière dont les franges rappellent les Commandements.

Kippour :
See full size image
 C'est le jour de Jeune et d'expiation des erreurs de l'année où chacun demande pardon aux offensés pour la réconciliation. En 1973, ce jour  de Kippour les armées arabes attaquèrent ensemble Israel en prière au Nord et au Sud. Pour la première fois l'existence même de l'Etat fut mise en question pendant de terribles journées . Au prix de grands sacrifices , les soldats d'active et de réserve réussirent à stopper l'invasion et à renverser le cours de la guerre.
Le nombre de tanks face à face sur un même champ de bataille dépassa celui de la 2ème guerre mondiale .
 
Kappara :
Rite désuet pour protéger les enfants :
"Ce poulet est ta Kappara, ce poulet ira à la mort et toi tu resteras en vie"
.

Chorat :
Sacrificateur diplômé sans lequel toute viande abattue n'est pas cachère .

Kippa :
Le Talmud nous apprend que le port de la kippa (calotte) a pour but de nous rappeler que Dieu est l'Autorité suprême "au-dessus de nous" .

Appendice

Il m'est impossible de terminer ce récit sans rappeler ce qui est arrivé à ce texte .
Je l'avais écrit le Jour de Kippour . Un jour terrible aux interdictions nombreuses où il n'y a en Israel évidement ni Transport, ni Tv, ni Quotidien mais aussi  aucune Radio (qui diffusent un son continu pour marquer la présence de la station en veille, prête à l'émission en cas  d'urgence).
Donc, mécréant* et pour chasser l'ennui, je m'étais attablé à l'ordinateur et avais commencé à écrire mes souvenirs de la Rue des Tanneurs. Et je la peaufinais après l'avoir écrit d'un jet, et surtout en corrigeais les fautes d'orthographes. Soudain, mon écran s'effaça, sans que je me souvienne d'avoir fait une fausse manoeuvre. Et il n'y avait  pas eu de panne de secteur. (En plus j'ai une batterie tampon en ce cas). Je me suis précipité fébrilement sur la corbeille électronique où sont conservées automatiquement les copies. Rien. Nada. Nietchevo .Tout mon travail s'était envolé. Ma stupéfaction et ma colère se transformèrent
bientôt en crainte : n'avais-je pas été puni pour avoir profaner la sainteté de ce Jour et ainsi  été désigné du doigt par une Main Éternelle ?
J'avoue que je remis au lendemain de Kippour pour plus de sûreté  le soin de réécrire mon billet envolé !

Encore heureux que je ne reçus pas de mon bon Maître la punition de le recopier dix fois !
* Ce jour toute activité non religieuse est interdite, comme allumer l'électricité. Dans les synagogues et chez les fidèles les lustres restent allumés de la veille ...

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

Hannah-k 06/10/2009 12:26


J'ai eu beaucoup d'émotion à lire ta préparation à ta bar-mitsva avec tous ces mots chargés de mémoire pour tous ceux qui les transmettent .
Amitiés.


GABY 04/10/2009 19:11


tiens on devait être nombreux au MilK-bar ce jour là, j'en sortais avec ma cousine par alliance et nous avons couru pour rentrer à la maison....
je crois que malgré vos airs émancipés vous avez eu peur et vous n'avez pas continué à enfreindre le Kippour....


Thaddée 04/10/2009 12:13


Merci du commentaire émouvant que vous avez laissé sur mon blog,
Passez une très bonne journée, à bientôt.


René 04/10/2009 10:28


Bonjour Georges,tu as le don pour nous replonger dans les souvenirs de notrejeunesse! Le jour de l'explosion au Milk bar,j'en étais sorti depuis environ 5 à 10 minutes.....
Bon dimanche et ne t'inquiètes pas de l'incident survenu lorsque tu as écrit ton article.Au pire c'était un gentil rappel à l'ordre.......


Thaddée 03/10/2009 20:57


Alors là, le texte qui s'efface alors qu'il est strictement interdit d'écrire ce jour-là, ça fait effectivement penser à un châtiment divin ! Et le sacrifice du poulet qui court, je comprends que
le spectacle vous ait rendu végétarien.
Bonne soirée et bon dimanche,
à bientôt.


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