Rue des Tanneurs
De ma rue Sadi-Carnot, j'étais à deux pas du Carrefour de l'Agha pour monter la rue Charras, passer devant mon cinéma préféré du Jeudi, le Vox, ( Aie, on y joue Le "Lagon Bleu" et ne peux y aller !) et déjà j'empruntais la plate rue Michelet d'où je voyais poindre la Grande-Poste aveuglante de la blancheur de ses
stucs.
En continuant tout droit devant moi, je saluais la statue du Maréchal Bugeaud, qui veilla si mal sur le Milk-Bar*, et dépassais les Galeries de France dont les grandes portes vitrées m'invitaient
au rayon des jouets. Mais je résistais à cet appel des Sirènes pour me concentrer sur mon chemin. Et voila sur ma gauche le début de la Rue des Tanneurs qui se tordait sur ses pavés comme moi sur
le banc de l'école attendant de vider mon eau à la recréation !
Les Tanneurs depuis des lustres avaient disparu, mais par contre c'est là-bas que m'attendait un Professeur d'hébreu.
Il avait été recommandé à mes parents pour sa bienveillance . Il avait pour tache de me préparer à l'examen de ma Bar-Mitzwa*, et il ne s'avéra pas trop tôt pour
commencer ! Cette année précise j'avais déjà fort à faire avec les versions latines, l'Anglais de la perfide Albion et aussi l'Allemand enseigné en lettres gothiques, et voilà que je devais
maintenant apprendre un alphabet absolument inconnu.
Je ne pouvais pas m'égarer, car de loin une odeur de Barbouche*et de sauces montaient du petit restaurant
qu'il tenait pour vivre, en plus de sa fonction rabbinique à la Synagogue.
Je descendais trois marches pour pénétrer dans la salle et mon Maitre abandonnant un instant son fourneau, m'invitait à m'installer devant une table couverte d'une toile cirée à petit
carreaux verts, et là j'ouvrais mon cahier d'écriture pour dessiner, (plus qu'écrire) des lettres noires qui dansaient en désordre devant mes yeux .
Je devais pour réussir mon examen pouvoir lire la Paracha* de la semaine,une des cinquante-deux qui divisait le Talmud de Babylone*,et ce devant la foule des fidèles un Shabat. Mes progrès étaient
lents, mais un jour, mon Professeur dont la patience avait sans doute des limites, soudainement me déclara reçu .
Je voulus courir annoncer cette bonne nouvelle à mes parents, mais mon bon Maître ne me laissa pas me lever.
Il alla au fond de la salle ouvrir un cagibi, et revint tenant par les pattes un poulet affolé dont l'oeil rouge ne laissait prévoir rien de bon. Nous étions
proche de Kippour* et le Rabbin voulut procéder à la cérémonie de la Kappara* en ma faveur ! Il coinça le poulet entre ses genoux, lui plia le cou en arrière, en ôta quelques duvets, et armé
d'un outil qui aurait pu trancher une feuille de papier dans son épaisseur murmura une prière. La volaille dans un sursaut se libérâ de l'étreinte et s'enfuit en zig-zagant. Le sacrificateur tout
surpris se leva et courut lourdement dans la salle pour la recouvrir d'un seau, les franges de son tallit* flottant au vent .
Âmes sensibles, je vous ai menti, le tranchant avait bien fait son affaire et moi paralysé je ne savais que pleurer ou rire devant cette scène
imprévisible et ma Kippa* en tomba .
Et c'est depuis cette époque je suis devenu végétarien .
Notes:
Milk-Bar :
Nous y dégustions de délicieux Créponés, jusqu'au jour où une charge déposée par une poseuse de bombes qui s'esquiva, éclata et fit de nombreuses victimes et mutila notre jeunesse. Nicole
Guiraud y perdit un bras à l'age de 9 ans .
Bar-Mitzwa :
Majorité religieuse à 13 ans .
Barbouche:
Plat à base de couscous, spécialité de la cuisine juive algérienne .
Paracha, Talmud .
Conformément au Talmud de Baylone est lue chaque semaine une des 52 sections de la Torah .
Tallit :
Chale de prière dont les franges rappellent les Commandements.
Kippour :

C'est le jour de Jeune et d'expiation des erreurs de l'année où chacun demande pardon aux offensés pour la réconciliation. En 1973, ce jour de Kippour les
armées arabes attaquèrent ensemble Israel en prière au Nord et au Sud. Pour la première fois l'existence même de l'Etat fut mise en question pendant de terribles journées . Au prix de grands
sacrifices , les soldats d'active et de réserve réussirent à stopper l'invasion et à renverser le cours de la guerre.
Le nombre de tanks face à face sur un même champ de bataille dépassa celui de la 2ème guerre mondiale .
Kappara :
Rite désuet pour protéger les enfants :
"Ce poulet est ta Kappara, ce poulet ira à la mort et toi tu resteras en vie".
Chorat :
Sacrificateur diplômé sans lequel toute viande abattue n'est pas cachère .
Kippa :
Le Talmud nous apprend que le port de la kippa (calotte) a pour but de nous rappeler que Dieu est l'Autorité suprême "au-dessus de nous" .
Appendice
Il m'est impossible de terminer ce récit sans rappeler ce qui est arrivé à ce texte .
Je l'avais écrit le Jour de Kippour . Un jour terrible aux interdictions nombreuses où il n'y a en Israel évidement ni Transport, ni Tv, ni Quotidien mais aussi aucune Radio (qui diffusent un
son continu pour marquer la présence de la station en veille, prête à l'émission en cas d'urgence).
Donc, mécréant* et pour chasser l'ennui, je m'étais attablé à l'ordinateur et avais commencé à écrire mes souvenirs de la Rue des Tanneurs. Et je la peaufinais après l'avoir écrit d'un jet, et
surtout en corrigeais les fautes d'orthographes. Soudain, mon écran s'effaça, sans que je me souvienne d'avoir fait une fausse manoeuvre. Et il n'y avait pas eu de panne de secteur. (En plus
j'ai une batterie tampon en ce cas). Je me suis précipité fébrilement sur la corbeille électronique où sont conservées automatiquement les copies. Rien. Nada. Nietchevo .Tout mon travail s'était
envolé. Ma stupéfaction et ma colère se transformèrent bientôt en crainte : n'avais-je pas été puni pour avoir profaner la sainteté de ce Jour et ainsi été
désigné du doigt par une Main Éternelle ?
J'avoue que je remis au lendemain de Kippour pour plus de sûreté le soin de réécrire mon billet envolé !
Encore heureux que je ne reçus pas de mon bon
Maître la punition de le recopier dix fois !
* Ce jour toute activité non religieuse est interdite, comme allumer l'électricité. Dans les synagogues et chez les fidèles les lustres restent allumés de la veille ...
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Par Georges Lévy
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Publié dans : souvenirs
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