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13 novembre 2006 1 13 /11 /novembre /2006 11:43






                           

  Branle-bas de Combat.

Au 20 de la rue Sadi-Carnot, à Alger, habitait le citoyen Georges,
au cinquième étage d'un immeuble bâti dans les années 30.
Pour moi, c'était vivre comme entre ciel et terre.
De la fenêtre du bureau paternel, j'embrassais tout l'arc de la baie
jusqu'à la ligne grise et floue du Cap Matifou.
Et les môles portuaires, les bateaux marchands, les grues, les entrepôts,
l'usine a gaz, la gare de triage de l'Agha, me livraient leurs
secrets, comme une vue d'avion, avec ma rue pleine de vie,
qui s'échappait avec son tramway marron des C.F.R.A jusqu'au coude
du Champ-de-Maneuvres. (Il ne faut pas en demander trop au Créateur !).
Et, comme le bonheur est une chose fragile, le grand immeuble des
Chemins de Fer d'Algérie, surgit de terre en quelques mois
avec l'énergie des bâtisseurs . Laid à mon goût, je le maudissais de
m'avoir volé mon paysage, ma vraie raison d'être. Avec le printemps
et le temps des cerises, nos amours enflammés coulèrent
sous le pont de Constantine, la Méditerranée se fraya un passage
entre Paris et Tamanrasset, et plastiquages et mitraillages
devinrent les mammelles de l'Algérie.
Même quelques- uns chantaient déjà, mais tout bas, le Chant du Départ.
Maintenant, la nuit tombante, les chats ne sortent plus la nuit: des
patrouilles "d'Insécurité", en camions verts et grillagés, font la chasse
aux colleurs d'affiches et aux amoureux attardés du couvre-feu.
Les Philarmoniques du monde étaient jalouses de cet auditorium immense
lorsque, les concerts de casseroles précédaient la lente progression
du défilé motorisé.
Et cet instrument culinaire entra dans l'Histoire de la Musique,
classé définitivement entre le tambour et la cymbale, section orientale.
Un soir, chaud et humide, au crescendo habituel qui montait du Champ-de-Maneuvres, je me joignis à la fête, accoudé à ma fenêtre, les persiennes à demi-pliées en avant, comme d'habitude, pour voir et ne pas être vu!. Soudain, le silence prudent, qui revenait au passage du convoi fut rompu par le fracas d'un pot de fleurs qui s'écrasa sur le trottoir avec un bruit d'enfer. Aux mille morceaux d'argile, répondit une fusillade d'arme automatique qui alla crever les murs de l'immeuble d'en
face. Des lueurs bleutées, et une pétarade saccadée; je bondis en arrière en fermant les volets. La patrouille s'arrêta, moteurs coupés. Ma respiration en fit de même.

J'imaginais une perquisistion immédiate et brusquement
ne sus que faire de mon épaisse collection de tracts,
que notre voisin du dessous glissait subrepticement chaque
nuit sous la porte, avec un crissement de Guerre des Ombres!
Après un quart d'heure d'angoisse, le ronronnement des
camions me libérèrent de ce cauchemard: sortir de ces
vaisseaux blindés aurait-il été peut-être plus dangereux?.
Toujours est-il que le reste de la nuit fut consacré à
vider de vieilles balles couvertes de vert de gris, du
révolver d'ordonnance de mon père qui avait déjà dû le
rendre aux z'autorités des Tagarins, (mais sait-on jamais!),
à l'aide de grosses tenailles, au risque de péter une amorce.
Contrairement à l'enfant Grec, je ne voulais plus de
poudre et de balles. Et je jetais le tout: le salpètre
et les douilles, entortillés dans le papier des manifestes
séditieux, dans la cuvette de l'"excusado", qui n'en revenait
 pas et même faillit se boucher d'émotion.
Ce qui en soit, fut un miracle, car à cette époque
troublée où les événements se succédaient, plus poignants
les uns que les autres, les boyaux ne suivaient pas l'intendance,
et le bon état de marche de cet engin hydraulique était
particulièrement crucial.
C'est ainsi que je perdis, outre quelques kilos, une superbe
collection de tracts, qui méritait son entrée aux Archives Nationales.
Je fis le tour de ma chambre, cherchant ce qui
pourrait être identifié comme matière provocatrice.
J'avais en face de mon lit, une superbe affiche, avec, sur un
fond guerrier, écrit en grosses lettres rouges: "On les Aura"
mais elle datait de la deuxième guerre mondiale, et bien
que d'actualité, j'en pris le risque. L'interprétation étant
double! Sur l'autre mur, une grande reproduction d'un
orientaliste, peut-être un Dinet: un coucher de soleil
sur les Aurès. Cette fois, cela pouvait m'attirer des
ennuis. Il y a des associations dangereuses. Je ne suis
pas intrépide: je retournais le cadre de cent-quatre-vingt
degrés contre le mur.
Dans ma rangée de bouquins, au premier
rang, un livre jauni, mais célèbre: "La Valise ou le Cercueil."
Je ne voulus pas leur faire plaisir, je le glissais sous
l'armoire. Ah!,j'allais oublier, je devais démonter mon cher
poste de radio, celui que j'avais construit d'après un
schéma de Mécanique-Populaire, avec une lampe, un tube de
carton enroulé de fil émaillé, pour écouter la fréquence des
estafettes de police du Commisariat Central.
"Albatros 5, Albatros 6, m'entendez vous? -il y a un barrage de
hors-la-loi, rue de Lyon.! " Réponse laconique: "retournez sur
place!... "
C'est ainsi que dans ma chambre sur cour, je suivis
en temps réel tous les événements, jusqu'en 1962. Et même,
je peux vous le confier, durant cette période, je fus un
grand résistant...au courant électrique, m'étant électrocuté
maintes fois en tripotant ce chassis "tout-courant", non
isolé du secteur!.
Mais ce n'était que du deux-cent-vingt volts: comme, malgré tout, la terre ne cessa pas de tourner, avec le petit matin, vinrent s'attarder à l'entrée les employés de bureau, blasés, commentant les impacts de balles, évaluant les diamètres des trous noirs sur le fond blanc des platras éclatés. Et moi, à bien penser, je le trouvai soudain assez élégant cet immeuble, avec ses lignes verticales et son escalier
d'honneur. Ne m'avait-il pas sauvé la vie en se prenant pour cible?
Et pourais-je dire en conclusion, et bien que ce ne fut
pas un film, que cette peur fut le salaire d'un pot de fleur.



Georges.L.(Alger,1938-19629)

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Published by georges - dans souvenirs
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commentaires

Clo 27/08/2009 14:41

Je suppose que dans de telles circonstances, l' expression  "la peur aux tripes"  se révèle être un doux euphémisme .......Les humains ne peuvent pas s' empêcher de se taper dessus, ou de se faire taper dessus des gens qui n' en ont pas forcément envie....Humanité féroce qui fait si peu de cas des grands principes du droit de chacun à la vie !!PS / J2 aime l' humour de la dernière phrase.Peut-être est- ce cela la sagesse ?????Bonne journée :)

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