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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 19:00

                                                                                            
                                                         Chapitre 2:

                                                 L’Arrivée à la Maison

  

         C’est le froid qui me réveilla de mon engourdissement , et je fus tout surpris de l’obscurité, nous étions entourés de méchants nuages, et seules les étoiles les plus fortes étaient parfois  perceptibles.

-         Réveille le chat, dit le tapis,

avec la gorge serrée, je commence à être fatigué et je ne vois pas grand-chose dans ce ciel cotonneux . J’ai peur de perdre la bonne direction. 

 Louis, (c’est en fait le nom qu’il avait reçu en raison de son attitude royale et hautaine), troublé dans son sommeil, redressa la tête, pointa ses oreilles, se  lécha les pattes et lissant  ses moustaches et son  petit nez rose se réveilla complètement.

     - Pas difficile, bailla le chat, arrête un passant et demande-lui le chemin du Cap Matifou.

        -Louis! pour une fois dans ta vie, soit sérieux. C’est le moment où jamais de te rendre utile, prends le quart, et cherche un point de repère, sinon nous n’arriverons jamais à Alger.
     Dans toutes ces montagnes de nuages noirs qui nous entouraient, je me sentais comme un Guillaumet cherchant un passage dans les Andes. Louis grimpa sur mes épaules comme une vigie, scrutant de ses yeux jaunes la nuit d’encre. Pigeon à babord miaula-t-il, mis soudainement en appétit.

     -Rapproche-toi, mais garde tes distances dis-je au tapis, pour que ce chat affamé ne dévore pas notre sauveur.
   -Pardon, Monsieur le pigeon voyageur, pourriez-vous nous indiquer la direction d’Alger ?

         -J’y porte justement une dépêche de France, une bonne nouvelle.

         -Ah bon, et qu’en est-elle ?
      - Il paraît que la langue francaise n’est plus obligatoire en classe pour   faciliter l’intégration et abolir les frontières de l’inégalité.

-         Moi, ironique :" Que  c’est beau la démocratie ! "  

-         Je suis pressé d’apporter la bonne nouvelle et vous quitte !

-         Le chat: "Oiseau de malheur, puisses-tu être dévoré avant d’atteindre ton but !"

-         Le tapis en colère:"  pas de politique s’il vous plait, n’avez-vous pas lu l’Aviss du Livre d’Or ? Concentrez-vous plutôt à guetter les premières effluves de fleurs d’orangers de la Mitidja, alors nous serions sur de nous rapprocher de la côte algérienne.

         - Moi , moins romantique et plus réaliste me souvenant de nos promenades du Dimanche :
        - Une odeur nauséabonde serait aussi le bon signe que nous sommes proches de l’embouchure de l’Harrach…..
       Le ciel soudain s’éclaira, d’abord une pâle lueur qui transforma les masses noires en nuages blancs qui s’effilaient en brumes roses caressées par les rayons du soleil, et ce fut un cri de joie lorsque l’horizon s’empourpra  et que la fine ligne grise annonça la côte algéroise. Le Djudjura se découpait nettement et le soleil dans notre dos éclairait le manège des mouettes qui annonçaient la
proximité de la terre ferme.

    -Suis-les donc, dis-je à notre transporteur qui n’en pouvait plus, elles nous amèneront dans la baie et là,je pourrai te guider.

        Lorsque j’avais quitté Alger en bateau en 1962, c’était  à une heure   le soleil était déjà haut et écrasait la ville d’une lumière uniforme. Cette fois, c’était un retour triomphal car le soleil à peine sorti de la mer éclairait en ombres rasantes les mille cubes de la capitale et chaque batisse sortait comme un bas  relief de cet amphithéâtre unique qu’est notre ville. Je pouvais déjà mettre un nom sur ces espaces habilement dressés par la main de l’homme. Et seule la Casbah sauvage échappait aux régles de l’architecture, composée de petits dés serrés les uns contre les autres  qui dégringolaient vers la mer, lors que les boulevards rectilignes soutenaient les constructions de la ville moderne qui tout en grimpant sur les flancs de la cité restaient aérées d’espaces verts.

     Je reconnaissais déjà la jetée nord en zig-zag, et nous dirigeant sur le réservoir à Gaz, passant au dessus des toits en tuiles de chez Cerutti et des bâches de chez Blachère, je fis obliquer notre petit tapis vers le grand immeuble du Maurétania qui dominait le Carrefour de l’Agha, et demandant encore un petit effort à notre ami, le fit passer au dessus de la grande bâtisse des Bureaux des  Chemins de Fer,  si reconnaissable  à sa façade striée de séparations verticales peintes en bleu, et tout ému,le coeur battant criais à mes amis, c’est là,juste en face, l’immeuble à sept étages, pose toi sur sa  terrasse,  nous sommes à la maison.

Le tapis s’étala de tout son long.épuisé et ému d’avoir tenu sa promesse et me courbant, le touchant de mon front,  je l’embrassais en  carressant de mes deux mains sa laine encore humide de la rosée de la nuit. Quand au chat la queue en point d’interrogation il avait aussitôt sauté sur les tomettes rouges et explorait son nouveau terrain de chasse. J ’étendis notre petit tapis sur un fil de fer qui courait d’un bout à l’autre de la buanderie, comme si de rien n’était pour ne pas éveiller l’attention d’une voisine éventuelle. Quant au chat, il avait déjà choisi la murette la plus exposée au soleil pour se remettre de ses émotions. Tout blanc comme un burnous il était d’emblé devenu algérien. Moi je voulais me dérouiller les jambes  et du premier coup d’oeil vis que cette terrasse était bien plus petite que celle de mes souvenirs.

C’est un phénomène bien connu, exactement à l’inverse de l’exploration sous-marine où  les petits poissons vous semblent bien gros , les paysages de notre jeunesse à travers les lunettes du temps sont rapetissés comme une peau de chagrin.

De cette terrasse, (l’immeuble d’en face n’ayant été construit que dans la fin des années 50), j’en ai retenu comme premier souvenir  la course au trésor de guerre, ces éclats de la  D.C.A. américaine qui retombaient sur la ville après l’explosion des obus perdus dans le ciel . Après la nuit d’effroi, où le ciel d’Alger était strié de lignes lumineuses et balayé des rayons des projecteurs, nous montions sur la terrasse chercher ces fragments tranchants. Quelques mois plus tot mon père et un voisin, le Commandant en retraite Franco, un des rares anti-pétainiste du quartier, allèrent admirer du haut de la terrasse le débarquement de l’armada alliée. La baie était envahie de bateaux de guerre qui attendaient leur tour pour débarquer armement et munitions dans la Capitale de la France en Guerre. Je reviendrai plus tard sur ce sujet quant à mes souvenirs de tout petit bonhomme. De la terrasse, il fallait descendre par un escalier étroit et en colimaçon pour déboucher sur l’étage des petits réduits que possédait chaque locataire.

Cet escalier avait une rembarde trop basse à mon gout, et je m’y cramponais, ayant le vertige en me penchant  vers la rue en aplomb. Ces réduits, de part et d’autres d’un couloir, m’effrayaient. A travers leurs portes faites de lattes de bois gris ajourées, j’imaginais des ombres fantomatiques qui voulaient me saisir à travers ces interstices. Et je courais à en  perdre haleine jusqu’à une petite chambre, qui était le but de nos explorations et de nos jeux. A  son origine faste, cette chambrette servit de refuge à une Autrichienne et son ami. Une grande femme blonde aux yeux bleus, et aux tresses d’or, ramassées en macaron. Une vraie aryenne tyrolienne. Lui était un laborantin qui avait fui sa Hongrie natale et travaillait à l’Hopital de Mustapha. Son rêve était de produire une recette de jeunesse à base de cellules cultivées dans des oeufs, en laquelle il croyait fermement. (Plus tard je lus les réalisations du célèbre Docteur Niehans en Suisse, sur cette meme idée). Elle, Anna c’était son prénom, s’était réfugiée juste avant la guerre en Algérie, mais étrangère et considérée comme ennemie en temps de guerre  risquait tout simplement l’internement . Alors pour remercier notre famille du danger qu’elle nous faisait encourir,    (en plus de nos  difficultés dues aux  Lois d’Exception  anti-juives de Vichy de 1941), elle devint ma “gouvernante”.

Cheorches, disait-elle, en me serrant sur son coeur et coiffant mes boucles blondes. Un jour, elle demanda à mon frère de m’accompagner en haut. J’avais bien trop peur de passer tout seul dans ce couloir. Dans la pièce, son Monsieur Ignace, un homme ventripotant aux dents d’or, les cheveux  gris  coiffés en arrière rangeait des seringues dans une boite de métal chromé et je pensais déjà à un guet-apens. Il n’en était rien. Anna sortit de l’armoire mon petit ours qui ne me quittait jamais la nuit et même le jour et je me demandais comment il était arrivé là. Elle me tendit alors une petite culotte taillée dans un restant de tissu , équipée de bretelles et en habilla mon ourson et le boutonna comme un vrai vêtement tyrolien. Cheorches, c’est pour ton anniversaire et enchanté de voir mon ours enfin habillé, je me jetais dans ses bras. Anna m’adorait; trop au gout de maman, qui s’étonnait de ce dévouement  sans borne. Et oui, c’était le secret d’Anna qu’elle révéla à ma mère bien après qu’elle nous eut quitté en légalisant ses relations avec Monsieur Ignace par un mariage : elle était devenue enceinte trop jeune et sans doute avait dû tout abandonner derrière elle à cause de sa famille. J’étais devenu l’objet de son amour maternel perdu à jamais.

Pendant les années sombres où régnaient les restrictions, les souris affamées avaient envahi les maisons, et chez nous dévoraient, faute de mieux, les bourrelets de cotton qui rendaient nos fenêtres en bois plus hermétiques. Anna elle, assise sur son lit, distribuait à ces bestioles au nez pointu, des miettes de son repas.  Lorsque dans l’exode de 1962 chacun essayait  de sauver ce qui était perdu d’avance et s’occupait égoistement  à reconstruire la cellule familliale, nombreux furent les liens qui se brisèrent à cause des distances et des soucis immédiats. Maman revit pourtant dans la banlieue parisienne Anna, qui était plongée dans une semi-misère. Anna est morte sans que je l’ai jamais revue  depuis ma jeunesse. C’est un remords que je ne peux effacer. Mon ourson lui est resté dans le tiroir qui était sous mon lit, avec d’autres trésors.  A vous de me juger. Cette chambrette plus tard avait été transformée en un bric à brac fabuleux. D’abord il y avait un établi de menuisier, un vrai avec son étau en bois pour serrer des planches épaisses. Et des rabots de toutes les tailles. Même une longue et lourde varlope qui décapait les bois les plus rugueux. Au mur une perceuse à main, peine en rouge vif, le célèbre modèle Peugeot, un vilbrequin que j’avais de la peine à manier, des rapes à bois, des limes à métaux, des lames de scie de tous calibres, des boites de vis et de clous,tous ces outils pour le simple plaisir de mon père qui était un ingénieur et un brilliant intellectuel, mais qui aimait travailler de ses propres mains, à temps perdu. Le seul problème est qu’il n’avait jamais de loisir , et c’est moi et mon frère qui tapaient du marteau et maniaient le ciseau et le maillet en jouant au menuisier et en faisant un tapage infernal dont se plaignaient à juste titre les voisins.

Mais j’y découvris aussi d’anciennes revues de mode, sur papier glacé, en noir et blanc certes, mais avec de superbes photos de réclames de soutien-gorges, des bustiers de “Le Jabby “ qui me faisaient rêver…Tiens, la petite fenêtre qui donnait du côté de la rue Marceau, j’aurai bien voulu la revoir: elle avait été fendue lors du  plastiquage de l’immeuble des Contributions. A la grande joie des citoyens, les dossiers s’étaient éparpillés jusque dans les escaliers de la rue Tirman des milliers de pages couvraient les trottoirs de la rue Marceau. La détonnation fut très forte et bien  proche de ma chambre sur cour.

Une de plus, une de moins, j’étais accoutumé  à ce phénomène musical. Mitraillage et plastiquage étaient alors les deux mamelles de l’Algérie.. 

De ce septième étage, un escalier intérieur tournicotant débouchait sur le sixième , le dernier arrêt de l’ascenseur. Un ascenseur à cables, de la société Ottis-Pifre.

     Les parois étaient en  bois ciré et sa porte s’ouvrait en accordéon. En la tirant latéralement il fallait faire attention à ne pas s’y faire coincer un vetement, comme ma cape ou mon écharpe. Un jour d’hiver en revenant de l’école Clauzel , l’ascenseur capricieux s’arrêta entre deux étages. Le seul fait de l’ascension provoquait chez moi un besoin pressant et je me tortillais enfermé dans ma cage dans une situation où chaque instant compte double. J’ouvris sans problème la porte en accordéon, mais celle du palier restait bien-sur par sécurité verouillée.  Je fis alors ce qu’il ne faut jamais faire, que le lecteur se le dise bien !. Je passais ma main et poussais de coté la roulette de sécurité qui libérait la porte palière uniquement quand l’ascenseur s’arrêtait à sa hauteur. La porte de fer s’ouvrit,  et dans l’espace laissé à mi-hauteur, me recroquevillant, jetais mon cartable, et sautais sur le palier, libre, mais inconscient du danger auquel j’avais échappé si l’ascenceur s’était remis soudain en marche.

Mais cet ascenseur étroit offrait aussi d’autres avantages. De ma chambre bleue sur cour, et de ma fenêre grande ouverte, j’étais de niveau avec la terrasse d’une maison qui devait donner sur la rue Tirman. Les jours de lessive, une jeune servante au foulard jaune qui travaillait chez la  Marbrière* s’affairait à la buanderie et étendait la lessive de sa patronne aux quatre coins . Elle était toute en rondeurs, échauffée par la vapeur qui s’échappait de la lessiveuse.et s’était retroussée les manches et les plis de son sarouel. La maline  sur la pointe des pieds pour épingler les draps, me laissait entrevoir en me souriant des délices défendus. Un matin, ouvrant  au rez-de-chaussée la porte de l’ascenseur, je la vis soudain derrière moi  s’approcher et s’inviter au voyage. J’étais plus petit qu’elle et arrivais juste à la hauteur de sa poitrine qui gonflait une chemisette de soie verte. J’étais devenu rouge écarlate à sentir la chaleur de son corps qu’elle serrait contre moi, et avant d’arriver au 5ième, elle eut le temps de m’embrasser goulûment , et ouvrant la porte s’échappa en riant et s’enfuit en dégringolant  les escaliers de ses pieds nus. J’en restais ébahi croyant etre arrivé au septième ciel. Elle meubla  longtemps après mes jeunes nuits.

*(Voir sur Essmma “L’Enfance heureuse au fil de la plume”).

Notre immeuble construit dans les années 30 avait peu de locataires. Au  7ième, le proprietaire Charles Hude habitait avec sa fille, future Madame Collinet.. Au 6ième, occupait tout l’étage un camarade de promotion d’E.S.E de mon père, Monsieur Brulebois. Il était haut et fort de taille et zézayait. Sa femme petite blonde aux yeux bleus était toujours polie malgrès le chahut que nous faisions sur sa tête. Chaque fois qu’il parlait avec mon père  j’attrappais un fou-rire irrespectueux. Je lui dois pourtant une fière chandelle. Comme chaque dimanche soir, c'était l'évènement attendu: l'émission policière et le célèbre "tiens, tiens, tiens", de l'inspecteur Pluvier, suivi du bruitage de la Citroën qui partait sur les chapeaux de roues ! Ces bruitages étaient toujours les mêmes avec les changements de vitesse, et me tenaient collé au poste de radio. L'oeil magique, vert dans l'obscurité, ajoutait du mystère à ces maîtres!. Un soir, nos parents, une fois n'est pas coutûme, étaient de sortie. Mon frère et moi, pour plus de sûreté dans cette atmosphère policière, non seulement fermèrent le verrou, du haut, du bas, mais aussi, calamité, le crochet en laiton de la porte. La pièce terminée, et la radio passant à la musique douce, nous nous endormîmes sur le lit de nos parents, à côté de la T.S.F, dans les bras de Morphée. Revenant du spectacle, mauvaise surprise pour papa et maman, la porte d’entrée était bloquée et les appels, les coups sur le palier, ne nous dérangèrent point... Mon père trouva la solution, alla à l'étage supérieur, réveilla notre voisin, Monsieur Brulebois à une heure du matin et armé d'un balai entra chez lui et alla cogner contre notre fenêtre de la chambre à coucher. Avant que ne se brisât la vitre, mon frère se réveilla, et ainsi se termina, un supplément imprévu à cette pièce policière. Et c'est l'occasion pour moi, de m'excuser auprés de Jean Brulebois-fils (que j'ai croisé sur Es' mma), après soixante ans, de ce remue-ménage mémorable.

      Nos voisins du 5ième étaient un couple charmant, les Aribaud. Lui avait été prisonnier de guerre pendant presque cinq ans et ses nerfs en avaient souffert. .Ils sortaient le dimanche se ballader sur une grosse cylindrée à deux roues et me souviens qu’ils revinrent une fois chez eux contusionnés et sans la motocyclette. Leur fillette était très jolie, nous jouions de nos fenêtres voisines à nous jeter des fils de laine. Elle poussa bien plus vite que moi et se maria très jeune.  Au 4ième habitait la famille de Paul Ventre et de sa belle-mère je crois Madame Ducros. Jacques, grâce à Es'mma, je l’ai rencontré sur le Livre d’Or. A côté, un vieux ménage, les Pinon. Il était retraité des Chemins de Fer. Un jour que nous étions rentrés d’excursion de Sidi-Ferruch, mon père déballa des oursins frais acquis au vivier. Je ne sais exactement comment s’est produit l’incident, peut-être que papa accoudé à la fenêtre les ouvraient pour les servir, toujours est-il que par un faux mouvement les oursins à longues épines choisirent de passer par la fenêtre, juste au moment où Monsieur Pinon, un septuagénaire absolument chauve jugea bienfaisant  de s’aérer à l’étage inférieur.
Les épines d’oursins qui d’habitude se plantent sous les pieds, atterrirent cette fois surun  crane dénudé, avec les excuses confuses de papa. De longues années plus tard, ce souvenir piquant nous faisait encore rire. Mais nous avions une autre occasion de plaisanter. Le dimanche, alors que nous montions à pieds à El-Biar, il nous arrivait de croiser ce digne retraité avec son amie, encore plus agée que lui, et surtout à la figure dévorée par la laideur, comme dans un conte de fées. Mes parents faisaient semblant en les croisant à deux mètres de ne pas les voir, mais moi je pouffais comme un impertinent qui découvrait le secret de ces promenades qui adoucissaient sans doute sa vie rude en semaine chez lui.

Au 3ième étage, les soeurs Guérin , dont une je crois travaillait au Gouvernement Général et ainsi connaissais mon Grand-Père. Le fils pendant la guerre avait contracté le typhus, maladie qui atteint alors beaucoup de foyers.J e l’avais croisé aussi sur Es'mma (guerincc@aol.com)   mais sans réponse.

Au second, la famille Tourré. Madame Tourré, une grosse femme souffrait du diabète:

Et c’était son mari qui se dévouait et lui faisait les piqures d’insuline. Lorsque elle mourut, ce fut la première fois que des tentures noires furent accrochées à l’entrée de notre immeuble et je fus très impressionné en voyant le corbillard en bas dans la rue..

Leurs voisins étaient les Franco. Elle, souffrait des nerfs. Chaque fois que je descendais les escaliers en retournant à l’école primaire après l’arrêt de midi,  j’entendais les éclats de voix des disputes et même des bruits de vaiselle brisée, à tel point que je dévalais vite les marches pour m’en éloigner.

Au 1er étage, c’étaient les bureaux avec la grande plaque de cuivre “Entrez sans frapper”. Aujourd’hui où la violence est reine, cette phrase prendrait un sens différent !!

Au rez-de-chaussée, le logis des concierges qui se sont succédés. Les premiers furent Monsieur et Madame Juan. Je les ai toujours connus agés.
Je me souviens des après-midi, où lorsque maman étant en retard, je l'attendais dans ce hâvre de fraîcheur qu'était le minuscule logis de la Concierge.  Assis sur une chaise de paille, débarassé de mon cartable, je regardais fasciné l'horloge à poids accrochée au mur de l'unique pièce de séjour. Petite merveille sculptée en volutes, elle était couverte d'un toit, comme un chalet des Vosges, et sous son faîte, une lucarne à deux battants s'ouvrait par enchantement toutes les heures et la petite boule de plume sortait en sifflant son piou-piou et rapidement sur elle se refermait la fenêtre. Ce bref instant de bonheur, je l'attendais patiement, en regardant les poids en fonte moulés en forme de glands de sapin qui lentement descendaient, accrochés à la longue chainette. Monsieur Juan, lui, un vieil homme encore fort au visage buriné, et son éternel béret sur le côté, un matin d'hiver, nous avait délivré d'une pauvre souris prise dans le piège à ressort et qui ainsi avait terminé de dévorer les rideaux du salon.

Le dos de cette loge donnait sur une espèce de cour inaccessible.Les jours de pluie,je remplissais des cones de papier journal au robinet de la salle de bains et me précipitais à la fenetre de ma chambre,jetant du cinquième une bombe à eau qui explosait plutot bruyament à coté de ce qui devait etre leur chambre à coucher.

Dans le tout  petit hall se trouvait à la fois la cage d’escaliers,l’ascenseur,la porte de la loge de la Concierge et au mur,les boites aux lettres que le facteur remplissait lui-meme à chaque distribution journalière.Ainsi derrière son rideau de dentelle bonne-femme,la concierge assise au coin de sa table pouvait tout voir d’un coup d’oeil.

De notre boite aux lettre en bois vernis,j’en ai gardé un souvenir qui me hante encore.

     J’étais en 4ième au Lycée Emile-Felix Gautier. Une année difficile, celle du début de la 2ième langue vivante,( de l’Allemand en lettres gothiques !) , et aussi du devoir d’apprendre l’hébreu pour passer mon examen de Bar-Mitzwa à mes 13 ans. Sans diminuer ma responsabilité dans mes études bancales, j’eu à souffrir d’un Professeur de Lettres brillant  mais peu psychologue qui était persuadé  que je m’évadais de ses cours alors que j’étais dans ma chambre, comme un poisson sorti de l’eau qui cherche à respirer en se tordant la bouche. Un matin, entra le Proviseur accompagné du Surveillant Général pour lire les récipiendaires au Tableau d’Honneur. Il termina par un avertissement du Conseil de Discipline à mon nom. Une infamie dégradante en place de grève. Je n’osais rien dire à ma famille et guettais le bulletin trimestriel envoyé par la poste. Après quelques jours d’anxiété  je vis le bout de l’enveloppe qui dépassait de la boite et m’en saisis sans penser que j’ajoutais une mauvaise action supplémentaire et m’enfonçais ainsi un peu plus profondément dans le sable mouvant de la honte. Mes parents convoqués étaient atterrés mais je ne fus pas puni, ni pardonné, les deux n’auraient eu aucun sens.  C’était fini, je devais redoubler cette classe.

Du petit hall, un large escalier de quelques marches nous conduit à l’entrée:

Me voila donc arrivé de plein pieds avec le 20 de la rue Sadi-Carnot. Le portail  en fer forgé n’a pas changé. Il fut la source d’une dispute avec mon grand-frère. Ce devait être en 1943. Glissée entre la vitre et la ferronnerie de l’entrée, nous vimes ensemble une grande affiche pliée en quatre dont nous nous disputames  la découverte. C’était un portrait du Général De Gaulle avec en fond le V de la victoire sur une croix de Lorraine. Pour nous, à cette époque,  c’était comme découvrir le bon dieu.

Ce soir, je suis trop fatigué pour sortir dans ma rue ,je retourne sur la terrasse rejoindre mes amis. La nuit est vite tombée, sans que je ne m’en apercoive tant j'ai été bavard.

Je m’allonge sur le dos. Les lumières de la ville  ne me génent pas pour contempler le ciel. Je peux voir des étoiles filantes et mourantes en quelques secondes. Mais je ne peux dire que rien n’a changé depuis mon départ, je viens de repérer un satellite sur sa longue trajectoire !.    

 

 

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Published by georges - dans souvenirs
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commentaires

VENTRE Jacques 11/08/2007 17:42

Merci Georges d'avoir fait revivre toutes ces personnes du 20 rue Sadi Carnot.
Quel voyage !
Cordialement.
Jacques (du 4ème étage)

Dinet 21/03/2007 16:35

Tous ces accents! des aigüs, des graves, des circonflexes, judicieusement distribués, magnifiquement associés à ceux de l\\\'émotion, de la nostalgie, celui aussi de la tristesse, de la tendresse, de la générosité... Les textes prennent ainsi leurs justes contours, et disent mieux ce qu\\\'ils recèlent.
Puis-je vous poser cette question: qu\\\'est-ce qu\\\'un trackback? ... J\\\'ai honte de mon ignorance Je commais si peu de vocabulaire, hélas!
Qu\\\'une bonne âme veuille éclairer ma lanterne, par pitié.
Monique

Deangeli XaviÚre 04/03/2007 12:52

           Quel beau voyage,Georges!Il n'y a pas que le tapis de magique,votre mémoire et votre plume le sont aussi.Merci de nous les faire partager!Amitiés
                        Xavière
                                  

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