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6 mars 2007 2 06 /03 /mars /2007 16:46




       Cette première nuit, je me sentais tellement excité par mes retrouvailles avec ma ville, que je suis resté un long temps accoudé au mur de la terrasse.

        Dans l’eau noire du port se reflètent les lumières vertes et rouges des remorqueurs, qui glissent silencieusement en traversant les bassins.  
         Le phare du Cap-Matifou balaye la baie de son pinceau lumineux et découvre  par intermittences les ombres  des gros navires marchands et les grues géantes au repos.Tout un ruban scintillant de la route Moutonnière forme un long collier à Alger endormie.
        Ma ville brille de tous ses feux, et comme  j’aimais jadis reconnaître les étoiles pour en faire un Grand Chariot, je devine mes quartiers aux dessins de tous ses petits foyers. La Gare est calme, les wagons serrés les uns contre les autre se reposent avant les départs matinaux, mais en bas dans ma rue,   les éboueurs sont déjà au travail, déroulant leurs longs tuyaux noirs. L’un d’eux, pousse de côté la petite  plaque de fonte qui masque l’arrivée d’eau, y raccorde le tuyau et avec la même longue clef à tube de mon enfance ouvre  le robinet caché. L’eau jaillit avec force de la lance que maintient  à deux mains ce travailleur nocturne. Il pousse dans la rigole du trottoirs, les papiers, les épluchures et les poussières de la journée vers la bouche d’égout. L’eau brille sur son suroît comme celui d’un pêcheur d’Islande. Ma rue sera propre  pour le lever du jour. . Le camion-benne qui collecte les poubelles, passe lentement et s’arrête devant chaque immeuble. Il  manque au décor les bruits de ferrailles que faisaient les panniers entrechoqués et qui réveillaient le quartier, maintenant le plastique y a mis une sourdine , mais les cris des éboueurs eux, n’ont pas changé! Ce sont les mêmes disputes entre le chauffeur pressé et les hommes qui alimentent la benne toujours affamée qui ouvre une large gueule à chaque chargement .

         Pour finir, je m’étends sur notre petit tapis, le chat se réfugie près de mon cou et ne me gêne pas longtemps par ses ronronnements, car je sombre dans un sommeil profond.

   
Clic-clac, clic-clac, c’est le bruit des sabots des charettes des maraichers sur le pavé. Ils viennent du fond de la rue de Lyon, chargés de leur provende entassée aux Halles de Belcourt, pour alimenter le Marché Clauzel. Ces chevaux à la robe grise, agitent leurs grelots, et balancent la tête à la cadence d’un trot discipliné, mais ils sont comiques avec leurs oreilles qui pointent d’un vieux chapeau. Mais non, c’est un rêve car, depuis longtemps, le bitume a fait place aux pavés de granit  et aux rails des trams dans ma longue rue Sadi-Carnot. Ce n’était que le grelot du collier de Louis qui tinte à mon oreille. Je dois remercier mon ami le chat qui vient me lécher la joue de sa langue rapeuse, et même pose sa patte de velours sur mes paupières , car sans lui, j’aurai pu rater le spectacle du lever de soleil sur Alger.

     Le Djurdjura sort de l’ombre, il devient une silhouette gris-bleu.  Il cache encore le soleil qui va enterrer la nuit.

      Soudain l’horizon s’embrase.. Les nuages lointains s’empourprent. La ville offre son flanc à l’aube. Les immeubles et les collines passent rapidement du rose clair  au jaune triomphant, et puis la lumière blanche s’empare de la ville, le ciel devient transparent, la mer retrouve son bleu frissonant de la veille, rien n’a changé, sauf moi.

-Où vas-tu ainsi de bon matin ? Je ne t’ai pas connu si pressé chez nous !

-C’est que j’ai tant à revoir, vous ne pouvez pas comprendre.

-Et au moins dis-nous où te porteront tes pas, dans le cas où  tu aurais besoin  de notre aide, cette ville est si grande!.

- J’ai envie d’aller me promener sur les hauteurs  du Square Lafferière, en attendant , toi le Tapis, prends garde aux fientes des hirondelles et toi Louis, laisse les moineaux en paix.

-Radoteur ! à toi de bien ouvrir l’oeil et sois prudent! Je préfère descendre à pieds, car je ne  me souviens que trop de la panne de cet ascenceur.

A chaque étage des rires et des disputes d’enfants, cette maison est bien remplie. Des mains de fatmas en faience peinte ont changé les noms des locataires sur cuivre jaune. Au cinquième à droite, sur la porte en bois verni, un rectangle clair et vide, c’est ce qu’il reste de “René Lévy Ingénieur”. La sonnette n’a pas changé, mais des verrous et un bloscope ont transformé notre appartement en forteresse. Un “Dépêche-toi, tu vas être en retard”, s’échappe du dessous de la porte et me rappelle que mon Ecole Clauzel était à deux pas,”Ralina tranquille !" implore une petite voix, non rien n’a changé si ce n'est l'accent et je souris à cet enfant qui ne me voit pas. Je tourne sur ma  gauche et me dirige vers le Carrefour de  l’Agha. Bien que j'ai été averti par de précedents voyageurs et ai  avidement lu leurs messages sur Es'mma, c’est le coeur gros et battant la chamade que je passais lentement devant des magasins à la devanture condamnée, ou devant d’autres absolument étrangers. D’abord la marbrerie qui faisait voler des sanglots de pierre sur le trottoir, a disparu, de même que l’échoppe de journaux ou j’attendais les nouveaux “Jim Taureau”, ”Garry”, ”Coeur Vaillant, et autre “Coq Hardi’, rangés en colonne dans la devanture avec les “Pieds-Nickelés, et plus tard Le “Modèle Réduit d’Avion” .  Chez cette vieille brave femme, les pistolets à ressort qui tiraient des flêches à ventouses, me clignaient de l’oeil à chacun de mes passages, jusqu’à ce que je réunisse la somme nécessaire. Au coin de la rue Drouet d’Erlon, une bonne surprise pourtant: la pharmacie de feu Monsieur Créange était toujours là, avec sa large vitrine . J’étais,(hélas) un bon client, toujours consommateur de pilules et sirops divers qui n’ont pas réussi à me tuer. C’était, en revenant du marché avec ma mère, un arrêt obligatoire pour passer sur la balance mécanique très précise qui indiquait toujours le même poids malgré les vitamines miracles. En  traversant la ruelle, la droguerie d’angle n’est plus. J’y achetais régulièremnt cent grammes de mastic pour immobliser la vitre de la fenêtre du bureau qui vibrait dans son cadre au passage du tram, parceque j’aimais jouer au vitrier en lissant en biseau la pâte jaune.
       Au retour des Galas Karsenty, maman furetait  toujours chez “Taty”, ce magain de Modes, et y trouva une fois une paire de gants qui lui montaient jusqu’aux coudes, celle qu’elle mit avec une robe de taffetas le soir où moi et mon frère nous nous sommes endormis sur le lit de  la chambre à coucher, tous verrous fermés, ainsi que ce misérable loquet qui barra à mes parents le chemin du retour.
         Un peu avant le Carrefour, l’armurerie du père de mon copain Castel, elle aussi a manqué à l’appel. Devant sa vitrine, je restais en arrêt, comme un jeune chien de chasse devant les fusils à canons doubles, ”chokés, et noir de guerre” comme les décrivait le catalogue de la Manufacture d’Armes de St-Etienne, que je connaissais mieux que mon livre d’Histoire. Des étuis à révolvers,.des ceintures remplies de cartouches, des pistolets chromés ou à crosse d’ivoire, des culasses de fusils damasquinées , des balles de calibres divers, du matériel pour sertir les douilles et du plomb de toutes grosseurs formaient un éventail digne d’un magasin du Far-West. En été s’y ajoutaient des harpons à simple ou doubles sandows, des palmes, des lunettes sous-marines, des schnorkels de toutes les couleurs, des cannes de bambous à moulinet rapide et des hameçons décorés de plumes et paillettes comme pour un carnaval à Rio de Janeiro. Mes instincts guerriers se portaient toujours sur le même fusil, une carabine à un coup, à la crosse vernie, un genre Lebel, comme au stand de tir des forains où j’avais tiré mon premier carton Boulevard de Strasbourg à Paris, un été vacancier  de 1948.(Plus tard j'en recu des plus perfectionnés, et même gratuits !). J’eu quand même un choc en voyant mon Carrefour de l’Agha un peu chambardé sans mon autorisation.
       Je remonte la rue Charras. J’aurai tant  voulu revoir le “Lagon Bleu” au Vox. La scéne d’amour finale m’avait laissé rêver bien des nuits. Vox populi, vox Dei :faut plus rêver, le Vox n’existe plus que dans la mémoire des salles obscures qui nous éclairaient les secrets de la vie..Il faut bien s’y résigner, je suis devenu un étranger dans mon propre pays. Et avec les nouveaux patrons, les décors ont changé !.
       En haut de la rue Charras, je débouche sur la rue Michelet. Les ficus sont toujours comme taillés par le même coiffeur, des cubes de feuilles vertes sur troncs gris et torturés. Le Coq Hardi, lui, a jeté son dernier cri un jour de 1960. J’avais lu plus tard que mon ancient prof  d’allemand y avait été blessé à la machoire par un boulon.
      Je t’avais prévenu, les trams verts et crèmes à longues perches sont depuis longtemps du passé, comme les trolleys qui roulaient avec le seul sifflement ténu du moteur électrique . A la place des arrêts, un trou noir hideux marque les travaux d’un métro, et crève la perpective de la Grande Poste. Je m’approche de la grille du square.
       Avant de pénétrer dans ce sanctuaire que représente pour moi la montée au Monuments aux Morts, je m’appuie sur la grille.Je murmure une prière inventée sur le champ comme pour purifier ce lieu et ces souvenirs sacrés. Emprunterai-je les escaliers de gauche, ou ceux de droite, qui conduisent symétriquement à la même esplanade ?.
     Je crois que je montais avec Maman du côté gauche.  L’horloge florale était dans les dernières années francaises une création relativement récente, avec des plantes vivaces  très colorées, et les aiguilles tournaient  avec une précision suisse suivant les heures du jour. Tout le long des murs de soutenement  de cette large percée, la Ville d’Alger avait, après la guerre de 14-18, apposé des plaques de marbre  avec les noms des soldats algérois Morts pout la France . Dans les années de la 2ième guerre mondiale, cet endroit aéré et dégagé, accueillait sur ses bancs de pierre blanche , les mères avec leurs tricots et leurs bambins avec leurs cerceaux. Une fois, ma mère me conduisit près d’un des murs, et me fit caresser en me guidant de sa main chaude, le nom de mon Grand-Père maternel. J’avais six ans alors, et jamais n’oublierai cet instant furtif. En regardant maintenant de part et d’autre et de haut en bas les murs dénudés de leurs inscriptions sacrées, je ne peux m’empêcher  de crier au blasphème.
    J’avais pourtant été averti. Le Monuments aux Morts, l’oeuvre la plus achevée de Paul Landowski n’est plus. A sa même place, un espèce de cube de béton casse et masque les formes de la statue en l’épousant,  comme un linceul laisse deviner le cadavre. Car il s’agit bien ici d’un crime. Alors que bien des mausolées, stèles, statues, et mêmes clochers, tout ce qui peut rappeller un cher souvenir, furent démontés et transbordés en France, seul le Monuments aux Morts, ”Le Pavois”, qui vu de la mer est  le point de rencontre d’une superbe perpective, a été lâchement abandonné ,en arrière, au Minotaure.

Avec ce monument aux morts Le Pavois, Paul Landowski renoue avec la grande tradition funéraire du Moyen-âge et de la Renaissance française : un Gisant porté triomphalement par une victoire ailée et deux cavaliers, un français et un maghrébin, tous trois montés sur des chevaux caparaçonnés. Les bas-reliefs du socle évoquent la vie des tranchées et la communauté franco-algérienne. Paul Landowski mêle ici le contemporain à l'allégorie millénaire des grandes reconstitutions épiques.”(Majorie Sauvage).       
    Moi, j’avais pourtant appris qu’on ne laisse pas de morts à l’ennemi. Abasourdi,  je regarde cette masse informe comme pour essayer de voir à travers ce voile de ciment.
     Je m’en approche et y vois un grand trou, une armature qui a laissé se détacher son béton. Je me penche, je crois entendre des plaintes étouffées, mais ce n’est que mon sang qui bourdonne dans ma tête enflammée. L’endroit est presque désert.
   Les enfants ne remplissent plus de leurs ébats joyeux cet endroit ensoleillé. Dans les années qui ont succédé au débarquement allié, les soldats américains et anglais y venaient en permission se photographier. Inévitablement, ils distribuaient à cet enfant pâle et bouclé que j’étais, des sucreries dont j’ai retenu seulement les couleurs pastels de leurs pastilles et bien-sûr, les chewing-gums qui pour les plus grands remplaçaient la colle dans la construction de maquettes flottantes.
      Voila, sur ce banc de pierre en arc de cercle, maman enfilait des mailles, une à l’envers une à l’endroit, tout en me surveillant du coin de l’oeil,jouant avec l’insigne d’un calot de soldat Anglais, un canon de la Royal  Artillery. Je ne manquais pas aussi de faire des glissades sur les rampes en pentes douces qui longeaient les plates-bandes et de courir après les pigeons.
       Avant de partir, j’avais trouvé une ancienne photo, très rare, puisque elle représentait juste sous le bas-relief, en gros plan, une liste de noms qui avaient provisoirement échappé au marteaux des forcenés, avant la destruction totale.
      Maintenant, c’est mon devoir de lire leurs noms, là où ils furent graves :

Fulton georges, Fiancette,Lucien, Fischer,Leon, Fitoussi,Follcher, Follana,Fontanaron,
Forner Sauveur, Fornes Jean-Baptiste, Garnier Claude, Garnier Robert, Garoby Andre, Garouste Jean-Pierre,.Gatto Antoine, Gauthier Georges, Gauthier Georges,(bis). Gayte Marcel, Georges Maurice, Boutherans Leon, Garouste Jean-Pierre,Genty Henri, Graillot Andre, Granier William, Grange-Gourmet Marcel, Grausam Charles, Grasi Georges, Graziani R, Griessinger, Grirri Charles, Grirri Pierre, Grima Marcel, Grumel Charles.

Depuis  tous les Gouverneurs Généraux qui se sont succédés pour ranimer la Flamme (et l’ont soufflée ensuite), depuis toutes les Associations d’Anciens Combattants, depuis tous les politiciens qui se sont tenus au garde à  vous devant  ces noms en chantant la Marseillaise sans y penser un traitre mot, je vous sors de l’oubli où vous avez été abandonnés ainsi que d’autres milliers pour que la Patrie vous soit enfin reconnaissante, là où vos noms ont été gravés.

Mais aujourd’hui, une autre surprise m’attendait. Tout en haut d’un mur, juste dans un coin peu accessible et cela en est peut-être l’explication, existe encore en 2006, la seule et unique plaque où j’ai pu lire 12 noms, tous commencant par la lettre “S’:

Smirou Abraham, Sparacino Simon, Scognamiglio Raphael, Solaire Lucien, Solaire Michel, Solari Paul, Solal Joseph, Solbes André, Solbes Vincent, Solday Francois, Soldini Camille, Soler André.

Et pourquoi je restais si ému ? Parceque justement le nom de mon Grand-Père maternel est Schebat Salomon et que certainement sa plaque devait être bien proche de cet endroit. Je me promets rentré à la maison, d’essayer d’en apprendre un peu plus sur ces morts rescapés d’une deuxième destruction.

 

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Published by georges - dans souvenirs
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commentaires

Monique 21/06/2007 11:41

http://www.01net.com/article/345999.html
 
pour triompher de la panne hénaurme, j'espère.

Monique 21/06/2007 11:40

http://www.01net.com/article/345999.html

jacqueline 17/03/2007 22:54

Georges, je pali devant tant de poésie...je vois que le soleil ne manque pas, malgrè tout , à vos propos...Merci pour votre commentaire!Jacqueline

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