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12 avril 2007 4 12 /04 /avril /2007 19:34




       Il arrivait à pas mesurés, un petit cartable plat à la main, les lèvres serrées et les cheveux coiffés en arrière, en costume gris, et en  le croisant, je lui adressais un très respectueux bonjour auquel il me répondait par une stricte inclinaison de tête.
De la classe de l'instituteur Di-Crécenzo, je n'ai guère besoin d'en regarder la photo annuelle, car je connais par coeur chaque visage. Pour plus de sûreté, il avait de sa main écrit tous les noms des présents mais aussi des absents comme moi. Le plus étrange des visages était celui qui, chaque année...était flou: Alézra, l'élève le plus brillant, ne pouvait jamais rester tranquille devant l'objectif de l'appareil à soufflet. On le reconnaissait seulement au zig-zag de ses lunettes sur le papier photographique. Ce fut le seul, je crois, qui en classe de huitième, fut présenté avec succés à l'examen d'entrée en sixième. Il fit dans ses études une carrière si météorite que je le perdis rapidement de vue. Soixante ans après, assis dans un café de Tel-Aviv, je le reconnus, ses lunettes toujours devançant son corps penché en avant, et il se perdit dans la foule avant que, stupéfait, j'eu le temps de réagir. Mon voisin de banc était Salomon, mon précieux souffleur qui prenait des risques en m'aidant dans mes réponses. Nous étions à cette époque de restrictions  tous maigres, mais lui était transparent, sauf ses doigts toujours tachetés d'encre. Plus loin, mon ami de coeur Phillipe Cohen, avec qui je partageais les mêmes souffrances dans nos crises d'asthme.
 Une fois, l 'instituteur voulut compter le nombre de ses élèves atteints par cette allergie fâcheuse et  nous fit lever la main. Il fut étonné par cette dizaine de doigts pointés vers lui. Alger en amphithéâtre arrêtait les nuages qui transformaient le bas de la ville en une serre humide et pernicieuse. Je montais souvent chez Phillipe dans le petit appartement sombre de la rue Denfert-Rochereau.Juste situé au dessus du commissariat,il me disait entendre quelquefois la nuit les cris des ivrognes tabassés!
 Il n'y avait pas de place pour jouer chez lui et je m'asseyais sur un lit pour ne pas déranger . Je revois son grand-père debout devant une commode, en robe de chambre sans se soucier de moi, s'occuper de factures, tandis que sa fille Irène rangeait dans sa mallette de représentante sa collection de colifichets arrivés de Paris. Une petite vieille, toujours me souriant, la grand-mère de Phillipe s'affairait avec Pépiqua, la dévouée bonne dans la cuisine. Pépiqua était toujours habillée de noir à la mode espagnole et c'est elle qui soignait Phillipe quand il avait ses accés de fièvre. Mon ami me rendait mes visites. J'avais construit, sur la table à rallonges, un espèce d'avion avec des lattes de bois, qui n'était pas fait pour voler, mais qui était le fruit de mon imagination, et que je modifiais sans cesse. Lorsque Phillipe le vit,  il s'en saisit rudement  et tout se brisa. Je ne me souviens pas lui en avoir voulu. Quand il décida de rentrer chez lui, en le raccompagnant et refermant notre porte d'entrée, je ne sais pourquoi,je me mis à le regarder  par le trou de la serrure descendre l'escalier....Il descendait les marches comme à regret, lentement en frottant son dos contre le mur incurvé, ses yeux bleus tournés vers la porte, avec un air de tristesse extrème que je n'ai pas encore oublié. Chez eux, c'était une  lutte de chaque jour à la limite de la pauvreté. Irène, veuve depuis longtemps, toujours occupée à courir avec sa malette, ne venait presque jamais ou tardivement aux "thés du Mardi" . N'empêche que Phillipe décrocha régulièrement le Prix du Tableau d'Honneur et que son grand frère Jean passa le bac à 15 ans. J'appris par ma mère, qu'en 1962, ils étaient expatriés à Sarcelles et qu'Irène agonisait à l'hopital de Villejuif. Epoque maudite où chacun était devenu une personne déplacée dans sa propre patrie alors que  les anciens s'éteignaient dans un paysage inconnu, dans l'isolement et la réprobation, au mieux dans l'indifférence.
  Jean Boasis, notre 3ième mousquetaire, était aussi  un des fleurons de la classe, avec les Brutinel, Devéza, ruigière, Joulain,
je pourrai les citer tous ces gamins qui savaient par coeur où la Loire prenait sa source et connaissaient  mieux  la carte muette de l'Héxagone que le pays où ils étaient nés. Je jouais aussi avec  Brakchi, qui était le petit frère de notre laitier de la rue Clauzel. Nous étions deux poids-plume qui se mesuraient régulièrement aux récréations. Nous rentrions rouges, essoufflés et débraillés en classe après des courses éperdues dans la cour. Un jour que nos jeux devinrent plus violents, il me lança une phrase peu charitable sur ma religion. Comme dans les duels, nous nous promîmes de nous rencontrer en dehors de l'école, chacun "apportant son frère", en guise de lance. A côté de l'échoppe où nous achetions nos réglisses et nos amorçes.
 Je rentrais à la maison, bien triste et étonné  de ma première rencontre avec la réalité de la vie. Le lendemain donc, mon grand frère tint sa promesse, celui de Brakchi aussi, mais le dénouement fut bien différent de ce que peut imaginer le lecteur.
Brakchi, grand et trapu,  vint nous présenter ses excuses au nom de son petit frère, et une solide poignée de main judéo-musulmane  scella la paix de nos coeurs enfin retrouvée.
Un matin, alors que nous attendions dans les rangs, je le vis "tout chose", et il me confia que pendant la nuit, un voleur s'était introduit chez eux . Par chance, son frère éveillé par un bruit furtif, avait saisi une hache et chassé le voleur qui déjà était penché sur le grand coffre. Je ne compris que plus tard, que chez les algériens, un coffre, souvent magnifiquement décoré de peintures et de fleurs, faisait office d'armoire. Moi, j'avais imaginé déjà un coffre d'Ali-Baba et enviais mon petit camarade de classe. Nous vivions côte à côte dans deux mondes différents.
Pourtant nos relations eurent une triste fin. Un inspecteur des fraudes était entré dans la boutique et après avoir testé l'or blanc dans une éprouvette accusa le laitier de "couper le lait" qu'il vendait ce jour-là. Moi qui venait souvent faire remplir notre pot en aluminium  avec la mesure parcimonieuse, je n'avais pourtant pas trouvé de changement dans le goût et la couleur du précieux liquide. Mais le magasin fut fermé par ordre préfectoral, "Dura lex ,sed lex". Brakchi déménagea et moi je perdis un ami. Soixante ans après, un internaute d'Essmma m'a écrit qu'il était resté en contact postal avec notre copain et même l'avait vu en 1982 à Alger, hélas assez malade. Ce fut pour moi une grande joie d'entendre parler de lui. Que Dieu lui accorde une longue vie.
J'aimais aller à l'école, et je m'y présentais très tot, peut-être une demi-heure à l'avance. Non pas pour attendre impatiement de m'asseoir sur mon banc, mais pour échanger  avec mes camarades les trésors saisonniers et les journaux illustrés de l'époque: Coq Hardi, Vaillant, Garry, et les Tarzans. Un matin gris et froid, nous nous réfugiâmes dans l'entrée d'un immeuble situé juste en face de l'école. Et déballant, nos cartables transformèrent vite l'entrée en marché aux puces. Sans nous en apercevoir le ton de nos échanges montait dans le vestibule qui amplifiait nos jeunes voix. Soudain, un voisin de palier, trop tôt réveillé, nous mit à la porte de l'immeuble sans ménagement. A peine remis de nos émotions, je levais la tête pour reconnaître dehors la concierge de l'école qui se précipitait  sur moi comme une furie et je reçus de sa part une gifle magistrale qui me secoua et en fit voler ma cape. Genre de correction inconnue dans ma famille. La concierge, une personalité dans la hiérarchie de mon école, promit avant de s'en aller, qu'elle parlerait de moi au Directeur. De moi et non pas de nous. A l'ouverture du portail, j'entrais la tête basse et effrayé à l'idée d'être convoqué chez ce Directeur, une punition  qui ne m'était jamais arrivée et généralement réservée aux cas graves et aux mauvais garcons. La matinée se passa dans l'anxiété. Pendant les récréations, je filais le long du mur sous les fenêtres pour ne pas être vu et même la gorge sèche, n'allais pas à la fontaine trop exposée dans la cour.
L'après-midi, (au déjeuner à la maison, je n'avais pas soufflé mot de  cette affaire),je regagnais ma place, en me faisant tout petit derrière mon pupitre. Encore une heure de gagnée en guettant la porte d'entrée de la classe qui ne s'ouvrait  que pour des visites importantes, comme le fils de l'instituteur qui venait dire bonjour à son père, ou la visite impromptue mais préparée de l'Inspecteur d'Académie.
La lumière du ciel déjà baissait à travers les barreaux de la fenêtre quand soudain la porte s'ouvrit et l'arrivée du "Dirlo", Monsieur Paillet, un grand homme aux cheveux  grisonnants, fit claquer les bancs . D'un geste apaisant , il nous fit asseoir en se dirigeant vers l'instituteur. J 'étais perdu. Un pied sur l'estrade, il se pencha vers Di-Crécenzo en échangeant quelques mots à voix basse, puis se redressa, ses yeux percants balayant la classe et prononça de sa voix grave:" Demain, c'est la Journée de la Lutte contre la Tuberculose, n'oubliez pas d'en acheter le timbre, merci les enfants" . Et il sortit pour continuer à distribuer ses carnets de vignettes aux autres classes.
Je retrouvais enfin mon souffle et ma liberté.

Mais, pardon  Monsieur, je m'excuse de vous arrêter, mais pourquoi au juste écrivez-vous ces récits qui n'intéressent que vous ? Et bien mon ami, comme le nomade qui ajoute pierre sur pierre dans le désert pour se repérer, moi j'ajoute des mots pour jalonner mes souvenirs.


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Published by georges - dans souvenirs
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Monique 19/04/2007 14:27

Vous jalonnez vos souvenirs: vous aidez ainsi vos lecteurs à jalonner les leurs. Tous les lecteurs, et pas seulement ceux qui ont connu le "grand chambardement". Car tout homme en vit un comparable, la perte de son enfance. Votre histoire est unique, elle est aussi universelle.
Et moi, j'en suis à mon deuxième commentaire, le premier n'a rien donné ("impossible d'afficher la page"), je ne comprends pas pourquoi. Nordine, tu ne dis rien? Et pourquoi???
Monique

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