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18 avril 2007 3 18 /04 /avril /2007 12:29
     


                                                Les Mardis.

    Dès le début de la rentrée scolaire, comme presque tous les enfants, j'attendais le congé du Jeudi. (C'était il y a longtemps, avant que les réformes  qui tournent en cercle comme un chien qui cherche à mordre sa queue, ne rejoignent leur point de départ après avoir fait bien des dégats en chemin.).
Mais   j'attendais déjà
  aussi impatiement le Mardi, non pas que ce fut là le cours de Dessin, mais le jour où Maman recevait à son tour ses amies. Car ces après-midi, un  merveilleux "Baba au Rhum" était généralement servi avec le thé. Et moi, j'attendais le départ de la dernière invitée, qui était inévitablement l'amie de coeur Denise Fassina, pour bondir dans le salon et faire un sort à la crème patissière du gâteau...Les préparatifs demandaient à ma mère beaucoup de travail pour recevoir ces dames et il n'était pas question que de réchauffer de l'eau pour le thé à l'anglaise. Notre salon était large, avec un balcon presque inaccessible à cause  des pots de fleurs, et d'une jardinière qui se fendait sous la poussée d'un magnifique bougainvillier à fleurs rouges qui embrasait la vue du port. Des cactus avaient  escaladé la murette et agitaient des bras tordus aux passants.
A cause du tapis Persan trop long, la porte fenêtre s'ouvrait difficilement sur lui et ainsi ce minuscule jardin restait sauvage et ne voyait ma visite que lorsque j'y entrais lier les drapeaux à la rembarde  les jours de fêtes. Le bruit de la rue, la lumière vive étaient adoucis par le rideau très fin et transparent, et les jours de la semaine, ce salon était silencieux, chaque objet qui le meublait restant  perdu dans ses reêves. Mais le Mardi, vers cinq heures de l'après-midi, j'entendais l'ascenceur s'arrêter à la hauteur de notre palier, et des voix féminines emplissaient d'un coup le couloir, je reconnaissais, penché à côté du chambranle de ma chambre, tous les bruits immuables de la cérémonie: maman ouvrait la porte du placard à côté du salon et y pendait les manteaux, disposait les fauteuils à accoudoir en cercle, et demandait de l'aide pour ouvrir la table de bridge pliante. Cette table , maman l'avait achetée chez un antiquaire du haut de la rue Michelet, un jour que nous redescendions du Parc de Galland. Spécialement pour  Jacqueline, l'épouse du professeur de mathématiques au Lycée Bugeaud. Henri Adad enseignait dans les classes de préparation aux Grandes Ecoles et faisait des communications à la Société de Mathématiques de Paris. Il était un peu Savant Cosinus et détaché de la terre, alors que sa femme, très fine,  meublait avec aisance la conversation tout en jouant admirablement aux cartes. Leur fils unique Pierre, devint polytechnicien et représenta la France aux Championnats de bridge. Il n'était pas besoin du rhum du Baba pour délier les langues. Emplissait le salon le bruit de toutes ces voix qui se mêlaient en crescendo avec de subits arrêts très courts, pour reprendre le souffle sans doute.
Prenez-vous  le thé avec du lait, Madeleine ? Merci Colette, un  nuage.
Et pour vous  Clothilde ? Sans sucre, s'il vous plait, avec une tranche de citron.
Déja arrivait jusqu'à moi l'odeur des cigarettes américaines des joueuses de bridge, comme celle qu'une fois j'avais retirée de son coffret de verre à couvercle chromé et que j'avais allumée en cachette et dont j'avais failli étouffer !

Hélène, ce gateau est presque sans oeufs, servez-vous donc, voici la pelle à tarte.
Maman versait l'eau brulante d'une théiere ventrue en étain, qui avait une petite fille pour le lait froid. La pince à sucre était décorée du même motif que son pot rempli de petits cubes blancs, sur la table roulante en bois ciré et à plateaux gigognes...Mais, derrière cette atmosphere légère et futile, et ce babillage d'une heure, se cachaient des activités nombreuses et très seriéuses. Hélène Djian était Présidente de l'O.R.T*. (Organisation, Reconstruction, Travail) qui s'occupait de former aux métiers les jeunes des familles les plus nécessiteuses.
Clothilde Zermati, elle, dirigeait un Ouvroir "Les Dames Visiteuses", à Bab-El-Oued et  visitait aussi régulièrement les Prisons. Maman et ses amies faisaient parti de ces oeuvres de bienfaisance, mais cet après-midi, il n'était question que du dernier livre d'Henri Bazin "Vipère au poing". Madeleine Gozlan dont le mari était oto-rhino-laryngologiste*, recommandait sa dernière lecture "Les Hommes en Blanc" d'André Soubiran. Ma mère parlait ,elle, de "La Citadelle" de Joseph Cronin, le dernier livre que mon père avait acheté aux Editions de l'Empire, une librairie merveilleuse dont le propriètaire Schuman, qui s'était lancé dans l'Edition de Luxe, recevait notre visite chaque fin de semaine. En 1946, il faisait du porte à porte et mon père, pour mon anniversaire, avait acquis une superbe "Chèvre de Monsieur Séguin", qui me faisait pleurer le soir, blotti dans mon lit..,
Andrée, auriez-vous la gentillesse de faire passer le plateau de dattes fourrées?  Diable pensais-je, pourvu qu'elles m'en laissent quelques unes ! Cette pâte d'amande, teintée et  fourrée dans une datte vidée de son noyau, était pour moi un délice du palais et des yeux à la fois. Rangées en cercles concentriques dans leur mangette de papier plissé, elles alternaient les couleurs rose et vert pastel sur le plateau de dentelle. Toute la saveur et le soleil de l'Algérie.
Madame Einsenbeth, une tranche de Kougloff ?
 La digne femme du Grand Rabbin d'Alger, Maurice Eisenbeth, ne pouvait qu'apprécier ce gâteau
"Comme nous le faisions en Alsace, avec des raisins secs", disait la Rabbanite âgée avec  l'accent haché de son terroir . C'était déjà bien avant la guerre qu'un Grand Rabbin avait été muté, de Strasbourg en Algérie, pour apporter au judaisme algérien, la modernité nécessaire pour son épanouissement, mais aussi à cause des rivalités locales. Ce Rabbin éminent qui sut se rallier l'admiration des communautés juives, sépharades et ashkenazes, écrivit  de nombreuses études* savantes sur le judaisme en Afrique du Nord.

Il eut aussi la tâche difficile de protéger la communauté tombée sous la coupe des Lois d'exceptions de Vichy qui furent établies dès juillet 1941..
Andrée, j'ai croisé hier Philippe , quel grand garcon !.
Cette famille Solal était bien connue sur le Marché des Graines et des Epices qui embaumaient leur grand magasin sous les voûtes du Boulevard Carnot. Claire a encore eu le Prix d'Excellence, bravo Djili !.
Mesdames Cherqui et Fassina avaient des filles  de mon âge qui étaient aussi belles que leurs tresses et que j'embrassais à leurs anniversaires. Autant Annie réussissait dans ses études et faisait l'orgueuil de ses parents, autant je souffrais de ne pas  apporter aux miens un peu de cette joie scolaire dont j'entendais les échos. Disons que mon frère ainé brilla largement pour deux. La dernière fois que j'ai entendu parler d'Annie, elle était devenue...gauchiste et avait passé ses vacances à Cuba. Ma tante Ginette, lorsqu'elle venait de Sétif voir la famille algéroise, parlait de tous les événements de la  sous-préfecture  tout en jouant au bridge avec Madame Samsoun, une femme étrange comme son nom, qui de passage à Alger habitait au Brésil et dont j'ai retenu le vert émeraude merveilleux de ses yeux doux.

Madeleine Bénichou avait deux enfants jumeaux, un garcon Jean et une fille Jacqueline qui devinrent comme leur père, d'excellents ophtalmologues. Jacqueline Attias avait sa pharmacie rue Michelet. Plus haut, Louisette Amar dirigeait le magasin de tissus "A la Ville De Lyon", devant lequel je passais rapidement pour ne pas être vu, les jours où je sortais du Lycée, un peu ...avant l'heure pour descendre cette artère pleine de jolies choses..
Ils avaient une villa à St-Eugéne qui surplombait une crique . A la Barmitzwa de Jean, y fut organisée une fête d'enfants. Dans le fond du salon, assez obscur , éclairé par des fenêtres aux vitrages bleu, vert,jaune et rouge, je m'étais cru, au son d'un petit orchestre traditionnel, dans une page des Mille et une Nuit. Les accords aigres du violon, de la darbouka, des musiciens assis à l'orientale tranchaient avec le modernisme de la Talbot, une folie d'un oncle de la famille. Jean est maintenant dentiste et Robert pédiatre. Lorsque André Amar mourut, ce fut ma première rencontre avec le Cimetière de St-Eugène. Suivant la tradition judaique, puisque poussière nous fûmes et y retournons , le corps, après la toilette mortuaire qui avait précédé la cérémonie, était seulement enveloppé dans un suaire, et reposait sur un brancard à deux roues que ses amis poussaient chacun à leur tour, tandis que le Rabbin chantait la Mélopée des Morts. Après le discours traditionnel sur le défunt et les prières pour un monde meilleur, le brancard fut incliné près de la fosse, et le corps glissa dans la tombe, comme celui d'un marin dans les abysses. J'en fus très impressionné par le bruit sourd, n'ayant vu dans les films que des cercueils en bois très lourds, richement ornés, et descendus avec des cordes. J'appris plus tard, qu'il n'avait pas été rare, du temps où bien sûr les appareils médicaux n'existaient pas, qu'une mort apparente, un comma, sous le choc de la chute du corps sur le sol, se transforme en résurrection ! Et ainsi, cette pratique évitait d'enterrer un mort vivant. De plus, la décomposition plus rapide rend le retour à la poussière , j'oserai dire, plus sain.
Un coup de sonnette bien tardif: c'est Irène qui revient de sa tournée de représentation, avec sa lourde petite malette de colifichets qui lui a scié les mains toute la journée. Elle vient s'asseoir enfin, se mêler aux papotages d'un autre monde. Vers dix-huit heures, Maman délicatement ferme la porte du salon: Papa arrive de l'usine, fourbu, et voudrait bien gagner sa chambre sans être vu ! Il vient me réjoindre, il est arrivé à passer inaperçu, nous rions tous les deux, moi j'imite la voix grave de Madeleine, une voix de Chemin de Fer qui arrive à travers le mur, et me moque des intonations alsaciennes , et fait la bouche en cul-de poule d'une autre invitée, je ne suis qu'un enfant effronté et un gourmand. Mais tous deux nous attendons enfin le départ de ces amies que Papa, plus timide que moi, souhaite encore plus. Ce sont les  dernières embrassades et exclamations sur cet "après-midi très réussi", les bruits des talons s'éloignent, l'ascenceur glisse et avec lui entraine les derniers adieux, maman maintient la minuterie pour celles qui descendent à pieds, j'entends le bruit du crochet de cuivre se refermer sur la porte d'entrée, la voie est libre ! A moi les mille-feuilles , le Kougloff, les dattes fourrées, l'orangeade ! Je ne sais par quoi commencer. Papa et maman s'embrassent et tombent de fatigue dans leur fauteuil.
Je me laisse à penser que là-haut tous ces visages se réunissent encore le Mardi pour raconter leurs souvenirs d'outre-tombe.
 
* Oto-rhino...Oui c'était dans nos charades le mot le plus long, et..le plus connu!

*Prononcez "A-izenbete"
*Démographie et Onomastique des Juifs d'A.F.N."Imprimerie du Lycée. Alger,1937.
*Les Juifs du Maroc, Essai Historique. Imprimerie Charass, Alger,1948.

O.R.T : organisation créée sous la Russie Tsariste pour sauver la jeunesse juive. Reçoit maintenant dans ses écoles professionnelles laiques des éléves de  toutes les confessions. Initiales de cette longue phrase:
"Obschestvo Remellenovo i zemledekhrstokovo Trouda "

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Published by georges - dans souvenirs
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commentaires

Monique 19/04/2007 14:51

Délicieux récit, qui me rappelle bien des choses.
Ainsi donc, votre Maman avait un "jour", comme les dames, bourgeoises ou nobles, des siècles passés... Les Salons, intellectuels, mondains souvent, ont fait beaucoup dès l'Ancien Régime, autour de femmes exceptionnelles, qui avaient le flair et l'entregent nécessaire pour réunir à leur table des philosophes, des artistes, des savants, des hommes "politiques" avant qu'on invente cette expression... Plus les invités étaient prestigieux, plus le Salon qui les recevait brillait. Et inversement. L'art de la conversation y est né, le rôle de la maîtresse de maison étant fondamental, car elle distribue les rôles. Une belle caricature, féroce, dans la Recherche du Temps perdu: Proust ne fait pas de cadeau au Salon de Madame Verdurin.   Monique

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