Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 avril 2007 6 21 /04 /avril /2007 20:39
     

                                              Les petits pieds nus.

    Teniet-el-Had* est un endroit magnifique dans les montagnes de Kabylie, qui est célèbre pour ses forêts de cèdres et chênes verts. Son lieu de naissance et l'histoire de sa piqure par un scorpion dans sa jeunesse nu-pieds, c'est ce qu'il me reste de la biographie de Suzanne Dali, avant qu'elle ne s'établisse à la Casbah et ne commence à travailler chez nous, pour vivre. Elle s'enorgueillissait dans ses très rares moments de confidences d'avoir un ami, son ami, journaliste à Alger-Républicain. ll faut dire qu'elle était fort belle avec sa chevelure fournie teintée au héné, qui s'échappait en grandes boucles lorsqu' elle enlevait son foulard. Grande et forte, ses lèvres larges s'écartaient , quand elle riait avec moi, sur des dents éclatantes. Quand elle arrivait le matin, elle se déshabillait de son voile et de son haik dans la cuisine en fermant la porte à clef, car j'avais déjà grandi et elle ne me permettait plus de jouer avec elle comme auparavant,  en me blottissant sous  ce voile de coton qui sentait bon son corps chaud.
"Par quoi commencer," questionnait-elle, s'adressant malicieusement à ma mère, "Monsieur se fait la gym!".
En effet à cette heure, papa faisait, dans le salon, ses exercices de gymnastique suédoise, torse nu, avec de lourdes haltères, avant de faire des tractions, en se pendant à une barre ancrée dans le chambranle de la salle de bain.
-Aujourd'hui, nous "faisons les tapis", s'écria ma mère, il fait déjà chaud !
Chaque année, c'était le même cérémonial. Le Dey d'Alger avait un Palais d'Hiver et, avec les premières chaleurs, emménageait au Palais d'Eté, ou dans une de  ses villas fraiches d'El-Biar, mais chez nous comme pour les autres algérois, avec la tiédeur printanière, commençait la nomadisation locale des tapis. Le sol des appartements était carrelé de belles mosaiques, comme dans les pays méditerranéens: durant l'hiver froid et humide, ce carrelage nu et glacé aurait été la source de refroidissements sans ces nécessaires tapis qui prenaient, hélas, de la place et de la poussière.
Le jour "J", c'était aussi le jour des... journaux accumulés pour servir à emballer, pour l'été, ces tapis à poils longs ou courts. Imaginez ce travail de forçat ! Maman et Suzanne étaient tout juste assez à deux pour, à la fois, soulever le piano à queue et tirer de côté le tapis persan, d'ailleurs un peu percé, (mais son côté abimé était caché par les gros pieds du Gaveau, et en sauvait la face), alors, je venais à l'aide en tirant par ses franges cette merveille récalcitrante qui découvrait un carrelage...terni.
Il fallait ensuite le retourner et lui administrer une sévère correction avec une tapette de jonc souple qui lui faisait rendre ses grains de sable accumulés tout l'hiver. Il était  trop lourd pour être suspendu à la balustrade du balcon, comme les petites carpettes des chambres. Quel tapage dans la maison, et quel remue-ménage avec les meubles déplacés de côté, l'appartement se transformait en chantier.
Ensuite venait le brossage à genoux, maman et Suzanne, côte à côte,  nettoyant  à l'eau légèrement vinaigrée pour raviver, sans les abîmer, les couleurs de ces dessins symétriques, mais tous différents car tissés à la main. Combien d'heures ai-je passées dans mon enfance à promener sur ces motifs enchevétrés mes voitures miniatures, ou simplement à lire allongé les Cent et un Contes Merveilleux de la collection Nathan, certainement plus qu'à faire mes devoirs de maison !..
Il était temps de terminer ce travail d'Hercule, avant de préparer le déjeuner de midi. A la force succédait maintenant l'habileté. Il s'agissait à la fois de rouler le tapis rajeuni de la manière la plus serrée, tout en déployant les journaux  de la république avec des boules de naphtaline qui me chassaient du salon. Le problème étant d'effectuer cette opération sans que le tapis, en glissant de côté, ne devienne un cône déformé au lieu d'un solide cylindre. Le rouler en sychronisation demande aussi un apprentissage, et ensuite, avant qu'il ne se défasse, la ficelle, passée sous son ventre, le liait comme un gigot avant la cuisson. Le tapis prisonnier soulevé à deux, lourd comme un billot de bois, devait être monté deux étages plus haut, dans une remise sous la terrasse pour passer six mois d'été au frais et à l'abri des mites !
Maintenant, l'appartement pouvait résonner du bruit des petits pieds nus des enfants, le bruit le plus joyeux de mon enfance.
J'aimais me réfugier dans cette cuisine minuscule qui, en plus, était triangulaire: l'architecte avait dû transformer ses erreurs de calcul en parent pauvre de l'appartement. Souvent, je demandais à Suzanne de m'apprendre quelques mots en arabe, mais je n'arrivais pas à les prononcer correctement, avec l'accent guttural et ces séances déclenchaient nos rires. Une fois, ,je voulus expérimenter mes connaissances sur le vif. En me tenant dans le tram des T.A. au plus près du watman, pour admirer la circulation automobile et pédestre que le conducteur écartait à grands coups de sonnette qu'il actionnait de son pied, je lui jetais un "mchi !!" vigoureux que je croyais être le mot encourageant "plus vite". Mais le conducteur se retourna et me dévora cru de ses yeux noirs , je lui avais dit "va t'en !" .....
Suzanne Dali ne travaillait jamais seule. Avec maman, elle s'occupait du linge qui bouillait dans la grande lessiveuse posée sur le réchaud de la cuisine, mais elle  savonnait les grandes pièces de draps sur la planche de bois calée en travers de la baignoire. Le savon de Marseille embaumait la maison, l'activité ces jours-là était telle que je n'avais pas intérêt à fouiner dans les jambes et me réfugiais dans ma chambre bleue. En ravivant ces souvenirs domestiques, je ne peux qu'admirer une fois de plus la vie difficile du train-train d'une maisonnée, sans les appareils ménagers de maintenant, ces robots qui libèrent la femme, et qui l'obligent à aller dans des salles de culture physique pour veiller à sa musculature...
Le jour de gloire de Suzanne était celui des veilles de fêtes, où elle était la spécialiste de la cuisson du Couscous à la vapeur , dans la double vaste jatte d'argile vernissée. Elle même pétrissait  cette graine qui devenait, une fois cuite, la base de tous les mélanges de légumes, de viande, de pois chiches, de sauces piquantes, mais moi, je préferais le couscous au sucre, qui gardait ainsi sa blancheur originale. Quand je pense à ces jours simples et heureux, je vois, avec le recul des années, une situation qui nous semblait si naturelle et maintenant à mes yeux injuste et invraisemblable, du moins chez nous.
Quoi! Suzanne apportait les plats du fourneau, au coup de sonnette de maman, et retournait déjeuner à sa place dans la cuisine, assise sur la chaise de  paille, tout en surveillant une autre marmite sur le feu..? Gling,Gling !!
-Suzanne vous pouvez débarasser et apporter la coupe de fruits ?
-Merci, s'il vous-plait, la carafe d'eau est vide !....
Je dois dire que je me dévouais, histoire de pouvoir me lever de table et de m'esquiver faire un tour à la cuisine. Suzanne Dali ne se servait pas des couverts argentés qui ornaient notre table, un héritage de grands-parents. Non, elle avait sa fourchette simple qu'elle rangeait dans le tiroir de la table de la cuisine, avec le couteau à manche d'os. Les couverts précieux, les couteaux surtout, c'est  elle qui les astiquait avec de la poudre à récurer et un bouchon de liège pour ne pas trop faire de rayures, après que la vaiselle nettoyée et posée dans l'égouttoir de zinc incliné évacuait un filet d'eau dans l'évier de faience. Non, elle n'était pas déguisée en soubrette à dentelle blanche et même faisait un peu parti de la famille, puisqu' elle en connaissait tous les secrets !
 Mes enfants, à qui je raconterai celà, en seraient ébahis. D'abord parcequ' une servante n'a jamais existé chez nous et que cette quotidienne différence de classes les aurait immédiatement pousser à manifester dans la rue !!!(là, j'extrapole un peu trop loin !)
 Peu importe que j'explique à ces jeunes que leur Grand-Mère, en dehors de ses "Mardis" où elle recevait du "Grand Monde" ait, elle aussi, travaillé toute la semaine avec notre servante, ils ne le comprendraient pas.
Alors, je préfère ne rien leur dire !!
Il ne faut pas croire que l'idylle régnait toujours dans ces jours de la semaine. Il était des fois où j'étais l'amorce qui mettait le feu aux poudres. Un jour,  j'avais réalisé mon rêve guerrier de posséder, moi aussi, un fusil, car sans lui , et sans  un cheval rapide et fidèle, un homme n'est rien.
Avec une silhouette  en bois, et un clou planté à l'extrémité du canon qui retenait un élastique, ,j'avais réalisé un fusil à un coup qui tirait des carrés de papier pliés en deux , à la manière d'un tire-boulette. Caché sous la table de la salle à manger, un poste de tir idéal, je voyais passer les jambes nues et le chiffon de par-terre qui se déplaçaient ensemble à bonne portée. Clac sur  une cheville  ancillaire m'aurait valu une claque autre part si je ne m'esquivais à temps, et une fois que j'avais trop abusé de sa patience, Suzanne déclara qu'elle en avait assez!  Que chez sa patronne précédente, Madame Sadoun, ses gages étaient meilleurs et le travail moins difficile !! En général, le conflit éclatait les jours de chaleur où  l'électricité statique  dans  l'air sec  agit négativement sur les nerfs  ..
Mais la brouille ne durait pas longtemps, chacune étant devenue dépendante de l'autre.!!
Une fois, Suzanne Dali nous invita chez elle, dans la Casbah, une occasion aussi pour fêter la fin du Ramadan . Je ne sais pas encore comment ma mère réussit à en trouver l'adresse. Je ne me souviens que d'escaliers qui commencèrent rue Bab-Azoun et qu'après un dédale nous avons débouché dans une pièce très fraiche, récemment chaulée. Elle avait une percée qui dominait les terrasses et au fond, la vue sur la mer frisée d'écume . Sur un côté de la pièce, un lit bâti sur une surélévation en ciment, couvert d'une belle couverture aux dessins Kabyles et pour nous asseoir un banc de pierre avec de petits coussins adossés au mur. Un robinet sortait de la muraille blanche. Sur un plateau, des friandises au miel, des zlabias et mekrouds, des gâteaux couverts de sucre glacé et de perles d'anis argentées firent mon délice poli. Je restais interdit devant la sobrieté et l'étroitesse de ce logis, mais c'était tout le royaume de Suzanne Dali, la fille d'un paysan de la haute Kabylie, qui était venue chercher fortune à Alger. Maman entretenait la conversation et c'est elle qui par sa bonté et son intelligence denués de paternalisme dut mettre  Suzanne Dali à l'aise, j'en suis sûr, car je ne me souviens de rien d'autre que de cette découverte d'un autre monde.
Pour finir, peut-être à cause d'une histoire d'amour avec ce journaliste, ainsi que je veux le croire, Suzanne nous abandonna, je pense juste avant novembre 54.
Bien des années après, (entre temps le quotidien "Alger-Républicain" avait été interdit), une visite surprit maman un après-midi. C'est moi qui ouvrit la porte à Suzanne , bien changée, hélas, timide et qui n'osa pas m'embrasser.
Sous son voile, le maquillage un peu fort voulait cacher le ravage des années. Maman l'accueillit au salon, chacune s'assit dans l'un des deux fauteuils de cuir vert, craquelés eux aussi par le soleil, et moi après avoir écouté les banalités d'usage sur mon allure de jeune homme, je les laissais seules. Peu après, maman vint dans sa chambre chercher de l'argent dans un petit tiroir de son armoire à glaces, et revint avec un secours que Suzanne Dali, dans sa dignité, n'avait pas demandé mais que sa visite expliquait. Ce souvenir de la pauvreté est restée une de mes angoisses.
J'espère que Suzanne Dali repose en paix au cimetière d' El-Kettar, à moins qu'elle ne soit retournée voir, une dernière fois, sa forêt de cèdres où elle jouait pieds-nus.


     Grâce au site de Jean Tosti, j'ai eu la joie de trouver la signification de ce patronyme musulman qui figure aussi en nombre au C.A.O.M. (IREL)..
"Mais, la plupart des Dali présents en France viennent d'Afrique du Nord, notamment d'Algérie. C'est, au départ, un nom turc avec le sens de téméraire, courageux."
Comme le disait mon prof de calcul: C.Q.F.D.

*Sur la forêt de Teniet-el-Had:
http://aj.garcia.free.fr/Livret7/L7p42-43.htm



Partager cet article

Repost 0
Published by georges - dans souvenirs
commenter cet article

commentaires

Miangaly 10/07/2010 17:28



Je me souviens aussi d'un livre épais à la couverture sombre, d'histoires envoûtantes mais je ne sais plus lesquelles, on l'avait prêté à des amis... Ils ont déménagé et le livre est
parti avec eux...


je me suis inscrite à votre newsletter. Je vous laisse l'adresse de mon ancien blog plus... fourni !


Http://kaskavelle.canalblog.com


A bientôt !


 



Miangaly 10/07/2010 09:01



Un merveilleux texte ! Je cherchais, souvenir d'enfance, "les cent et un contes" et je me retrouve ici, avec bonheur !...



Georges 10/07/2010 13:22



Bonjour Miangaly,


Je suis heureux que ce titre "Les Cent et un Contes" ait évoqué pour vous des souvenirs de lectures.C'était un livre vraiment épais et je l'ouvrais à n'importe quelle page qui se tachait de
confiture et où s'y collaient des miettes de pain, car je ne pouvais jamais lire sans une tartine à portée de ma main ! Le paradis dans l'insouciance. Je vais de ce pas visiter votre blog . Moi
aussi dans un sens je vis dans une ile...


 


 



Présentation

  • : des souvenirs dans un mouchoir
  • des souvenirs dans un mouchoir
  • : souvenirs d'enfance et d'adolescence
  • Contact

Recherche