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30 juin 2007 6 30 /06 /juin /2007 15:13




       Dites-donc, vous là-bas, oui, l'homme aux cheveux blancs, où étiez-vous, il y a quarante ans ?
- Voyons, faisons une rapide soustraction: 2007-40=1967. Ah oui! c'était l'été de la Guerre de Six Jours, bien sûr que je m'en souviens: j'étais même parti à la fin de la Guerre avec le rétablissement des vols entre Paris et Tel-Aviv. J'avais suivi le déroulement des Opérations en écoutant "La Voix d'Israél" sur les ondes courtes que j'entendais mieux le soir. J'avais même acheté, dans un Grand Magasin, un poste-radio à transistors que je ne quittais pas dans mes déplacements. En passant dans le quartier Latin,  j'avais vu dans une vitrine une affiche de Moché Dayan en pull-over kaki, pas loin de celle de Ché Guévara !! L'atmosphère à Paris était celle d'un immense  soulagement car les mois précédents avaient été angoissants devant l'étau des pays voisins qui se resserrait sur Israel.

Le prélude et le déroulement de la Guerre des 6 jours sont décrits dans :
http://paris1.mfa.gov.il/mfm/web/main/document.asp?DocumentID=
115384&MissionID=31

Arrivé à Tel-Aviv, je suis allé m'inscrire à l'Agence Juive comme travailleur volontaire, ai reçu une carte numérotée, et n'avais plus qu'à monter dans un camion vers une auberge de jeunesse qui était devenue un centre de tri. Là, j'eus de la chance car on me proposa de travailler au Kibboutz ou au Sinai. Je choisis l'inconnu. A Paris, ce n'était qu'un immense triangle et des cartes dessinées dans les journaux, avec les flèches des mouvements tournants  et les noms  des lieux des combats. Vu de la ridelle d'un camion,  le paysage allait bientôt se découvrir sans fioriture. La belle route, qui nous emmenait vers le Sud, se terminait avec les vergers et les champs de dahlias, et les plantations d'agrumes arrosées par les jets d'eau des tourniquets du kibboutz- frontière de Yad-Mordechai. Là nous fimes un arrêt pour une visite instructive. Mordechai Anielewitch fut le héros qui organisa la révolte du Ghetto de Varsovie et qui périt quand  lui et ses amis furent à court de munitions. Ce ne pouvait être une meilleure préface avant de découvrir sous l'uniforme les nouveaux héros du peuple d'Israel.

Portrait d'Anilelevitch :
http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/biography/Anielevich.html

Sa statue en bronze, réplique de celle de Varsovie, figure au pied de l'ancien château d'eau du kibboutz criblé d'éclats d'obus lorsque ses habitants durent faire face aux tanks égyptiens lors de la Guerre d'Indépendance de 1948.

Un apercu sur la guerre du Néguev en 1948 :
http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/History/Negev48.html

Depuis, les attaques  des feddayins de la bande de Choukeiri n'avaient cessé de harceler les kibboutzim bordant Gaza en franchissant la ligne verte. A cet endroit même, l'armée d'Israèl un mois auparavant attendait, bandée comme un ressort, le début de la déflagration générale. A la sortie de Yad-Mordechai, une plaque jaune et tordue: Gaza ! La route devint cahoteuse, pleine de tournants, et passait littéralement entre des haies de figues de barbarie. Le camion soulevait une poussière fine et déjà la campagne de Gaza se signalait par ses maisons basses et ses murettes. Des oliviers tout couverts de poudre blanche, des moutons et des chèvres, une agriculture maigre et sèche. Un large panneau publicitaire nous signala l'entrée de la ville: une bouteille verte de "Seven-up", la limonade locale, dont l'usine faisait vivoter les habitants..
Le centre de la ville était défiguré par des réclames immenses et colorées et des panneaux de toutes sortes dont celles d'Agences de Voyages, qui bordaient le marché, avec des lignes téléphoniques et électriques qui courraient un peu partout  accrochées à des poteaux en bois. Des taxis, des  charettes à pneus tirées par des chevaux  aux os saillants, partout des enfants avec des plateaux de boulanger sur la tête et des étals  sur les trottoirs  de tout ce qui peut être vendable ou pas. Sur le tout, un soleil impitoyable.
Place "Palestine", le camion passa devant la grande caserne de la ville de  Gaza qui, un mois avant, abritait encore les millices. Elle tranchait sur les maisons basses du quartier. Nous avons continué notre voyage en passant par les agglomérations aux noms tirés de l'obscurité par les combats qui s'y livrèrent comme Khan-Younès, qui lorsque vous en connaissez une, les connaissez toutes. Sortant de la bande de Gaza, nous filâmes vers El-Arrish. Les récents effets de la guerre s'offraient à mes yeux horrifiés. Partout des tanks russes T72 décapités de leurs tourelles, des canons énormes disloqués, des voitures blindées carbonisées . Le sable était noirci par les incendies. Et les munitions  vives de toutes sortes jonchaient le sol. Du sable, pointaient des ossements que les hordes de chiens sauvages avaient déterrés. Une main déjà parcheminée sortait d'un tumulus provisoire. La mort dans le désert est vite stérilisée par l'ardeur du soleil. Ce ne fut qu'un long spectacle d'épouvante jusqu'à notre but, la base de Bir-GafGafa en plein centre du Sinai. Les Egyptiens avaient subi une telle défaite qu'il était évident que cette guerre devait être la dernière. La "Der des Der" comme la France le pensait en 1918.....
Le fuselage carbonisé, mais les ailes triangulaires intactes, je reconnus un Mirage aux couleurs d'Israèl ,qui avait labouré le sable, avant de s'y être enterré à moitié. De l'aviation égyptienne, il ne restait que des traces d'aluminium fondu et des turbines disloquées. Les énormes hélicoptères russes étaient réduits sur le béton à une grande tache noire.
Dans ce désert brulant, les Egyptiens avaient construit leurs campements dans des cuvettes, sans doute pour être à l'abri des vents de sable, mais aussi pour être mieux camouflés. Il ne restait dans ces trous que des tentes effondrées sur les lits de camp et des réservoirs d'eau criblés. Une seule bâtisse d'un étage révélait le quartier des officiers. Un peu de côté, des tentes au toit très pointu étaient alignées pour nous loger. En essayant de ne pas trébucher dans les cordages qui la tendaient fermement, je déposai mon mince bagage sur un lit de camp : les côtés de la tente étaient relevés, mais l'intérieur restait  brulant.
Je reçus du "magasin d'habillement" de fortune, l'autorisation de choisir un des uniformes à ma taille ils étaient tous blancs, car c'étaient des vêtements égyptiens abandonnés.!
Ainsi , du moins au début, je me promenais  comme un soldat de l'armée de Nasser.... Mais je n'eus pas à me plaindre, j'avais tout le confort : une douche était installée sous un grand réservoir cubique et  l'eau n'a jamais fait défaut. Chaque jour, un camion citerne le remplissait. Nous déjeunions dans le réfectoire égyptien, attablés avec nos  boites d'aluminium que nous nettoyions dehors à la batterie de robinets, comme tous les vrais soldats, avec du sable et de l'eau . Le menu était inévitablement le matin de la semouline et des olives noires, et dans la journée il ne fallait pas être difficile, mais tout était abondant. Trop, car le pain blanc en tranches, ensaché dans son papier éventré, gisait sur la table avec des pains de margarine à peine entrouverts qui déjà faisaient le délice des mouches. Nous nous levions très tôt pour aller un peu plus loin à ce qui fut une station d'essence: une pyramide de jerricans noircis et déformés par le feu la signalait de loin. Notre travail était de remplir des jerricans de 20 litres en bon état, préalablement nettoyés de leurs grains de sable qui s'infiltrait partout, comme on nettoie des verres derrière le comptoir d'un café.
Le problème était la fermeture du bouchon métallique : il était constitué de deux griffes qui, en s'enfilant dans leurs guides, devaient maintenir le bouchon hermétiquement clos. Mais chaque fois la fermeture était récalcitrante, due aux déformations,  et c'est avec une pierre que je frappais sur le bouchon d'un récipient rempli de 20 litres d'essence chaude qui ne demandait qu'à exploser à la moindre étincelle !
Il faut pardonner mon inconscience, abruti aussi par la chaleur infernale qui nous entourait. Nous travaillions tous avec ardeur, les volontaires comme moi, comme les moins volontaires qu'étaient de jeunes soldats prisonniers égyptiens. Nous étions côte à côte, sans avoir à nous parler, mais buvions dans la même boite de conserve l'eau chaude salvatrice d'un réservoir sur roues. La sueur immédiatement séchait et nous étions couverts de sel et de poussière jaune. Je peux avouer, même si vous  doutez à juste titre de ma sincérité que ce fut une époque magnifique de ma vie. Comment nettoyions-nous nos habits de travail durcis du sel de la sueur ? Tout simplement en les plongeant dans l'essence et les essorant vigoureusement, tout séchait  rapidement au soleil du Sinai .
Le soir, avant que les égyptiens ne regagnent leur prison à ciel ouvert: un  périmètre cerclé d'un simple rouleau de barbelé au milieu du Camp, nous leur faisions entendre, bien qu'il était interdit de communiquer à nos compagnons de travail, un peu de la musique émise du Caire. Leurs officiers par contre, ne quittaient pas leurs lits, se prélassaient toute la journée en lisant des journaux, en foulard blanc autour du cou, et leurs chaussures bien cirées et uniformes entretenus par leurs soldats-valets......Un jour, ils furent tous libérés, retournèrent qui à la ville qui à leur Delta, et de vieux réservistes , des anciens des guerres précédentes vinrent faire le même travail à la station.
Ils avaient recu dans leurs équipements des fusils Tchèques flambant neuf à la crosse de bois jaune, qui étaient désuets pour une guerre moderne, mais qui leur donnait une apparence militaire..
Un  réserviste même se promenait en sandale de plage, ses pieds gonflés ne pouvant entrer dans les chaussures hautes. Un autre était complétement édenté.
Tous avaient été mobilisés pour permettre  aux jeunes soldats des activités plus guerrières. Je vivais au milieu du microcosme israélien. Je cotoyais un condensé de la population juive: certains démunis  allaient en permission avec dans leur bagage une couverture  égyptienne, une boite d'olives en conserve de l'armée qui trainait sur une table désservie...J'étais ému par ces larcins qui éclairaient bien des choses sur la pauvreté de certains israéliens sans travail à cette époque. Etre mobilisé était une chance pour eux de manger à leur faim et d'être payés de quelques lires par l'Etat.
En me promenant le jour de repos dans les parages, je découvris  un petit bâtiment dont les murs extérieurs étaient ornés de fresques à la gloire de Nasser. Je n'eus pas à ouvrir la porte qui n'existait plus et entrais dans une pièce unique qui devait servir de bibliothèque, ou plutôt de centre de propagande aux officiers égyptiens. Sur les étagères bouleversées, sur le sol  des livres éparpillés, et des brochures illisibles pour moi. Mais  soudain je découvris une revue illustrée avec des sous-titres en Anglais : elle évoquait les prouesses de la Marine Egyptienne et pour preuve montrait..... "Le Naufrage du Jean Bart" en 1956 !!  A l'époque de la  Campagne de Suez !.Je fus enchanté de cette trouvaille, pensant déjà l'exhiber à mon retour en France pour "leur" expliquer  le peu de crédibilité à accorder à ces Dictatures. Hélas, la Police Militaire, qui fit une visite à notre tente un jour où je chargeais un camions de jerricans, un bidon dans chaque main, confisqua sans demander mon avis ce souvenir en papier.
Mais à une autre occasion, je fis une curieuse rencontre, non! ce n'était pas un animal sauvage, bien que les hyènes pullulaient comme les rats, les scorpions, et bien d'autres bestioles locales, peu accueillantes. Alors, ce sera le sujet du prochain souvenir .


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Published by georges - dans souvenirs
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