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23 juillet 2007 1 23 /07 /juillet /2007 06:42











                              
                                Avertissement
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   Toute ressemblance dans le récit qui suit avec une quiconque personne vivante ou disparue ne serait que pure coincidence.

Si je vous raconte cette histoire au féminin, c'est bien parce qu'elle a été vécue par une amie. Et si je n'en précise pas le nom et le lieu, c'est pour donner le plaisir au lecteur de laisser cours à son imagination. Pour les autres, ce sera un récit comme un autre.


Sachez seulement que cette contrée est étouffante en été, et qu'elle est un paradis pour les férus d'archéologie. Pour arriver aux ruines de cette forteresse, dont les spécialistes de mon Université eux-mêmes en discutent encore le nom biblique et son rôle antique, la route était longue et cahoteuse. Le car me déposa à  une intersection, ayant pour toute ombre un poteau rouillé et sa pancarte en bois où était incrustée au fer rouge, "Les Ruines,10 Km".
Dans ma précipitation à  descendre et à  me frayer un passage dans le couloir encombré de paniers du bus, j'avais perdu mon chapeau de paille. Et me voilà seule sur cette piste poussiéreuse, maugréant contre ces passagers encombrés de baluchons. Je respirais un air qui désséchait mes narines et gercait les lèvres. Mon sac au dos me sciait les épaules et donc je décidais de laisser mon sort entre les mains d'une bonne âme qui se rendrait dans la même direction.
Il y a des moments où il faut savoir être fataliste, pour rester optimiste.
Après une heure d'attente à  l'ombre de mon mouchoir, j'entendis un bruit réconfortant de moteur, et bientôt avança dans ma direction un camion baché. Il s'arrêta au signe de ma main implorante inutilement d'ailleurs, car dans cette solitude une recontre humaine est toujours un événement bien accueilli. Le conducteur, qui n'avait pas été chez le barbier depuis sa naissance, un homme âgé au front buriné, m'ouvrit la portière cabossée, et je me hissais à  grand-peine dans cette cabine étroite, sentant l'huile chaude du moteur et la sueur du chauffeur. Les vitres étaient piquées d'insectes écrasés, et de chiures de mouches. La bourre, par endroit, sortait des coussins, mais il ne me fallait pas être difficile, si je ne voulais pas mourir d'insolation. La conversation fut anonyme, entrecoupée du bruit de changements de vitesse et des vibrations du moteur.

-Alors, comme ça, vous venez toute seule de la ville, les visiteurs ici sont rares ! Le vieil homme souvent détournait sa tête vers moi, tout en évitant les nids de poule, et en maintenant sa main droite constamment sur la boule du levier, "pour éviter aux vitesses de sauter", me dit-il et à  chaque tressautement, il heurtait mon genoux. Soudain, en rase-campagne, le chauffeur ralentit sans  raison apparente, arrêta sa machine, tira énergiquement le frein à  main, s'épongea le front, et m'invita à descendre. Je fus prise d'une peur qui me bloquait la respiration, mais je fis semblant d'être naturelle.
Quand il tira un couteau à la lame repliée du dessous de son siège d'ou dépassaient des chiffons et de la ficelle, mes jambes m'abandonnèrent.
Il m'enjoignit, tout rouge et poussiéreux de son voyage, les lèvres fendillées par le soleil, sa chemise pisseuse ouverte sur sa poitrine velue, de monter sur la ridelle du camion, et même me poussa dans le dos pour m'aider à  m'y hisser, et me rejoignit lestement malgré son embonpoint. Il saisit dans un coin une espèce de couverture marron  et la déplia sur le plancher rugeux en me faisant signe de m'y asseoir. En une fraction de seconde, forte de mes lectures, j'envisageais quel serait le meilleur scénario, ou me laisser faire et essayer de vomir sur lui pour le dégoûter, ou essayer de lui planter mes ongles dans ses yeux. De la route, le plateau de la ridelle était trop haut pour dévoiler quoique ce soit de l'intérieur,
à un improbable passant motorisé.
Dans la semi-obscurité sous la bâche, alors que j'étais encore aveuglée par la lumière forte de l'après-midi, il ouvrit d'un coup sec son surin, se pencha si près que j'en respirais son haleine et saisissant un magnifique melon d'eau de sa cargaison cachée dans l'ombre, le fendit et m'en offrit un tranche rouge,juteuse et sucrée, avec un grand sourire rassurant....

J'étais sauvée et même l'aurais embrassé si je n'avais pas eu peur de me piquer à sa barbe. Quand il eu finit lui aussi de se rafraichir la bouche, et après s'être essuyé les lèvres d'un revers de main, il me regarda fixement et me dit: Vous êtes la fille de David, n'est-ce-pas ?.
Je restais clouée de surprise. David  mon père,(que sa mémoire soit bénie), était un archéologue réputé avant la guerre de 1948 .

Il s'était rendu célèbre en trouvant dans une de ses fouilles une pierre noire gravée , un "ostraca", dont il avait réussi à traduire le message, qui concordait avec un passage biblique du temps du Roi d'Arad. Et moi, je voulais revoir ce site. Cinq années après ma naissance, pendant les combats qui suivirent la Déclaration de l'Indépendance, il fut grièvement blessé et mourut  non loin de ces collines pierreuses.
Le chauffeur sortit son portefeuille usé et me tendit une photo jaunie, aux bords dentelés. J'y figurais toute bouclée, en robe blanche en nid d'abeilles, dans les bras de mes parents. Il tourna son regard vers la colline et continua à voix basse :- notre jeep avait sauté sur une mine, et immédiatement nous tombèrent dans l'embuscade d'une bande descendue d'Hébron. Votre père assis à côté du chauffeur avait été tout de suite grièvement blessé, et avant de  s'éteindre dans mes bras, il m'avait demandé de sortir cette photo de sa poche, pour l'embrasser. Dans la fusillade et le tumulte qui suivit l'accrochage, je la perdis. Après la guerre, ,j'ai trouvé un emploi comme gardien de ces fouilles. Je m'étais lié d'amitié avec un  vieux bédouin de la tribu des Soliman..J'ai souvent bu le thè avec lui, sous sa tente, car son village n'est pas loin.
Il s'arrêta, et reprit sa respiration coupée par l'émotion.

-Un soir de confidences, saccadé du bruit du pilon qui moulait le café vert, Hussein me raconta qu'il avait entendu de loin l'explosion du côté des ruines et quand il était parti à la recherche de son troupeau dispersé par les bruits de la fusillade, il avait ramassé cette photo d'entre les ronces..Il  me donna cette relique, confiant qu'un jour elle retrouverait sa vraie place.
 Mon interlocuteur était aussi ému que moi. Il m'avait reconnue après vingt ans passés !  Brusquement, ces ruines prenaient une autre envergure, aux milliers d'années d'Histoire mal connue, qui avaient vu s'écrouler des royaumes, et entendu les entrechoquements des glaives et des lances, je pouvais ajouter le nom de mon père à ces pierres sacrées. Il se faisait tard et j'acceptais avec joie d'être l'hote de ce Gardien du Souvenir dans sa petite cabane .Abasourdie, je n'avais meme pas demandé son nom. Aron me parla longuement de mon père, son camarade et de son goupe du Palmach* où il y avait été désigné en éclaireur pour sa bonne connaissance de la région...

- Demain matin, à l'aube avant qu'il ne fasse trop chaud, nous irons visiter les ruines. Et ensuite, je vous montrerai les lieux de ce combat sur la colline, les petits bergers y trouvent  encore des douilles à même le sol. et l'après-midi vous, je vous raménerai en ville, car  il n'est pas recommandable à une femme de se promener seule dans cet endroit écarté, et surtout en sandales : le scorpion jaune abonde sous ces pierres chauffées à blanc, et la vipère à corne est invisible dans le terrain sableux....



*Le Palmach était le fer de lance de l'Etat Hébreu dans la Guerre d'Indépendance.

La Tribu des Soliman, le jour du Marché à Beer-Shéva.
("Les Sept Puits" )



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Published by georges - dans souvenirs
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commentaires

Monique 10/08/2007 15:07

Il me suffit de savoir que cette dame est une de vos amies. Sans ce récit, le point de vue féminin manquait un peu de présence dans votre blog, quoique toujours il affleure entre les lignes ou les vers. On fait souvent si peu de cas des femmes, de leurs souffrances, deuils et joies. Ici l'une pose avec un chien, souriant à l'objectif, dans un endroit consacré aux pierres; et le récit traduit à merveille l''aventure intense, entre refus de l'horreur, et émotion filiale.  Beau travail de narration: j'ai eu une de ces frousses... à tel point que lors de ma première lecture, j'ai sauté quelques lignes, que sans doute je refusais de lire ! La jeune femme, j'imagine très bien qui elle est. Veuillez lui transmettre mon salut fraternel. "Les amis de nos amis sont nos amis..." sur la Toile comme ailleurs.

GABY 28/07/2007 10:03

un vrai conte bien construit avec son suspence et sa ...moraleGaby :0059:

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