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16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 09:26


Daniel  Kannengiesser

     "Je suis parti d’Algérie sans pouvoir emporter de documents superflus, hormis mes pièces d’identité, sans emporter de photographies de mes lieux de vie antérieure, pas même ma collection de timbres des colonies, patiemment rassemblée au bout de quelques années, encore moins de documents ou d’anciennes affaires scolaires, dont je me souciai peu, à l’époque de la grande débâcle, de leur utilité future pour les besoins de la Grande Mémoire des déracinés de l’espace natal.
     Mais mon ordinateur cérébral, qui fonctionne encore à l’énergie neuronique, exempt de tout virus, excepté celui de la « scriptomania » (ne cherchez pas, c’est un terme que je viens d’inventer), à la mémoire quasi intacte puisqu’il suffit de lui signaler un « mot-clé », mon ordinateur cérébral disais-je, vient à la rescousse pour ressortir du néant et restituer à une existence moins végétative plusieurs épisodes, les uns sérieux, les autres charmants, d’autres enfin plus anodins, de ma trop courte jeunesse algéroise. Métempsycose d’un nouveau genre : celle de l’esprit et de l’âme et non plus celle du corps.
     Ainsi en est-il de « Burel ».
     Burel ! Que de souvenirs qui remontent à la surface à la seule évocation de ce nom ! Il était un de ces professeurs atypiques du lycée Gautier (et je pense même de tous les établissements d’enseignement secondaire d’Alger, sinon d’Algérie).
     Professeur ? Non ! Camarade ou copain ? Pas davantage ! Il était, à nos yeux de lycéens, non pas Burel mais Monsieur Burel. Pour un peu nous serions allés à lui donner du « Maître Burel », car il était non pas craint, au contraire, mais respecté voire admiré tant dans sa façon d’enseigner son art que dans son aspect physique, sa démarche et sa nonchalance feinte. Front haut, chevelure légèrement dégarnie au sommet mais plus longue que la normale sur la nuque (à l’époque, s’entend), voix douce mais bien audible.
     Bref, un personnage pétri de charisme comme on dirait aujourd’hui. Ses élèves disaient seulement de lui : « un prof chouette ». Et cela suffisait pour éviter le chahut de collégiens que d’autres professeurs subissaient au détriment de leur cours, fussent-ils excellents !"
                             

BUREL et le masque de Michel-Ange :
 
"Un jour, en entrant sagement dans l’atelier de cours de dessin du lycée Gautier, nous vîmes, posée bien en évidence sur ce qui servait de bureau ou de piédestal, une moulure en plâtre représentant une hideuse tête de personnage qui paraissait, soit souffrir énormément mais en silence, soit se moquer de nous ouvertement."
                                                                                                                       Le fameux masque est au bas de la statue,a droite et incliné.
Moulage De La Nuit (Monument Funéraire De Julien II De Médicis, Florence)

Auteur : Michelangelo Buonarroti (1475-1564), Michel-Ange (Dit) (D'Ap




   Allégorie de « la Nuit » sur le tombeau des Médicis à Florence

 
 
« Monsieur » Burel nous expliqua qu’il s’agissait du masque de Michel-Ange (Lodovico Buonarroti Simoni dit Michelangelo). Je n’avais pas compris sur le moment si c’était un masque mortuaire que Michel-Ange avait modelé de ses mains ou s’il s’agissait d’un masque fait à partir du visage de Michel-Ange lui-même. Peu importait après tout    puisque, à la demande du professeur, il nous fallait le dessiner.
Après quelques minutes à nous retracer, à grands traits, la vie du grand artiste, il nous intima l’ordre de nous y atteler sans plus tarder. Et de parcourir aussitôt les rangs, entre les pupitres, conseillant l’un, rectifiant l’ébauche d’un autre, ajoutant un commentaire sur le travail d’un troisième ou demandant de changer de crayon (pas de crayon H, trop dur, s’il vous plaît, utilisez plutôt un crayon à mine graphite HB) ou de gomme (jetez-moi cette gomme plastique, ça laisse des traces !) etc.
Quant à moi qui essayais tant bien que mal de suivre ses recommandations, j’entrepris avec circonspection la grande œuvre à petits coups de crayon timides et peu assurés, tant j’avais la hantise d’user prématurément mon crayon, ma gomme ou ma feuille de « Canson ». Mais Burel, passant plusieurs fois derrière moi, semblait apprécier mon travail, puisque jamais il ne me fit part d’un quelconque désaccord sur ma façon d’opérer.
Après environ un trimestre de ce régime (une heure de dessin par semaine, ça fait à peine dix heures dans le trimestre !), mon dessin était pratiquement terminé et j’étais fier de sa ressemblance presque parfaite avec le modèle. Mais j’eus le tort de l’exhiber triomphant au maître ! Il se pencha sur mon travail, prit d’autorité mon crayon et, de plusieurs coups grossiers mais précis et très appuyés, rectifia sans hésiter « mon masque »  que je jugeais à présent complètement dénaturé ! Devant mon air chagriné il prononça à peu près les paroles suivantes : « Si vous appuyez un peu plus sur le crayon, vous mettrez en valeur les traits principaux de votre dessin et le reste du visage sera davantage mis en évidence. De plus, si vous ajoutez de l’ombre là, et là et là, vous donnerez du relief à votre dessin. Vous, vous avez dessiné un masque de carnaval et non une sculpture ! » Et de griffonner alors à même mon « Canson » plusieurs traits d’ombre autour des orbites, de la bouche ou d’une aile de nez. « Vous voyez ? C’est mieux ! Poursuivez comme ça ! » Je murmurais un oui peu convainquant et peu convaincu et le maître s’éloigna pour prodiguer ses « soins » au reste de la classe.
Je pris une nouvelle feuille de Canson et me remit rapidement à l’ouvrage pour rattraper le temps perdu en essayant de suivre l’enseignement du professeur. Il m’avait appris à « donner du relief », à appuyer et épaissir mes traits de crayon, à porter les ombres où elles devaient être, mais mon nouveau dessin, certainement meilleur que le précédent, n’en fut pas pour autant affiché au tableau d’honneur des artistes en herbe. J’avais encore beaucoup de progrès à réaliser !
Et ce n’est qu’à la fin de cette « épreuve » que nous sûmes que le plâtre qui nous avait tant donné de mal était en fait intitulé « le masque de la Nuit ». Ce masque était bien un vrai cauchemar ! même si, paraît-il, il a été confectionné d’après les véritables traits du visage du grand artiste de la renaissance italienne."
            
Pour évoquer l'esquisse de Daniel restée à Alger,voici celle de Henri Chapus qui dessina la statue en entier,et meme agrandit un peu le masque !
Album Chapu Henri  (1833-1891)-53-, folio 42, dessiné au recto ; Carnet recouvert de papier gris beige comprenant 62 feuillets numérotés, avec un croquis sur la couverture. Ce carnet offre des croquis d'après l'antique, et au folio 42 une étude d'après la Nuit de Michel-Ange. H : 0,117 ; L : 0,180





Daniele Sterkers

Hélas, il ne me reste rien de mes cours aux vieux Beaux Arts d'Alger, sinon un bon souvenir !
Mes parents avaient bien emporté un dossier renfermant "mes oeuvres", au fusain ou à l'huile, dans lequel figurait également mon "diplôme" de l'école du jeudi (!)vraisemblablement co-signé par Jacques Burel, mais par erreur notre cave à Paris a été confondue avec l'une de l'ex-Office de l'Algérie et entièrement vidée direction la décharge...
Adieu souvenirs et même "reliques" : le dernier carnet de poèmes et de croquis de mon père (qui écrivait aussi bien qu'il dessinait et jouait du piano).
Je tenais beaucoup à ce carnet enfermé dans une "petite" valise au milieu de mes "petits" secrets de "petite" fille et sa perte m'a procuré beaucoup de chagrin.
Il faut savoir ne pas attacher de valeur aux choses matérielles n'est-ce pas?
 
Nous avons été nombreux à suivre les cours de Jacques Burel (un très chic type). Normalement (mais avons-nous vécu quelque chose de normal à l'époque?) vous devriez récolter  de quoi alimenter une "exposition".

Merci de ce message émouvant. Par miracle pourtant quelques dessins ont franchi le Rubicond.(La Méditérranée traverse la France,comme la Seine traverse Paris !).Mais les souvenirs,eux,sont impérissables.

                                         (
Suite :Cimaises-5 )

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Published by georges - dans souvenirs
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commentaires

rené 18/11/2007 16:45

Inoubliable Burel! il nous a tous marqué .Grand artiste et humaniste

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