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6 août 2011 6 06 /08 /août /2011 20:00



Il a, disait-on de moi, une " situation bien assise ". Mais cette phrase où pointait un grain de fierté (ou de  jalousie !), ignorait combien cela m'était devenu pénible pour mon dos, bien  que calé par un dossier confortable, avec des accoudoirs avenants. Après 50 ans et à raison de 9 heures par jour à siéger  devant l'écran de mon ordinateur, pour écrire des programmes dans un langage ésotérique dont la compilation pleine d'erreurs   me poursuivait quelquefois de son assiduité pendant la nuit, je rêvais de ne pas être né invertébré.
                                     

Il y a bien des années, pour ne pas me séparer le jour du repos sabbatique de ma baie de mesures, j'avais confectionné à la maison avec des tombées  de balsa, de la colle blanche et du  fil de cuivre la maquette de mon gagne-pain ! Ce testeur automatique qui était alors  très performant pour l'époque, consistait en une armoire où étaient disposés sur des glissières en pour facilite l'accès, une alimentation multiple, des appareils de mesures contrôlés par l'ordinateur et un tiroir électronique inter-face avec son câblage,  un chariot avec soufflerie pour refroidir éventuellement la boite-noire (1) à vérifier, et une imprimante bruyante qui déroulait alors de grandes feuilles perforées en accordéon. Ces rames de large  surface, rayées comme du papier à musique, une fois inutiles, firent de longues années la joie du Jardin d'enfants en permettant aux bambins de gribouiller des soleils sur la face vierge de cet excellent papier. Et puis l'apparition des imprimantes rapides au laser sur un support d'une blancheur éclatante, mit fin à cette gabegie qui dévorait voracement les forêts amazonienne, et les tout-petits durent se contenter de dessiner leurs rêves en format A4 !  

 

Mon gagne-pain en modèle-réduit...

 

jouets 0366

                                                     
Dès la fin des années 60, j'étais passé du métier de technicien qui faisait manuellement toutes sortes de mesures  grâce à des appareils perfectionnés mais qui ne faisaient plus rien quand j'avais le dos tourné , à celui  de la programmation automatique des vérifications du cahier de recettes de toutes sortes de boîtiers. Certes au début il me fallut du temps pour maîtriser le bizarre langage(2), hélas toujours en évolution !, auquel seul obéissaient ces appareils de mesure, qui presque immédiatement et avec une précision sans cesse grandissante, engrangeaient dans leurs mémoires infaillibles les caractéristiques de signaux les plus compliqués. Mais après des débuts difficiles, comme un moderne Monsieur Jourdain, j'écrivais tout naturellement de la prose-machine. Le plus passionnant évidement était de construire les adaptateurs nécessaires entre la baie de  mesures et l'unité à vérifier lorsque la mesure directe était impossible. Simulations de signaux à l'entrée, et mesures à la sortie en temps réel, permettaient la vérification de l'appareil comme s'il était branché dans son univers naturel.
Et sur l'imprimante défilaient les résultats des mesures et dans le cas où l'une d'elles sortait des limites imposées par le constructeur, une adresse renvoyait l'opérateur à son programme pour ensuite faciliter le dépannage.
Tout l'art du programmeur est de fournir en cas d'erreur le meilleur diagnostic pour situer la panne électronique dans l'unité testée.
Il existait des tests qui ne demandaient que peu de temps, mais d'autres plus complexes qui prenaient jusqu'à une heure pour accomplir toutes les vérifications. Celles-ci terminées avec succès, Monsieur le Contrôleur-qui-était-ma-terreur, signait en bas de page que la boite-noire satisfaisait aux exigences et plombait avec des étiquettes le boîtier avec son sceau "bon pour le service ". C'était pour moi une grande satisfaction. 
Un jour que j'avais écrit un programme pour tester un boîtier particulièrement délicat, le Contrôleur exigea de moi  d'effectuer trois fois sa vérification sans interruption entre les tests sans aucune faute et de laisser dans le panier de l'imprimante  jusqu'au lendemain, les trois reports sans les séparer !!... Ce Contrôleur avait le flair de "Muzo filateur" (3), mon héros de bande dessinées des années d'après guerre.
Je dois avouer que si il n'y a pas de meilleur moyen pour être sur de la fiabilité des tests, ce fut  pour moi un supplice que d'attendre le déroulement complet des opérations sans erreur aucune. Il faut savoir que des milliers et des milliers de mesures sont exécutées lors d'un cycle et que toutes devaient être concluantes. Le matin, le Contrôleur vint vérifier que tout s'était bien passé. Je n'avais pas même touché à un pli de l'accordéon en papier qui s'était déposé dans le panier de l'imprimante pour ne pas susciter le moindre soupçon. Je respirais enfin heureux d'avoir réussi ma tâche, lorsque soudain mon ami-le-contrôleur-des-travaux-finis se tourna vers moi et me dit avec un sourire glacial :
"Très bien, mais pour plus de sûreté renouvelle maintenant ce test encore trois fois à l'affilée et je reviendrai après le déjeuner " ! Et il alla d'un pas alerte à la cantine et moi me rassis sur ma chaise (ce sadique m'avait coupé l'appétit) et dus recommencer ces tests dont je croyais m'en être débarrassé. Il faut préciser qu'une panne de secteur, une surtension fugitive, un caprice électrique, le rebondissement d'un relais,  peuvent mettre à bas trois heures de patientes vérifications. Il ne me resta plus qu'à me confier à Zeus, qui outre d'autres Portefeuilles, cumule aussi la fonction de Dieu de l'Electricité et à lui demander sa clémence pour quelques heures seulement.
Je guettais penché sur l'écran la progression des vérifications et appréhendais l'apparition fatidique d'une mesure erronée et alors je me promis de céder mes jours de vacances patiemment économisés à la Caisse de Secours du Comité d'Entreprise, pour que se termine mon angoisse avec le succès.
Les tests se terminèrent pacifiquement à notre satisfaction commune. Quelques minutes après la signature victorieuse, j'avais déjà oublié mes paroles d'ivrogne en pensant qu'après tout, ces jours de vacances je les avais bien mérité. Mais on n'implore pas le secours des Dieux à la légère, car le lendemain vengeance ou mauvaise chance, le Contrôleur me téléphona que les imprimés du test par mégarde avait été déposés par la nouvelle secrétaire dans le panier des papiers destinés à être  hachés menus dans la machine à détruire les documents, et que donc, il me demandait en me présentant ses excuses (!), de bien vouloir refaire un autre cycle de mesures....

J'en attrapais une  "rabbia" carabinée mais je dus me plier à ses exigences, et me contenter dans mon for intérieur de le traiter de "pechcadore" et de le maudire ainsi que ses ancêtres dans le riche vocabulaire qui fut celui du pataouete (4).
En fait mon ami voulait être sûr que les vérifications étaient fiables, et que l'on pouvait s'y confier aveuglement. Il est vrai, que de certains de ces appareils dépendent des vies humaines et qu'on ne confie pas son enfant à n'importe qui.


Et puis un jour, en sortant de son étagère cette fragile maquette un peu poussiéreuse que le plumeau n'avait pas caressé de peur de la briser, je me suis mis à rire  et écrivis ces lignes qu'elle m'avait inspirées. Et comme tout a une fin, et que je ne peux pas décemment faire le Grand Voyage comme un Pharaon  avec ses objets coutumiers auprès de lui, je pris une rapide décision. Pour éviter au modèle de se retrouver un jour sur le trottoir avec des livres dépenaillés, et au risque de faire la joie d'un chien qui balise sa promenade quotidienne,  je pris un marteau et d'un coup brisais en éclats ce qui me causa tant de soucis mais aussi de grandes joies pendant des années et en pris le cliché ci-dessous :

 

jouets 0420
                 " Sic transit Gloria Mundi " !   

 

Ai-je été poussé par ce passage de l’Ancien Testament : « הֲבֵל הֲבָלִים הַכֹּל הָֽבֶל », "vanité des vanités, tout est vanité" !, ou tout simplement par un  zeste de folie que je regrette déjà ?.


Notes:

 

(1) "Boite-noire" qui est la traduction fidèle de "Black-box" universellement employée, est souvent peinte aussi de couleurs voyantes ! Pour en savoir plus :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bo%C3%AEte_noire 

 

(2) Langage de la machine.

C'est le cauchemar du programmeur qui doit sans cesse se mettre à la page, vu les progrès continuels de ces langues très vivantes. Dans le transport du personnel, alors que les uns somnolent ou commentent les journaux , on reconnaît un programmeur à ses sourcils froncés sur des lignes dignes des hiéroglyphes,  pour me pas perdre de temps...

http://fr.wikipedia.org/wiki/Langage_machine


(3) Placid et Muzo étaient les héros animaliers d'une bande dessinée paraissant dans le journal "Vaillant". C'est dans ses feuilles que je vis pour la première fois  en 1946 les dessins de personnages sous la menace des soldats allemands entrant dans les Chambres à Gaz. Ce journal pour enfant était d'obédience...communiste pour sans doute faire concurrence à son pendant "Coeur-Vaillant" lui très en odeur de sainteté et lu par mes petits camarades de cours-moyen !. Évidemment je ne saisis ces nuances que plus tard. Et voici des images  de Placid, cet  Ours très gourmand et un peu nigaud et de Muzo, le rusé Renard  dont les aventures amusantes me passionnèrent. J'attendais fébrilement la parution hebdomadaire dans la vitrine de la vieille marchande de journaux et babioles de la rue Sadi-Carnot, à deux pas de la maison, près du carrefour de l'Agha à Alger.

Quelques images :

 http://www.google.com/search?q=placid+et+muzo&hl=en&client=gmail&rls=gm&prmd=ivns&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=d4w6Tqv6NIaxhAeUo-SdAg&ved=0CDQQsAQ&biw=922&bih=489 

 

(4) Extrait du Dico Pataouete du remarquable Hubert Zakine:
http://hubertzakine.blogspot.com/2011/07/le-dico-pataouete-de-hubert-zakine_25.html

 

  Rabbia :Colère.


"Pechcadore" de l'italien pescatore, pêcheur : sous entendu malicieux de fainéantise. : y fou rien çuila, un vrai pechcadore!

 

 

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

%onoque à Marseille 13/09/2011 09:19



Les ex-collègues sont probablement dans la même ambiguité douce-amère. Voir les autres vieillir, c'est se voir... moins jeune, dans le gentil regard des autres.  Tant qu'à faire d'y aller,
et à s'attendre au choc parfois brutal de la rencontre, vous apporterez votre humour, votre autodérision amusée et sensible.



Marseillaise 12/09/2011 18:29



J'ai apprécié aussi cet article, sans tout comprendre de ces tâches à accomplir.


Les contôleurs et autres chefs ont tendance à négliger la pénibilité d'une tâche, et le stress qu'elle engendre, puis la fatigue, physique et morale.


Malheureusement, nous ne parvenons pas à leur dire, dans la langue qu'ils sont censés comprendre: "Dear Boss, do it yourself ! "


 



georges L. 13/09/2011 07:10



Ces souvenirs laborieux nous accompagnerons jusqu'au bout du chemin : dans quelques jours ce sera la réunion annuelle des "anciens", organisée par le Comité d'entreprise. Généralement je n'y
participe pas, car revoir quelqu'un après un an, c'est toujours aussi  triste que  de voir un arbre chaque fois  de plus en plus penché et défeuillé. Mais ce sera une bonne 
occasion pour échanger nos adresses électroniques !



Quichottine 09/08/2011 23:31



Vous avez de nouveau fait jaillir des souvenirs, Georges....


Peut-être ai-je tort, mais je crois que nous progressons en langage machine alors que dans un même temps, nous oublions que le langage sert à communiquer tout d'abord entre humains.


J'ignore ce que nos enfants garderont de ce que nous avons conservé de nos années passées, mais je sais que cette maquette détruite m'a fait un peu de peine. Elle représentait quelque chose
d'important, je crois.


Bien sûr, lorsque nous aurons à répondre de nos actes, nous n'aurons pas besoin de tout ces petits riens qui firent notre vie... mais faut-il s'en séparer avant d'avoir fermé les yeux ?


Je ne sais.


 


Passez un très beau mois d'août, Georges.


 


 



Georges L. 10/08/2011 10:41



Bonjour Quichottine,
Mon problème permanent est l'espace vital, qui comme chacun le sait est quelquefois la source des guerres. Si je me suis débarrassé de cette maquette, cela ne veut pas dire que je sois détaché
des choses de ce monde: je suis en effet un conservateur maladif, depuis les cahiers (sélectionnés) de mes enfants, jusqu'au moindre bout de papier qui me rappelle la chronique familiale. Bien
sur les chères lettres, mais aussi des tickets de voyages, des milliers de timbres (sans aucune valeur d'ailleurs ! Et des photos en noir et blanc classées ou pas, puis des boites entières de
diapositives avant l'apparition du digital. Des pièces de monnaies inutiles, des jouets fatigués, des photocopies de documents sur les racines familiales en cinq exemplaires, un pour chaque
enfant qui pour l'instant ne s'en soucient pas ! Et des livres des livres des livres en français et en hébreu qui font plier les étagères. Lorsque je suis sur le trottoir d'une boutique de livres
d'occasions qui me cligne de l'oeil, je traverse vite la rue, exactement comme j'évite  de passer devant la boulangerie qui exhale à distance des odeurs de pain chaud et de gâteaux interdits
! Chaque fois je me décide à prendre une bonne résolution en ouvrant des cartons pour trier le superflus, mais comme je suis à la fois le procureur et l'avocat, la moisson est maigre...
Cet été ici est un enfer et j'attends avec impatience l'arrivée de l'automne. Les Cigognes sont arrivées par milliers en Israel, de plus en plus nombreuses chaque année. C'est un spectacle qui
m'émeut toujours et évoque ma lecture préférée de mon enfance de " Klapp la Cigogne ". Merci d'avoir pris le temps de me lire .Bonnes vacances avec les petits lutins.
http://www.abebooks.fr/rechercher-livre/titre/jacques-le-poucet-et-klapp-la-cigogne-au-pays-de-francoise/auteur/a-fraysse/sortby/3/



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