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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 20:41


2012 se meurt, 2013 pousse
notre porte.  "Je ne sais ce dont sera faite l'année prochaine"* , cette phrase  la prononçait mon cher père, comme un leitmotiv, bien qu'il toujours s'efforçât de cacher ses soucis. A peine revenu de la Guerre, comme ses frères, il dut recommencer presque  à zéro sa situation: sa voiture réquisitionnée  par les américains lui fut rendue comme une épave, et la Minoterie familiale confisquée par Vichy et mal entretenue eut  aussi à affronter les vicissitudes juridiques de l'après-guerre.
Ma mère avait reçu en héritage, très jeune orpheline de 14-18, un petit immeuble situé  près des Halles d'Alger à Belcourt qui devait lui assurer une rente. En fait, cet immeuble vétuste, qui avait été secou
é par les bombardement en 1942, coûtait plus cher en réparations que n'en rapportaient les maigres loyers. Chaque fois que son concierge Monsieur Féminias sonnait à notre porte, c'était pour apporter la liste des  doléances (justifiées) des locataires. Ce géant, qui exhalait une forte odeur de tabac froid à dix pas, outre sa fonction subalterne avec sa femme de gardien d'immeuble, travaillait aux Chemins de Fers à la gare de l'Agha, en tant qu'homme à tout faire et je pouvais souvent le voir  de ma fenêtre cercler de neuf les grandes roues  de chariots à bagages. Un spectacle passionnant. De forgeron il en avait la force et l'habileté . Il encastrait à grands coups de maillet la roue en bois dans la jante de fer rougie,  et c'était  alors une course de vitesse pour éviter que le bois ne brûle,et il l'aspergeait ensuite d'un seau d'eau qui se vaporisait pour terminer son travail.
Mais revenons à cet hiver méditerranéen  sans neige.
ll y a des années, où les dates des fêtes de Noël et de Hanoucca(1), se chevauchent. Pour les uns, c'est un sapin décoré, (en réalité un épicéa); pour les autres, c'est la  "Fête des Lumières", avec des chandelles allumées une de plus chaque soir, (en tout huit et le chandelier est placé bien en évidence près d'une fenêtre  Mais le dénominateur commun est la grande joie des enfants. La plupart de mes camarades d'école communale mettaient leurs souliers devant la cheminée, (à Alger l'hiver était très humide, mais il y avait aussi  dans certains appartements de fausses cheminées décoratives) ou à défaut à côté de l'arbre en pot enguirlandé, mais d'autres comme moi, qui dit-on, ont les pieds fourchus, reçoivent leurs cadeaux directement de leurs parents. J'avais en commun avec mon ami Brakchi de ne pas fréquenter le catéchisme à St-Charles. Son grand-frère était le laitier du quartier Clauzel. Durant les restrictions, il avait coutume de couper le précieux laitage. Il pensait naïvement  puisque le mélange restait aussi blanc que la neige de son Djurjura, que le contrôleur des fraudes n'y verrait goutte...Hélas pour lui, dura lex sed lex, sa boutique dut fermer... Brakchi était un enfant chétif, comme moi alors, ce fut une des raisons de notre solidarité lors des bousculades aux recréations avec les autres élèves...

La semaine précédent les Fêtes, c'était chez-nous un peu différent . Les parents, oncles et tantes, à voix basse, dans un secret semblable à l'Opération Torch(2), rassemblaient les menus offrandes qui allaient s'entasser dans un coin théoriquement insoupçonnable de la maison. Mais moi qui furetais partout, connaissais évidemment  ce haut de placard, sous les coussins, une cache inaccessible à nos courtes jambes. Mais nous savions retenir notre curiosité par respect et  pour ne pas gâcher la surprise.
Évidement mon cousin très diable, jamais ne put se retenir d'ouvrir les  cadeaux avant l'heure en grimpant sur l'escabeau pour atteindre le haut de l'armoire de ses parents. !
Très tôt le matin de la fête, mon frère et moi en pyjama, nous nous réunissions dans le même lit, en pouffant de rire en écoutant des bruits étranges dans cette aube silencieuse. Mon père, dans la proche salle de bain, ouvrait un sac de coton hydrophile, et face au miroir essayait d'en faire un collier de barbe vénérable qui ne glisserait pas au moindre hochement de tête!. Il avait choisi une sortie de bain rouge, et encapuchonné, il ne lui manquait même pas  la hotte, faite de notre corbeille à papier en osier jaune, de notre chambre, qu'il avait subrepticement empruntée la veille. Et enfin prêt, cet amour de père Noël frappait à la porte de notre chambre, suivant le même rituel tous les ans, en déguisant sa voix,  et nous étions censés ne pas le reconnaître. Il déposait alors son fardeau et commençait sa distribution, sans oublier de rappeler le nom de chaque donateur.  Assis sur le lit, nous recevions à tour de rôle, les cadeaux de toute la famille, un jeu de Monopoly, un numéro complémentaire pour le mécano, mais surtout des livres, les Cent et uns Contes, Pantagruel et Gargantua, Les Misérables, (version intégrale), le Dernier des Mohicans, Flika, le Fils de Flika, les Contes d'Andersen, le Conscrit de 1813, les Contes d'Alphonse Daudet, Gulliver, des Jules Verne, tous ces trésors universels de la littérature pèle-mêle, sur notre lit, avec un kaléidoscope, un jeu de cartes, des pâtes à modeler, et bonheur suprême pour moi, un poste à galène, dans son coffret de bois.

Certes, j'exagère un peu et ces "dona ferentes" s'étalaient sur plus d'une année ! N'empêche que les Jules Verne, à la tranche dorée et reliés d'une couverture rouge, étaient de merveilleux présents qui appartinrent à Robert, le fils de notre très vieille tante Julie(3). mariée à David Caïn et parente de Julien Caïn(4), le célèbre Administrateur de la Bibliothèque Nationale.
La hotte enfin vidée, notre père-Noël nous confiait,, le visage soudainement  plus rembruni  chaque année "qu'il ne savait pas ce dont serait faite l'année prochaine"*. Les problèmes économiques, les soucis, il ne nous les faisait pas partager, seule cette petite phrase, que nous faisions semblant de ne pas entendre pour ne pas gâcher notre égoïste plaisir à ouvrir ces présents. Ainsi, à l'école, nous pouvions échanger nos commentaires sur ces offrandes avec nos petits camarades, sans nous sentir frustrés.
Mon père, qui déclamait sans peine le "Bateau Ivre" de Rimbaud ou autres poèmes, et aussi respectueux de son héritage judaïque, se transformait, une fois l'an, en porteur de joie universelle, par amour de ses enfants.
Mais une année bien sombre, celle ou les jouets étaient encore de pacotille(5), mon père pris de court et  s'improvisant menuisier, décida qu'un vilain sachet de papier marron n'était pas convenable pour contenir quelques pièces de Mécano, mêmes écaillées, qu'il avait dénichées.  La veille au soir, après une journée de labeur, il prit une scie, un marteau, des clous, des baguettes de bois de carouge qui traînaient dans le placard à outils, et s'employa à construire une boite, avec même des cloisons pour ranger les vis et les écrous. Évidemment dans le plus grand secret ! Certes, ils étaient faits de vil métal  (comme les pièces de monnaies d'alors en ersatz de Nickel!) et s'adaptaient mal  à  nos petits doigts, et les composants en tôle ajourée étaient trop ductiles, mais pour nous c'était un trésor!.
Et là, après soixante ans, je dois demander pardon à notre voisin, du dessous du bruit infernal que ce marteau fit en enfonçant ces clous dans ce bois rébarbatif, à minuit, et sur le carrelage !!
Il resta à mon père encore un peu de temps avant le lever du soleil pour passer le tout au brou de noix. Le matin, deux boites magnifiques avec couvercle et charnières, remplirent la hotte miraculeuse . (J'espère que restées à Alger, elles firent la joie d'autres enfants, après tout, ce pouvait être aussi une boite idéale pour disposer des cacahuètes et des biblis...).

Mais cette distribution était à peine terminée, qu'un coup de sonnette matinal retentit au palier. Je suivis mon  père, encore enveloppé de sa cape qui,  par réflexe, alla ouvrir la porte, et se trouva nez à nez avec.. ce Monsieur Fémenias, stupéfait et ne croyant pas ses yeux rougis par la forge, de voir "Monsieur Lévy" en Père-Noël  !! J'imagine que la description qu'il en a dû faire à sa femme, de retour rue de l'Union, a dû faire rire plus d'un  Belcourtois. Moi même j'en ris encore, mais je vous en prie, ne racontez cette histoire à personne.
Aujourd'hui. avec mes cinq enfants nés en Israel, je n'ai pas imité mon père, et sa façon originale de nous gâter, car évidement de minorité nous sommes devenus une majorité !.
Au jardin d'enfant, ma petite fille a comme tous les bambins dansé au son des chansons enfantines de Hanoucca. Comme ses petits camarades elle a dégusté ces fameux beignets sucrés au coeur de confiture, et alors sans doute fatiguée par cette matinée, a décidé de s'allonger sur le linoléum frais pour reprendre des forces...
Elle vous souhaite à vous tous, chers lecteurs et lectrices, une année sereine  et riche en heureux évènements.

28.11.12 034
Notes:
(1) Hanoucca:
(2) Opération "Torch" :
(3)  Julie Caïn:
Soeur de mon Grand-Père paternel Charles Lévy, ses parents  étaient originaires de Soultz (Haut-Rhin) et en 1870, après la défaite de Sedan, choisirent de s'enregistrer dans le Territoire de Belfort pour rester Français et échapper à la nationalité allemande imposée par les Prussiens. Femme extraordinaire, elle sauva les jeunes cousins après la défaite de 1940 en les cachant dans un tombereau...Elle était parente de Julien Caïn(4) qui fut le brillant administrateur de la Bibliothèque Nationale de France. La politique de la France d'alors étaient de peupler l'Algérie. Ainsi ils se retrouvèrent, les familles Lévy , Caïn,  Blum,  Bloch,  Dreyfus,  Geisman, Meyer et bien d'autres pionniers dans ce pays où régnaient le paludisme, l'insécurité, la sécheresse, les razzias et même encore le trafic d'esclaves noirs.
Ces noms maintenant s'effacent lentement sur les tombes profanées de nos cimetières.

(4) Julien Caïn : 


(5) de pacotille :
Durant les restrictions, les matières premières étaient exportées à l'Etat Français de Vichy. Le blé, les agrumes, comme les minerais de l'Ouenza traversaient la Méditerranée pour aider l'occupant qui ainsi faisait une ponction sanglante dans l'Algérie. Les Indigènes en particulier souffrirent  de  ces privations et grâce aussi à la propagande des envoyés de Berlin en Afrique du Nord, une révolte cruelle soigneusement fomentée par les agitateurs, éclata à Sétif et dans l'Ouest Constantinois le 8 mai 1945, la date choisie pour célébrer l'Armistice.
  

 


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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

Monique 02/02/2013 09:36


Les bêtes de vos cauchemards veulent vous dévorer. Mais le font-elles? non, puisque vous en avez peur ! la peur elle-même montre que vous n'êtes pas dévoré ! Au réveil du cauchemard, ne
vous dites-vous pas, regardant ce qui vous entoure, qu'il n'y a pas de bêtes féroces et affamées, ni sous le lit, ni dans l'armoire ?et que vous conservez toutes vos chances de survivre
convenablement pendant quelque heures (sans savoir combien, évidemment) ? On a raison d'avoir peur, car le monde est violent... mais il est également magnifique, vous le savez bien. J'ose même
dire que vous contribuez fortement à sa beauté et à sa bonté, en faisant ce que vous faîtes du mieux que vous pouvez. C'est la meilleure réponse possible, selon moi, aux horreurs et méchancetés
humaines. Le meilleur antidote contre la terreur qui nous ronge tous - et pas seulement vous. Nous avons intérêt à ne pas la laisser nous asservir. 


Je ne me fais pas d'illusion, les bêtes féroces m'engloutiront tôt ou tard. et vous aussi, comme tout le monde. Mais, puisque je sais,  avec certitude, que cela
arrivera, je ne vois aucune raison raisonnable de mourir de peur maintenant, pendant que je suis encore vivante. Ce serait un absurde gaspillage.


Bien à vous.


 


 

Georges L. 06/02/2013 10:17



Il y a quelques années j'avais cherché notre chat qui avait disparu depuis quelques jours, et n'était pas revenu d'une de ses escapades habituelles. Je le découvris au fond d'un buisson, et qui,
comme Baudelaire aurait-il mieux décrit ce spectacle de la décomposition:

"Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s'élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.."
(Les Fleurs du Mal)

J'eus vraiment du rassembler mes forces pour transporter cette carcasse vivante en un lieu loin des yeux de mes enfants.
Ce souvenir me hante lorsque je vois le toupet des Cyprès des cimetières onduler au dessus des tombes et des sentiers ratissés, cachant la vie souterraine et secrète du cycle de la vie.



Monique 27/01/2013 20:21


Incertitude, ô mes délices,


Vous et moi nous nous en allons


Comme s'en vont les écrevisses,


A reculons, à reculons.


Apollinaire, dans "bestiaire", allez voir le chat, la carpe, le paon... l'incertitude est un délice, car le fait de marcher à l'envers nous interdit de voir où l'on va, bon ou mauvais. Ne vous
faites pas de souci, vivez le présent : demain n'est pas forcément une horreur.  Quant à l'inquiétude, nous partageons tous ce sentiment d' "intranquillité". Aristote dit que d'elle découle
la philosophie, "fille de l'étonnement" . St John Perse pene que la fille de l'étonnement c'est surtout la poésie: je lui donne raison, n'en déplaise à Aristote...

Georges Levy 01/02/2013 14:13



Bonjour Monique,

A propos de bestiaire, je ne sais si les causes de mes tourments sont les Informations, mais il m'arrive dans un cauchemar d'être la proie de bêtes féroces qui veulent me dévorer...Je ne peux
attribuer cet état à un excès de trop bonne chère...Cela me rappelle que pendant les années d'impitoyables restrictions à Alger pendant la Guerre, mon frère et moi allongés sur le tapis,
dévorions des yeux les images colorées d'un "Larousse Culinaire" et nous nous battions pour être le premier à choisir un gâteau..... 
Amitiés.



Monique 22/01/2013 06:45


Le moment du présent, même le présent d'une fête, entre le passé et l'avenir, est aussi entre la vie et la mort Les deux sont présentes dans chaque instant de chaque vie. L'enfance est lâge
bienheureux où l'on ignore cette dualité menaçante. Les adultes la connaissent, mais ils cherchent à préserver l'enfant et son bonheur . Leçon: espérer ! L'avenir ne peut être entièrement
mauvais...


"à l'an qui vient", dit-on en Provence le jour de Noël; "et si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins".


L'incertitude quant à l'avenir fait un peu peur; mais, par amour pour ses fils, votre père contribuait à leur part de bonheur, père Noël en rouge équipé de sa hotte. Le vrai cadeau de
l'amour, c'est l'amour justement, qui masque l'inquiétude et s'amuse à se déguiser en ce personnage exclusivement bienveillant, qui provoque les rires, l'émerveillement.


L'avenir, je le vois porteur de fort belles choses. Il y a quatre ans, savions-nous quelles bonnes choses nous vivrions?Il en est de même aujourd'hui.Vive 2013 !


Monique. 

Georges L. 27/01/2013 11:44



L'incertitude m'envahit et même me ronge au fur et à mesure que les années passent. J'essaye bien de me réjouir  des évènements qui illuminent et enluminent la vie familiale, mais n'arrive
pas à chasser les soucis présents et à venir. Heureux celui qui est épicurien et pas curieux du futur...



margareth 02/01/2013 23:21


Ah ! Les souvenirs de meccanos ! Celui de mon père est l'un des rares objets que ma grand-mère pu récupérer (entier et en bon état) dans les gravats de sa maison bombardée lors du débarquement en
Normandie. Le plus âgé de mes frères le reçu comme cadeau de Noël et n'en perdit pas une pièce. Le plus jeune de mes frères le mit en morceaux, en égara la moitié, maltraita le reste et je crois
qu'il a fini à la déchetterie lorsque nous avons vidé la maison de nos parents. Les jeunes des années soixante ne respectaient déjà plus rien, aurait dit ma mère. J'en ai été triste pour mon
père.


Ne restons pas dans la nostalgie. Que cette année nouvelle vous réserve de bonnes surprises pleines de joie à vous et à votre famille !

Georges Levy 08/01/2013 15:32



Bonjour Margareth,

A mes enfants j'avais offert de ces jeux de construction en... plastique...Le meccano demande trop de patience et surtout de soins pour ne pas se perdre...Maintenant si rien n'est électrifié ou
digitalisé, cela n'attire pas les jeunes de notre temps électronisé et automatisé..A notre époque tout est à consommation rapide...Nous restent de magnifiques souvenirs et c'est bien ainsi, à
chacun sa vitesse de croisière..
Encore tous mes voeux pour l'An Treize.
Amitiés sincères.



René 01/01/2013 07:02


Bonjour Georges,juste un petit passage pour te souhaiter ainsi qu'a ta famille une bonne annéee 2013 et surtout une bonne santé et la paix pour Israel...

Georges Levy 08/01/2013 16:31



Bonjour René,

La Paix régnera ici quand les poules auront des dents...(Elles en étaient pourvues il y a quelques millions d'années, mais pas d'espoir de les voir repousser pour l'instant !). J'espère que les
"Fêtes" traditionnelles se sont bien passées dans ton Limousin. Ici ce sont d'étranges bourrasques qui déracinent les arbres les moins solides. Donc en tant que fragile cocotier, je m'absente de
me promener au grand vent...
Amitiés d'une vieille branche...



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