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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 14:26

 

 

  Danger de Maure

 

 

 

Alger-Crique

 

 

                               Une crique*, comme seul le littoral algérois en avait la secrète beauté.

 

 

 

Quand Alger revêtait sa robe d'été, tout se simplifiait pour moi, plus de cartable et de soucis scolaires, plus de vêtements engoncés, de tricot de laine qui me piquait le cou et  de chaussettes hautes avec leurs élastiques qui me sciaient les jambes.

Je faisais claquer le carrelage frais de mes pieds-nus bronzés qui portaient déjà la marque blanche laissée par mes sandales.

Avant que la fournaise ne s'empare de la ville, je pensais aller rejoindre mes cousins pour aller nous baigner. Ce jour-là, je ne sais pourquoi, car la journée de  "Tisha-bé-Av"(1) et ses interdictions étaient déjà bien derrière-nous, les habitués de la baignade ne seront pas au rendez-vous.
Ni mon grand-frère Michel, ni Jean-Paul Lévy, ni Alain Stora et Claude Schebat, ni Jean Bernheim et Jacky Zeraffa, ni les soeurs Jacquotte et Madeleine Tabet ne seront donc pas de la partie aujourd'hui. J'étais de loin le cadet de cette bande dont souvent je ne comprenais pas les plaisanteries d'étudiants.
Je fus désappointé à la perspective de prendre un bain de mer seul sans nos ébats joyeux, mais surtout un peu effrayé à l'idée de faire cette excursion sans accompagnement. Mais vue de ma fenêtre la mer brillait dans la baie, étale et bleutée dans cette belle matinée.
Je ne pouvais résister à son appel.
Je m'enhardis donc et préparais mon sac marin où j'y fourrais ma "fouta"(2)  de plage, une bouteille d'eau remplie au robinet de la cuisine, et dans un  sachet une grappe de raisin vert que je pris de la coupe de fruits de la salle à manger..
-Georgicot, où vas-tu ainsi ?
Au revoir Maman, je vais à la plage, à Miramar !
-Quoi tout seul ?
Heu, oui, tout seul...
-Fais attention en traversant, et aussi aux oursins près des rochers... surtout ne reste pas longtemps au soleil !.
Le maillot sous mon short, j'étais prêt avec un carnet de tickets pour partir à l'aventure.
Elle commença proche de chez-moi, à l'arrêt du Moulin, où j'attendais le tram des "céféra"(3) pour la Place du Gouvernement. Je laissais aux ménagères chargées de couffins revenant des Halles et aux passagères voilées prioritaires avec leurs ventres enflés, les bancs de bois vernissés, et me tenais au plus prêt du wattman au fez rouge pour jouir du paysage et des impromptus du trajet. Avec lui, mais des yeux, je tournais rapidement le volant de fonte pour ralentir la motrice à l'approche d'un tournant ou poussais la manette du rhéostat pour gérer la vitesse du tram dansant sur les rails. Du pied il faisait tinter son timbre pour écarter les autos et les piétons , les moineaux eux qui picotaient du crottin s'envolaient au bruit de ferraille de ce petit train électrique!
En passant sur le Boulevard Carnot, je pouvais déjà voir de près l'eau scintillante domptée par la jetée.  Je descendis sur la Place, qui m'aveuglait les yeux de sa blancheur pour chercher l'arrêt du car qui me conduirait à Miramar.

Un peu désorienté par la foule des passants et des oisifs qui se croisaient aux pieds de la statue du Duc d'Orléans, je me frayais un chemin entre les femmes en haïk, les bruyants porteurs de marchandises en chéchias, les passagers débarqués fraîchement de la Gare, les étudiants de la Médersa aux visages d'ascètes, et les vieux venus faire leurs ablutions à la Mosquée de la Pêcherie avant la prière.

 

Sur cette carte postale de 1930, on peut distinguer le tram des C.F.R.A. .

Alger-1930-Place du Gouvernement

Je finis par trouver la chicane de l'autobus en stationnement, et je n'étais pas le seul à espérer à y monter avec les propriétaires de paniers pansus et même de cage à poules. Cette fois je ne trouvais plus de place assise et du me contenter au démarrage de me tenir à une poignée à portée de ma main. Les fenêtres entrouvertes au maximum laissaient entrer l'air chaud du vent de la course et qui au moins avait l'avantage de balayer les odeurs animales. Le car devait continuer sa route jusqu'à Guyotville et faisait des arrêts fréquents où montaient plus de voyageurs qu'ils n'en descendaient.
J'essayais d'entrevoir la mer, mais tous ces corps en sueur me bouchaient le paysage du littoral. Un arabe se serra contre moi et j'essayais de dégager mon dos, mais j'étais coincé par le montant de l'autobus. Quoique que je fis en essayant de changer de position, il se collait à moi quand je m'efforçais de me libérer et d'atteindre la porte. L'autobus ralentit et je vis l'arrêt de Miramar. Rouge de confusion, je piétinais les voisins pour gagner enfin la sortie, mais il essaya encore  de me retenir en me tirant par la manche de la chemise. Je lui donnais un violent coup de coude en arrière et me dégageant je bondis sur le trottoir en me retournant pour vérifier que j'étais enfin seul, et que ce sale individu était resté dans l'autobus que je suivis des yeux, s'éloignant dans son panache de fumée bleue pour disparaître à un tournant.
Je tremblais encore, mais plus que jamais voulus descendre sur cette plage, par le petit sentier qui longeait le cimetière musulman.

La mer que je croyais si calme et transparente  avait pris la couleur violette de celle prête à se mettre en colère. La plage était déserte et n'avait rien de tentant cette fois. Même les fragments de verre polis par le ressac et les débris de brique bien plats et arrondis que j'aimais lancer pour faire des ricochets  me laissaient indifférent tant j'étais marqué par ce qu'il venait de m'arriver. J'eus le désir profond au bas de la falaise de m'éloigner encore plus et je décidais de nager jusqu'au Grand Rocher. Un exploit qui n'en était plus un pour moi depuis le début de la saison lorsque je faisais cette traversée en compagnie des grands.

Soudain le vent s'était levé et la mer moutonnait, les vagues me giflaient la face, mais j'étais un bon nageur et progressais méthodiquement dans les creux pour me laisser remonter comme un bouchon et entrevoir alors le Grand-Rocher. Derrière-moi la plage s'était réduite à un fil sous la falaise. J'avais au moins l'avantage de ne pas voir le fond lointain où ondulaient les algues quand la mer était calme, ce qui m'impressionnait toujours beaucoup. J'essayais de ne penser à rien d'autre qu'à ne pas trop me fatiguer pour éviter une crampe à la jambe comme cela m'était arrivé une fois et avais du faire la planche pour me décontracter.

Lorsque l'eau tourbillonne autour du rocher, l'abordage n'est pas facile surtout que je devais veiller à rester bien à plat-ventre pour ne pas mettre les pieds sur les oursins. Après plusieurs tentatives, un bon remous me porta à la hauteur du rocher que je saisis avec bonheur et en m'y agrippant me hissais exténué pour y reprendre des forces. J'avais froid et pas envie de l'escalader pour voir de l'autre versant la mer ouverte et la houle qui venait du large.

J'avais voulu me prouver que j'étais intrépide, et bien me voilà tout seul, isolé sur mon île, et même invisible des chalutiers qui sortaient poser leurs palangres. Comme la solitude est mauvaise conseillère et pour ne pas laisser cours à des méditations inquiétantes, je me jetais à l'eau pour retourner sur la terre ferme. Cette fois les vagues me poussaient dans le dos, mais en biais ce qui  me dévia de mon but . Et malgré mes efforts je fus porté vers un petit rocher presque à fleur d'eau plein de varech et de plantes marines qui me frottaient le ventre à ma grande peur d'y déranger quelque poulpe ou même murène. Je réussis à passer cet obstacle en tapant des pieds et des mains pour me retrouver en eau libre et enfin proche du rivage. Ces graviers qui me blessaient la plante des pieds je les foulais cette fois avec le plaisir de retrouver la terre ferme. Mon sac de toile bleu m'attendait. Les grains de raisin vert jamais ne m'avaient paru aussi succulents. Mes lèvres restaient salées et ma bouche sucrée. Dans mon émotion j'avais oublié de mettre la bouteille au frais au bord de l'eau, comme nous en avions coutume ! Je bus donc au goulot et à grands traits une eau tiède mais délicieuse.
  Je décidais de me rhabiller sur mon maillot mouillé, pour ne pas aller dans la grotte qui nous servait de cabine, sachant pourtant que le sel me brûlerait entre les jambes après quelques pas,  et repris le chemin du retour. Par chance je trouvais une place assise dans l'autobus jusqu'au terminus de la Place du Cheval. En la traversant, je regardais cette fois avec suspicion les passants en burnous et montais rapidement dans le tram qui me ramenait à la maison. Je souriais au fur et à mesure que je me rapprochais de mon quartier. J'essayais d'oublier mon aventure en  regardant les quais et les bateaux défiler sous la fenêtre du wagon grinçant et les éternels marchands de tapis  déambulants  qui proposaient en cachette des bagues en or aux touristes qui ne savaient pas le décerner du cuivre poli.


-Georges, c'est toi ?
 Oui maman !
-C'est bien, tu es rentré de bonne-heure cette fois !.
 Oui ,la mer était trop agitée...
-Met tes vêtements dans le baquet et prend du linge propre .....

 

En cet après-midi de mon enfance je sortis donc doublement vainqueur d'une situation hasardeuse. Je m'étais ainsi octroyé un certificat d'aptitude à affronter les nombreux dangers qui allaient m'attendre à l'avenir sur mon chemin, avec la mention "passable, mais peux mieux faire" .....

 

 

Notes:


(1) "Tisha-bé-Av", le 9 du mois de Av du calendrier israélite:


Le 9 Av de l'an -422 avant J.C., Nabuchodonosor II, marche sur Jérusalem, détruit la ville et le Premier Temple, exilant le peuple, ou une grande partie de celui-ci en Babylonie. Le 9 Av, en 68 après J.C., Titus détruit le Second Temple, brûle Jérusalem, et exile les Juifs de leur Patrie. On peut aujourd'hui voir à Rome sur l'Arc de Triomphe de Titus, le bas-relief des esclaves juifs portants sur leurs épaules le Chandelier à Sept Branches en or massif qui décorait le Temple de Jérusalem il y a 2500 ans. Nul ne sait ce qu'est devenu ce Chandelier sacré. Une chose est sûre, est que malgré toutes ses péripéties le Peuple Hébreu et son langage ont survécu alors que bien d'autres civilisations ont disparu.

"Tchar-bév" prononçaient les anciens avec un accent judéo-arabe dont  nous nous moquions. C'était un jour de contrition et de jeûne. Les juifs d'Algérie avaient ajouté une tradition  à cette calamité qui interdisait aux enfants d'aller se baigner ce jour-là, en le baptisant pour nous effrayer comme étant le "Couteau dans la Mer". Ce mois d'été, la Méditerranée était en effet capricieuse et passait rapidement d'une mer d'huile aux vagues battant le littoral. Sans oublier les méduses urticantes. Le mois idéal pour la baignade étant en octobre, après les vacances....

 

(2) "Fouta" : nom arabe pour désigner une pièce de coton d'habillement et par extension dans le langage algérois la serviette de plage pour s'y étendre.


(3)  "Céféra" :
La prononciation locale pour lire les initiales du "Chemin de Fer sur Routes d'Algérie": C.F.R.A. Ces motrices et leurs wagons de couleur grenat  n'avaient pas tellement changé jusqu'à leur disparition en Janvier 1960 à cause des violences de manifestants descendus de la Casbah et les rues furent asphaltées pour éviter le déchaussement des pavés et les constructions de barricades....Les riverains cependant n'en gagnèrent rien en silence, car y succéda bientôt l'explosion finale de l'Algérie française...

 

Photo:

Cette superbe photo d'une crique est empruntée au site algercity.olxalgerie.com

 

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

René 22/08/2010 14:03



La pointe de Ras Acrata(côté nouvelle plage artificielle...avant!):






22/08/2010 16:14



Cette photo mérite une double "pancha" tant l'eau semble merveilleusement attirante. Je sens d'ici l'odeur salée qui en monte ....Notre bonheur estival était tout simple et frugal, merci
René.



René 22/08/2010 11:12



La photo (trés belle) me rappelle la pointe de Ras Acrata à la madrague....



Georges 22/08/2010 13:50



Bonjour René,


Cette photo, hélas, n'est pas de moi !. Je dirai pour paraphraser un homme célèbre : Mon Empire pour une bonne "pancha" dans cette crique de
reve...



Miangaly 17/08/2010 19:20



Quelle aventure !! Le genre d'histoire qui n'arrivent qu'aux garçons ! Les filles sont plus prudentes !


Je vous lis toujours avec plaisir !



Georges 18/08/2010 07:01



Les voyages (memes courts) forment la jeunesse . On ne peut rester toujours dans le cocon familial, il faut bien se fabriquer des souvenirs, certains sont merveilleux, d'autres beaucoup moins,
mais sans eux, qu'aurions-nous à raconter ? Merci de m'avoir lu Miangaly.



René 11/08/2010 15:18



Quel joli texte! je l'ai pris pendant une année scolaire,ce car de Guyotville.mon père ,aprés son premier accident cardiaque avait mis la boucherie en gérance et avait décidé de prendre du repos
à Guyotville .Tous le jours je prenais ce car jusqu'à la place du gouvernement ,puis le tramway jusqu'au centre pour rejoindre Gautier et le soir = sens inverse.....



Georges 11/08/2010 15:34



Bonjour René,


Ce devait donc un sacré voyage pour aller étudier au Lycée et pas facile pour rester éveillé pendant les cours !.


Et surtout de passer devant le littoral et la mer qui te tendait les bras ! Moi je serai descendu en marche....


Merci de m'avoir lu. Nos souvenirs ne sont pas prets de mourir...



Muad' Dib (ce n'est qu'un au revoir) 10/08/2010 08:42



Bonjour Georges, je te remercie pour le gentil message déposé amicalement au musée à ciel ouvert.


Je te souhaite une très belle journée.



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