Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 octobre 2009 2 27 /10 /octobre /2009 00:00
                                  Paul Cézanne Nature Morte

Écrit à l'
Encre Violette.


Pour  "mettre la table",comme nous le disions familièrement, c'est à dire l'habiller de sa nappe et dresser les couverts, il y avait un cérémonial qui n'incombait . J'allais chercher derrière la porte qui s'ouvrait sur la salle-à-manger, dans un angle, un long bâton sur lequel était enroulé le bulgomme. C'était une espèce de  mince tapis de caoutchouc-mousse indispensable à dérouler sur la table avant de déplier la nappe qui la rendait moelleuse. Ainsi le lisse placage de palissandre était protégé des chocs éventuels, des coups de chaleur des plats, et aussi des gestes désordonnés et impatients et même coléreux de l'enfance . C
hez nous, je pense qu'il en est de même dans chaque famille, il y avait des objets qui tenaient des places immuables, comme si l'appartement avait été construit pour eux .

Pour le dîner, en dehors bien-sur des très rares soirées où nous recevions des invités, le repas  se déroulait autour d'une petite table carrée située dans la pièce où dans le coin, près de la fenêtre,trônait le bureau de papa avec le téléphone . Elle avait l'avantage d'être proche de la cuisine elle même si extrêmement étroite d'ailleurs, que  moi aussi me heurtais à tout. Comme si l'architecte avait dessiné cet appartement et en fin de projet s'étant aperçu qu'il manquait le principal, l'avait coincé dans un coin mort .

Pour cette table de bois teintée au brou de noix, point besoin de bulgomme, une simple nappe en toile cirée à carreaux faisait l'affaire. Il faut dire que mon père arrivant tard le soir, je l'attendais avec impatience en aidant maman à poser les assiettes, et la lourde carafe d'eau. Cette carafe ventrue était en verre épais avec une fine  marque de moulage. Elle faisait partie de ces objets apportés alors par les américains en Algérie qui manqua de tout. Et nous nous en étions habitués.
Le beau service, lui, n'était sorti du buffet que dans les grandes occasions.  Maman coupait le pain avec un couteau dont le manche branlait depuis toujours, mais sa lame en dents de scie tranchait facilement la croûte brunie par la cuisson.
Le petit couteau à beurre avait lui un curieux manche en os et sa lame reposait sur une fente dans le beurrier, à coté du moutardier d'Amora et des double flacons de sel et de poivre à bouchons argentés.  Avec la panetière en métal décoré à la bosse et la coupe de fruits en étain, ils étaient les témoins muets et fidèles de la vie quotidienne , mais pour moi c'étaient des objets vivants qui accompagnèrent toute ma jeunesse . 
A travers l'épaisse porte d'entrée j'entendais monter l'ascenseur et claquer ses câbles  à chaque palier et lorsque il s'arrêtait au cinquième, devançais la sonnette et j'allais vite ouvrir le crochet en laiton  pour être le premier à embrasser mon père fourbu.
Le repas du soir était frugal, mais il m'en reste à ce jour des souvenirs émerveillés. Maman apportait toujours une salade de tomates à la vinaigrette, garnie d'olives vertes, souvent pour accompagner les restes du savoureux gigot du midi, avec des pommes de terre arrosées de la sauce et qui fleuraient si bon.
Mon père était un gros mangeur.
J'étais assis en face de lui. Je le regardais avec des yeux écarquillés. Il savourait ces pommes vapeur très chaudes qui me chatouillaient les narines .
- Georgicot, fini ton assiette s'il te plaît .
- Pas faim, répondais-je à maman en faisant la moue et haussant les épaules candidement pour être plus persuasif .
Et moi je faisais semblant d'être rassasié en regardant le plat se vider de ces pommes si appétissantes qui me tentaient tellement. Je freinais ma gourmandise. J'aurai bien voulu en déguster encore une autre avec une noix de beurre fondant, mais je retenais ma main et je jouissais de ma privation en voyant mon père heureux qui finissait les plats après une longue journée de travail .
Depuis, j'ai gardé cette habitude après avoir été servi, de toujours laisser les plateaux se vider lentement par les autres, qui y reviennent en picotant çà et là, encore une tranche de pachtida* , de pâté de viande où une portion de  gâteau à la cannelle...pour me réjouir de leur satisfaction .

A mon age avancé, reviennent souvent à moi des images maladives qu'heureusement je n'ai pas vécues, comme celles de ces malheureux léchant les poubelles dans le Ghetto de Varsovie .
 
Et je tremble toujours en voyant dans les musées les photos de ces familles souriantes entourées de leurs enfants à l'occasion d'une fête et qui quelques années après furent réduites au rang de déchets humains avant de mourir. Rien n'est acquis dans la vie et tout peut brusquement basculer. Car ce ne sont pas les ennemis des juifs qui  manquent.
J'ai comme tout le monde, souvent une saine sensation de faim.
A l'excès la faim tenaille. Le bébé en pleure de douleur.
Mais pour moi cela tourne au cauchemar de penser qu'un jour ou l'autre ma famille pourrait souffrir de la famine.

  Le Pain tressé du Shabat (Dafina.Net)

Certes, cela semble ridicule, mais l'insécurité économique a déjà fait des ravages.
Suivant l'enseignement du Talmud, il est interdit de jeter le pain:alors, chez nous on peut voir le matin sur le rebord d'une murette, et bien en vue dans la rue, du pain blanc du Shabat  de la veille ou des gâteaux secs, dans leurs sachets transparents, pour un affamé éventuel.Un geste symbolique certes, car en vérité les efficaces associations philanthropiques de "Soupe-Populaire" se sont multipliées ici ces dernières années et la moyenne d'âge des assistés a sinistrement baissé .

Maintenant revient à moi une autre image de mon père .
Je suis couché dans mon lit, dans la chambre peinte en bleu à la brosse et qui a laissé sur les murs de méchants piquants, comme c'était la mode alors. C'était donc que j'étais très jeune. Ce soir, mon père s'est assis sur la chaise de paille, tout près de moi. Pour me souhaiter une bonne nuit. Mais il s'attarde, un peu triste. Et en me caressant la tête évoque sa maman. Jamais je n'avais entendu sa voix trembler. Il ne m'en fallait pas plus pour pleurer en silence, et j'essayais de contenir mes larmes dans la pénombre de la pièce, et même fis semblant de m'endormir en me tournant contre le mur pour faire cesser ce monologue qui me serrait le coeur et l'oublier.

    Ma Grand-Mère maternelle et Georgicot (1938)

Ce n'est qu'après des dizaines d'années en lisant la date de décès de ma Grand-Mère que je  compris  l'explication de cette soirée angoissante avec le récit de mon père pour que je ne l'oublie jamais .


                                            Papa, Studio Gonzalès,(Constantine, 1939)


Un jour qu'il venait pour une courte permission de Tunisie, tout bardé de son épais ceinturon qui lui barrait la poitrine et d'un gros étui à revolver d'ordonnance,  chaussé de bruyants souliers à clous, avec des bandes molletières et des guêtres en cuir, je me revois avec lui devant la loge des concierges . Il alla saluer ces braves gens qui aidaient à leur façon ma mère seule avec ses deux enfants. Le Père Juan, plus d'une fois était venu ramasser à la maison une souris prise dans son piège à ressort . Elles étaient affamées et grignotaient même les bourrelets de coton des fenêtres, mais pire elles colportaient le typhus . Alors en quittant la loge mon père porta machinalement la main à son Képi, et moi en fit de même en portant la mienne à mon béret ! Papa ne manqua pas de me faire remarquer doucement que j'aurai du par politesse enlever ma coiffe, et cette image me reste précise jusqu'à ce jour.


Note :
Pachtitda : en fait un met à préparation rapide et sans prétention ,et à composants "pluriels" pour employer le veau qu'a bu l'air à la mode, mais singulièrement délicieux....
:
Izy Cohen évoque l'origine lointaine de ce mot en Aramaic, (hébreu ancien):P'SHooT = simple;  PaSHTiDa = quiche.


http://www.israel-catalog.com/upload/product/file_11530_2.pdfI


---------------------------------------0000000000000000000000000000--------------------------------------------- 

Partager cet article

Repost 0
Published by Georges Lévy - dans souvenirs
commenter cet article

commentaires

Georges Lévy 12/11/2009 19:34


Bonjour Hubert,
Mon mail est : georges_levy@yahoo.com


HUBERT ZAKINE 12/11/2009 17:47


tout est admirable. j'aimerai entrer en contact avec georges levy. j'ai écrit et publié une dizaine d'ouvrages dont"ma mere juive d'Algérie" et "le destin fabuleux de Léon Juda Ben
Duran,sieur Durand d'Alger". je suis de la rue Marengo et de Bab El oued. a bientot c'est admirable


René 01/11/2009 08:20


Encore un bel article! Chez nous  non plus on n'a jamais jeté de pain. C'était et c'est toujours à mon sens un énorme sacrilège alors qu'il ya tant de gens sur cette terre qui n'en ont pas
assez! J'ai éssayé d'inculquer cette valeur parmi d'autres à ma fille et je crois avoir réussi car son comportement est identique vis à vis de ses enfants.


Joëlle 31/10/2009 22:03


Bonsoir Georges, un témoignage fort en émotion et l'impression de vous connaître un peu plus à travers ces lignes... le tableau qui vient illustrer votre article est bien choisi.
Bonne soirée :-)


GABY 30/10/2009 09:31


je me répète : divisez vos articles !!
bonne fin de semaine


Présentation

  • : des souvenirs dans un mouchoir
  • des souvenirs dans un mouchoir
  • : souvenirs d'enfance et d'adolescence
  • Contact

Recherche