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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 13:37

Il est parfois de drôles d'idées qui brièvement viennent  nous effleurer sans qu'on les prenne au sérieux.
Ainsi en attendant sur le rebord du trottoir que passe au vert le feu pour piétons, et en reculant instinctivement  d'un pas pour laisser passer l'autobus qui prend toujours très court son virage au passage protégé, je pensais en souriant que d'être  écrabouillé arrangerait bien mes soucis financiers et délivrerait mes enfants du carcan des échéances
à rembourser pour payer leurs appartements...
 Au carrefour peu de piétons prennent la précaution de laisser une marge de sécurité aux pneus jumelés des transports en commun car le train arrière décrit un cercle intérieur plus serré que les roues avant. Témoins ces marques noires de caoutchouc sur la lèvre du granit arrondi par les frottements.  Plus d'une fois j'ai pris par la main une personne âgée pour l'empêcher de s'avancer dangereusement, car il  y a toujours un imbécile qui vole un feu qui passe au rouge.
Mais pourquoi ce bavardage puisque je n'avais pas l'intention de me trucider ?
Et bien parce que, pas plus tard qu'hier, par une magnifique journée ensoleillée, j'étais allé flâner au march
é pittoresque du Carmel, â Tel-Aviv. Après l'avoir descendu dans sa longueur, heureux de voir cette abondance sur les étals, en pressant le pas,  de peur de tomber dans le piège d'une pyramide de Makrouds et de Zlabia ruisselants de miel, de Loukoums verts et roses aux amandes poudrés de sucre, et d'autres délices comme le Halva incrusté de pistaches ou les Cigares feuilletés. Heurté çà et là par les paniers rebondis des ménagères et les chariots à bras des livreurs, un peu assourdi par les appels des vendeurs et  les musiques des cassettes où dominait le bouzouki, je débouchais enfin sur la Promenade aérée du littoral qui longe la plage de sable fin.


 

M7-Plage-Bograshov.jpg

 

 

Paradis  des enfants et des baigneurs et des... pigeons qui trouvent toujours de quoi picoter les restes de goûters.

 

M3.jpg

 

  Sur le front de mer, se dressent encore quelques maisons basses qui formèrent le Tel-Aviv des années 30. Les kiosques vendent toujours aux enfants ces rubans sucrés  de guimauve et de réglisse qui font leurs délices et...collent aux doigts.

 

M13--Rue-King-George-T.A-jpg

 

De là à l'arrêt de ma ligne pour revenir chez-moi, il n'y a qu'un pas. Entouré de jeunes touristes, inconsciemment vêtus trop légèrement et à la peau rougie et craquelée par les coups de soleil, je me rappelais en souriant  que moi aussi, nouveau venu il y a cinquante ans,  m'étais empressé de  bronzer* sur cette plage pour prendre la couleur locale bistre et m'étais exposé imprudemment sur le sable blanc brûlant sous un soleil aveuglant.
Bercé par le clapotis des vaguelettes, je m'étais endormi sur la grève à l'heure où le soleil était à son apogée. Lorsque la brise me réveilla, je ne pus me redresser tant mes jambes étaient douloureuses. Les muscles ankylosés firent de ma démarche celle d'un homme cassé en deux. Je me souvins alors d'un remède de bonne-femme qui consiste à appliquer... du yaourt pour soigner les tissus endommagé s et atténuer la douleur. Ainsi j'acquis chez l'épicier-apothicaire malgré lui, quelques pots sans doute délicieux mais très efficaces pour ma convalescence rapide.

* Pour me fondre dans la population, j'avais aussi essayé d'apprendre à rouler les "r" comme les habitants de longue date...Ma naïveté sans doute vous fera sourire, comme moi maintenant, qui m'adressant dans un convenable hébreu, reçois encore parfois de mes interlocuteurs des réponses en ...français !


    Au coin de la rue Hayarkon, une maison de style "Bauhaus", reconnaissable à son large balcon arrondi. Construites en petits blocs de silicate à l'époque pionnière où le ciment faisait gravement défaut, le sel marin en ronge les façades. Mais une fois bien ravalée, ce type de construction sur le front de mer est très prisé par les connaisseurs pour la vue sur la méditerranée et l'exposition à la brise d'été. 


M5-Hayarkon.jpg

 

Le coup violent me fut porté sur le coté gauche, et avant que je ne réalise ce qu'il m'était arrivé, je vis devant-moi, et à mes pieds, une motocyclette couchée sur le flanc avec son cavalier étalé sur le sol, sans mouvement, les bras écartelés comme un boxeur au tapis, et la tête tournée vers le ciel.

-"Are-you O.K. ?" s'empressa de me questionner la jeune touriste dont un instant auparavant je regardais sa jeunesse d'un oeil jaloux.

-"Yes, I am", et je continuais en français, "Mais cet abruti n'a pas l'air de l'être" !.
Pench
é par dessus l'épaule d'un curieux je vis rapidement que son casque était encore vissé sur sa caboche et que ses lunette n'étaient pas brisées. " Commandez vite une ambulance" s'écria une bonne âme dépourvue comme moi de téléphone sans fil et sans reproche.
Je me tâtais le bras et la hanche et comme tous les rouages fonctionnaient, je décidais puisque le chauffard qui avait perdu le contrôle de son engin était entre de bonnes mains et n'avait l'air d'être qu'un peu étourdi, de quitter avec précaution le champ de bataille.
Je voyais déjà mon autobus à l'arrêt, mais curieusement, car ce n'était pas habituel, il semblait m'attendre. En fait, derrière-lui, un attroupement m'empêchait d'en comprendre la cause. En m'approchant je vis un grand gaillard, un Soudanais* allong
é sur le dos, proche de sa bicyclette tordue dans le caniveau, sans doute heurtée par l'autobus. Son tricot blanc était immaculé, mais les dégâts devaient être tout intérieur car il ne donnait pas signe de vie. Ses compagnons d'infortune l'entouraient sans trop savoir que faire dans ce cas. (Le mieux effectivement est  surtout de ne rien faire, et de laisser ce soin aux secouristes !). J'entendais déjà le hululement de l'ambulance et la corne d'une voiture de Police. J'étais un témoin impuissant dans ce combat inégal entre le piéton et la machine et me dépêcha de rentrer à la maison tout heureux de ne pas jouer plus longtemps avec le hasard et de pouvoir réfléchir sainement  à mes préoccupations financières...

* Depuis longtemps déjà que le Soudan et l'Érythrée sont des pays indépendants s'y succèdent les révolutions attisées par les luttes tribales et religieuses. La vie dans ces pays, comme dans beaucoup d'autre pays africains, est une interminable suite de massacres. Maladies, eaux polluées, famine, font de la vie dans ces régions un enfer. Il n'est donc pas étonnant que les jeunes les plus audacieux cherchent à fuir leur patrie, histoire de survivre. Ceux de la Corne de l'Afrique entrent en Égypte dans l'espoir d'un avenir meilleur mais ils sont pourchassés manu militari par les autorités de la République Arabe Unie. Certains  réussissent en payant en dollars des sommes astronomiques pour eux, à se munir de passeurs bédouins pour traverser le désert du Sinai. En général ces malheureux sont abandonnés par leurs guides après avoir été dévalisés et même tirés à bout-portant par les soldats égyptiens. Ceux qui ont la chance d'arriver à la frontière israélienne sont recueillis par Tsahal, et hospitalisés pour soigner leurs blessures. Au début de cette marée noire dans le désert, ces illégaux trouvèrent du travail à Eilat dans l'hôtellerie rapidement saturée. Ils montent donc vers le Nord et maintenant s'est constitué un véritable village-africain à la Gare Centrale de Tel-Aviv, dans un quartier déjà déshérité, où les plus chanceux habitent à dix  dans une même pièce minuscule, mais la plus part errent désoeuvrés dans les jardins publics devenus leurs latrines.  Des comités humanitaires  essayent d'améliorer leur situation précaire, des écoles et infirmeries gratuites ont été ouvertes pour les enfants, mais avec les meilleurs intentions le minuscule Israel déjà frappé par le chômage est  débordé devant ces 160000 personnes  dont le chiffre augmente chaque jour par des arrivées quotidiennes en autobus dans la grande ville.
Inévitablement cet état de choses lamentable conduit mathématiquement à des vols, des attaques à mains armées, et  des viols par certains enivrés par la bière et la Vodka.
Les quartiers de la  Gare Centrale d'autobus ne sont plus surs, même en plein jour. Ces africains seraient-ils des suédois que le problème resterait le même !
Le Gouvernement ne peux  les expulser vers leurs pays d'origine qui refusent de les recevoir, et les esprits s'échauffent, comme si nous n'avions pas assez de problèmes sécuritaires avec nos ennemis qui nous encerclent aux frontières. C'est aussi difficile à résoudre que la Quadrature du Cercle. Et l'ONU dites-vous, que fait-elle dans tout cela ? Et bien rien 
à attendre de cette institution où siègent en majorité ces pays où la barbarie est leur mode de vie.


Ce cocotier isolé et hautain, étranger   à la région, a grandi avec la ville... Peut-être est-il né d'une noix qui échoua jadis sur la plage après un long voyage...

 

M1.jpg

 

Quelques jours plus tard, nous nous étions attablés, ma femme et moi à un petit restaurant, histoire de célébrer modestement notre première rencontre. Nous étions passés devant cet hôtel au nom ronflant d'Ambassador, une construction assez laide qui ne garde de son origine que ses arcades influencées par l'architecture néo-orientale. C'était l'adresse postale que j'avais donnée à ma famille lorsqu'il y a presque cinquante ans j'étais parti à la découverte d'Israel. Mais ce fut surtout là, tout en haut, le nid qui nous abrita avant de trouver un petit appartement, un peu en dehors de la ville..

 

ambassador-hotel.jpg

 

Nous étions très fatigués par notre promenade-lèche-vitrine dans la ville bruyante et déjà chauffée à blanc en ce début de Juin. Il était temps de demander asile dans cet endroit où l'air conditionné rend la respiration plus aisée. Au menu, nous choisîmes une escalope pannée dite "Schnitzel" une préparation traditionnelle d'origine ashkénaze très populaire et adorée par les enfants. Je dus l'attendre assez longtemps, vu que le poulet effectivement ne semblait encore... pas né... Ma faim augmentait au fur et à mesure que les plats des serveurs passaient au dessus de ma tête sans s'arrêter à notre hauteur, en laissant derrière eux des effluves de bonne chère. J'avais presque envie de faire un croc-en-jambe au garçon pour saisir en vol un des plats...

Lorsqu'en fin mon assiette décorée de légumes fut déposée, je partis à l'attaque goulûment après un "Bon appétit", poli mais inutile ! Ma femme se leva un instant pour commander de l'eau minérale. La viande tendre accompagnée de salade et d'une pointe de moutarde au poivre était à point. A la deuxième bouchée, un morceau d'escalope mal découpé dans mon empressement refusa de descendre plus loin que le gosier et se bloqua dans l'étroit passage. C'était aussi ennuyeux qu'un écouvillon rompu et irrécupérable dans le tube d'un canon(1). Au tout début j'avais essayé de boire pour faire glisser cette maudite bouchée, mais sans effet.
Ni entrée, ni sortie, le tunnel était bloqu
é et je devins tout congestionné  !. Je me levais de table en étouffant comme un pendu. Je peux témoigner que contrairement aux dires habituels, je ne vis pas mon passé se dérouler ni à grande ni à petite vitesse, on ne pense à rien qu'à faire de violents efforts instinctifs de déglutitions.
Ils furent couronné
s de succès juste avant que je m'évanouisse faute d'oxygène. Le coupable, presque entier, fit une parabole pour atterrir  dans mon assiette comme si rien ne s'était passé.
Mon supplice n'avait en fait dur
é qu'un temps très bref mais qui m'avait paru interminable !
Ma femme revint avec sa boisson, me trouvant tout bizarre mais en vie. Elle me demanda pourquoi je mettais cette escalope si appétissante sur le cot
é de mon assiette et me proposa gentillement d'en commander une autre à mon goût....
Une fois de plus mon Assurance-Vie resta heureusement  lettre morte...

 

(1) De l'époque où je fis mes classes en Israel, comme tout nouveau venu, il m'en reste un souvenir qui me plongea dans les plus grandes craintes. En effet lors du nettoyage du canon de mon fusil,  se coinça et se brisa la corde qui tirait l'étoupe huilée. Et cela juste avant la revue des armes ! Je me voyais déjà passible de prison en présentant un fusil dont sortait du canon un bout de ficelle... L'officier vérifiait la propreté et la brillance du tube rayé avec circonspection en visant le soleil, et au fur que s'approchait mon tour, des papillons naissaient dans mes entrailles, et j'imaginais déjà (nouveau marié)  au moins ma permission pour le Shabat supprimée. Arrivé à  ma hauteur, il vérifia d'abord que le mécanisme interne de la culasse était ni trop, ni pas assez huilé , un compromis à  réaliser qui est un des secrets militaires les plus gardés jusqu'à ce jour....  Satisfait, il m'ordonna d'aller simplement chez l'armurier débloquer le bout de flanelle coincé .

 

Note:


Sachez, (si vous voyez quelqu'un en danger dans un cas semblable d'étouffement), que pour le sauver il suffit de passer derrière lui, l'entourer de vos bras et appuyer fortement sur son ventre pour l'aider
à extirper l'intrus qui bloque son oesophage. Mais, attention, ne faites pas comme l'enfant qui veux faire une Bonne Action et entraîne de force et contre son gré une vieille personne pour l'aider à  traverser la rue, vous risqueriez au mieux une bonne gifle ou au pire d'être accusé d'un attentat aux moeurs !!!  

 

Je remercie vivement l'auteur de ces jolies esquisses que j'ai empruntées  pour illustrer ma promenade. Ces aquarelles expriment bien l'atmosphère de ce quartier que je crois bien connaître. Je n'ai pas réussi à identifier son auteur pour lui demander son autorisation. Je m'engage à retirer ces aquarelles dans le cas où il me le serait demandé.

 

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

margareth 17/06/2012 08:44


Ce sont en effet de jolies esquisses que j'ai admirées tout au long du récit. Oui, pauvre Afrique... s'en sortira-t-elle jamais ? Ah ! le halva. J'en ai des souvenirs inoubliables. Quand mon
frère faisait son service militaire il avait sympathisé avec un pied-noir qu'il invitait de temps en temps à la maison et qui nous apportait des spécialités d'Afrique du Nord, dont le halva !

Georges L. 17/06/2012 10:41



Ah!  Le Halva, je pourrai me nourrir uniquement que de ce délice ! En fait le vrai Halva est d'origine turque.Nous l'achetions en boite de fer-blanc d'un kilog. Quand on en coupait une
tranche fine au couteau, j'étais toujours là pour égaliser le flanc un peu effrité et émietté...et ainsi entaille après entaille, j'allégeais la boite de cette douceur fourrée de
pistaches... 


Bon Dimanche Margareth!



rené 12/06/2012 11:33


Bonjour Georges,


Je vois que les rues de Tel aviv sont aussi dangereuses qu'ici....prends garde et ,sur le trottoir,marches plutot prés du mur..c'est plus sûr.


Amitiés"pas du tout ensoleillées ici"


René

Georges L. 13/06/2012 18:59



Demain je raserai d'autant plus les murs, qu'il y aura  chez-nous un exercice d'alerte...Attention aux sirenes...


Bonne semaine !


Amities super-ensoleillees.


Georges .



Quichottine 09/06/2012 20:51


Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai pensé un instant que ces aquarelles pouvaient être de vous... Je vous imaginais, muni d'un petit carnet en moleskine noire et d'un petit nécessaire à aquarelles
(il en est de voyage), croquand de ci de là tout ce que vous rencontriez sur votre passage, avec plus de soin que nous à l'heure des apn... :)


Les accidents de la route sont toujours impressionnants, et j'espère qu'un jour nous trouverons le moyen de vivre en harmonie quel que soit le mode de déplacement choisi.


Ainsi donc, la mort vous a épargné a maintes reprises... je trouve que c'est un bonne chose. :)


J'avais vu dans un film la façon de faire recracher ce qui bloque... mais j'ignore si je saurais l'appliquer en cas d'urgence.


 


Merci pour ce nouveau moment de partage.


Douce fin de semaine, Georges.

Georges L. 12/06/2012 07:37



Bonjour Quichottine,  


Je n'ai pas hélas le don du croquis pour transmettre en quelques coups de crayon les impressions qui se dégagent d'un paysage ou de la simple vie courante ! Alors il ne me reste qu'à essayer de
les traduire en mots pour en faire des dessins virtuels, mais la encore je bute ! Je me souviens d'un illustrateur de grand talent, Charles Brouty, qui enrichit de ses oeuvres les oeuvres où
l'Algérie en était le décor. Aquarellées ou pas, ses images intercalées dans les textes de "Rivages" d'Emannuel Robles, (pour n'en citer qu'un parmi tant d'autres) ont immortalisé ce pays perdu.
Le célèbre éditeur Edmond Charlot* accueillit Brouty dans les pages les  plus belles des écrivains algérois d'alors.
Francine Dessaigne évoque Brouty dans:
http://cagrenoble.fr/brouty_2/brouty.html

http://cagrenoble.fr/brouty/galerie.html  

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Edmond_Charlot
Bonne journée ensoleillée!
Georges L.



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