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31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 15:44

 

 

Dans mon quartier,  fleurit chaque été avec la même exubérance un arbre dont je ne connais pas le nom latin (1) mais qui avec la fournaise de ce mois d'Aout, laisse choir sur le trottoir ses fruits,  de ces gousses noires semblables à de petites souris qui font le jeu des enfants.

 

Remy Laven

                                                         (Photo Rémy Laven, Jardin d'Essai d'Alger avant 1962)

 

Les fleurs en forme de clochettes ont des pétales oranges qui jonchent le sol avant de se dessécher. Et le matin le balayeur a fort à faire pour nettoyer ce tapis si agréable à l'oeil, mais dangereux pour le passant.

Généralement ces employés municipaux sont des immigrants plus très jeunes, russes ou  éthiopiens qui trouvent dans ce métier de misère de quoi vivoter d'un humble salaire. On reconnaît aux modifications apportées à la pelle fournie par la municipalité, le génie inventif de son possesseur, car un outil ergonomique facilite le travail ! 

Ce matin, en attendant patiemment à l'arrêt de mon autobus avec d'autres futurs passagers, j'ai eu tout le temps d'observer un contractuel inhabituel : il tenait son balai d'une main, et de l'autre avec son poignet bandé, il remplissait sa pelle avec de petits gestes avares.  Manifestement il souffrait de son articulation en poussant le manche. Il progressait dans son travail à petits pas et ses mouvements étaient si mesurés qu'il n'aurait jamais terminé sa tache avant une nouvelle chute des fleurs. Soudain se détacha du groupe un jeune homme, s'approcha du balayeur et sans un mot doucement prit le balai de paille pour le pousser et partager ainsi le travail à deux.
Comme l'autobus s'approchait, je ne pus me retenir de déclarer naïvement mon appréciation à ce volontaire pour l'aide apportée à ce travailleur handicapé par de l'arthrisme.
- Bravo, lui- dis-je, pour votre beau geste !
Et il me répondit , assez sèchement en me remettant à ma place comme si j'avais dit une énormité:
-Mais monsieur ! C'est lui que je dois remercier de m'avoir permis de l'aider !


Les jours suivants, je rencontrais dans le même secteur un employé qui, la cigarette au bout des lèvres, énergiquement poussait les brindilles et les débris  pour en remplir son chariot. Le pauvre éthiopien avait disparu de la rue. La Nature a horreur du vide, le monde du travail aussi. L'invalide, sec et maigre  au crépuscule de sa vie avait été remplacé. Il n'aurait pu que jalouser cet arbre au déclin de sa floraison en fin d'été, mais qui, lui, se préparait à s'endormir pour mieux refleurir au Printemps. 


(1) Un compatriote, Rémy Laven, dans son précieux reportage sur le Jardin d'Essai d'Alger précise l'origine de ces fruits que je ramassais aussi dans les allées de ma jeunesse. Moi, j'associais ces coques à des caravelles ! Ce sont dit-il :

"Les fruits de Brachychiton (Sterculiacés), originaire d'Australie"

http://remylaven.free.fr/alger0509/jardin_d_essai.htm

 


J'ai grandi
à Alger chez mes parents au son des harmonies des grands classiques, que ce soit penché  à coté de la seule radio, ou  assis près de l'électrophone (2), ou en rêvant tout petit sous le piano maternel, blotti contre la lyre.
La musique orientale diffusée par les émetteurs de Radio-Alger en arabe ou en kabyle était
dans mon innocence réservée à notre épicier mozabite  du marché Clauzel, qui trônait sur son haut tabouret derrière sa caisse rue Cabot, au milieu des papiers tue-mouches qui descendaient  du plafond...Ou encore celle qui baignait l'obscurité bleutée des fumeries de ces cafés-maures que nous croisions les jours de Fêtes Hébraïques quand nous allions très loin à pieds à la petite synagogue de la rue Scipion-Manus, au bas de la Casbah,
à l'angle de la rue Bab-Azoun. Nous habitions le centre de la ville, proche de grandes voies droites bordées de magasins modernes, semblables aux rues parisiennes. Des fenêtres largement ouvertes en été, s'échappaient   les voix de Tino Rossi, Luis Mariano, et les airs triomphaux de Carmen de Bizet, ou les Symphonies de Saint-Saens qui lui-même habita Alger pour soigner ses poumons malades.
Avec l'adolescence, Bill Healey et son orchestre, Ray Ventura, les Platters et bien d'autres me tournèrent la tête d'abord
à  45 puis en grand  33 tours...Mais dans mon quartier point de cette musique où le  Oud est l'instrument principal. 


Quand Jean A. fit sa Bar-Mitzva, ses cousins et amis furent invités à la villa de St-Eugène pour y célébrer sa fête. Je me souviens y être venu seul en autobus. A l'entrée, une superbe bicyclette, le cadeau de ses parents, faisait l'envie de tous les enfants et nous évaluions le changement de vitesse, les freins chromés, la lanterne, comme des connaisseurs. Cette villa surplombait la mer du haut de la falaise et des escaliers raides et en lacets dégringolaient jusqu'à une crique  rocheuse que caressait la méditerranée transparente et émeraude. Le hall d'entrée était éclairé par des fenêtres aux verres colorés, qui dessinaient sur les murs des ombres mélangées de jaune, vert, bleu et rouge tout à fait algériennes. Dans le fonds du salon , accroupis sur des coussins des musiciens arabes  jouaient pour les invité
s adultes à  cette occasion, de la Darbouka, du Oud, avec les sons aigus d'un violon. Une vraie image d'un carnet de Delacroix. Et une coutume que je croyais disparue depuis la totale francisation d'une famille juive moderne. Car en deux générations elles étaient passées grâce à la France de la dhimmitude turque en citoyens libres qui accédèrent aux professions de médecins, ingénieurs,  dont les enfants étaient cernés de lauriers aux distributions des Prix des Lycées et Collèges.

 

" L'Orchestre Juif ". Aquarelle extraite du Carnet de Delacroix.

Ce rythme de danse a pour nom "Une Nouba".  Remarquez le violon-alto tenu verticalement, et l'arc de l'archet.

                                          

 

orchestre juif, par Delacroix

 

                                                     Musiciens Juifs de Mogador, (Maroc). Huile de Delacroix (1847)

 

Musiciens Juifs de Mogador

 

Ce n'est qu'à l'âge de la retraite, que grâce aux merveilles de l'internet   je découvris combien j'avais vécu ignorant des richesses du pays qui m'a vu naître. La musique qu'est le Chaabi avait en Algérie de nombreux interprètes très doués, comme Lili Boniche(4), El Medioni, Reinette l'Oranaise et bien d'autres. Ces airs orientaux au son du Oud très prisés par les populations locales, furent popularisés à l'arrivée en France métropolitaine d'Enrico Macias, dont le beau-père à Constantine était le chantre du judéo-arabe. Hélas, il fut choisi pour être assassiner en plein jour par le FLN qui ainsi précipita le départ des familles juives.
L'enregistrement ci-dessous qui débute par le piano agile de El M
édioni (5), est suivi par la voix éraillée du regretté  Lili Boniche où les mots en français et arabes sont entrelacés. Cela ne fait qu'augmenter l'émotion qui personnellement m'étreint en écoutant ce chant d'amour pour ma ville dont nous avons été chassés.

Les mots sont simplets, ce n'est pas de la grande littérature, mais ils me bouleversent à chaque fois que je repasse cet enregistrement.

 

    Claude Coquerel : "La Baie d'Alger"(1937)

 

coquerel-baie d'alger

 

  Boulevard du front de mer avec ses immeubles en arcades

         En retrait les cubes blancs de la vieille ville..


Alger Front de mer

 

 

 Voici cette complainte :


http://www.dailymotion.com/video/x4hgta_lili-boniche-alger-alger_music

Alger ! Alger !

J'aime toutes les Villes,

Un peu plus Paris !
Mais pas comme l'Algérie,
Comme elle est belle,
Alger, Alger !

Que voulez-vous ?
De son coeur
Comme de son soleil
Je ne puis me passer
Depuis l'enfance
Je vis dans 
ses rues
Sans me lasser
On est épris

J'aime écouter les Villes
Un peu plus Paris
Mais pas comme l'Alg
érie
Comme elle est belle
Alger ! Alger !

Beaucoup de jeunes gens la regrettent
D'un coup de tête
Où es-tu mon père ?
Où es-tu ma mère ?
Yema !
Mon coeur vous appelle
Il est meurtri...

J'aime les Villes,
Un peu plus Paris,
Et rien n'est  comme l'Algérie
Dont je suis épris
Comme elle est belle,
Alger! Alger !

 

Un autre enregistrement célèbre de Lili Boniche est : "Il n'y a qu'un seul Dieu".


Dieu n'existe (pour moi), que par...son inexistence. Ainsi il est un créateur virtuel supérieur et inaccessible, qui n'a ni forme ni couleur, au nom duquel des Sages  ont transmis d'abord oralement et ensuite par écrits des Lois qui sont depuis 3000 ans les règles de vie basiques des hébreux qui si elles sont respectées, évitent aux hommes de se détourner du droit chemin.
Ainsi il est écrit dans la Torah ce précepte universel qui se suffit à lui-même pour nous guider : " Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Précepte dont d'autres religions se sont plus tard inspirées....

Ce sont dans des phrases cabossées et naïves que ce chanteur exprime son amour du prochain, et son espoir dans l'égalité des hommes.

Rêver n'est pas un péché dans notre monde en folie....

 

http://www.youtube.com/watch?v=SAsWA1XGd0I&feature=player_detailpage

 

 
Il n'y a qu'un seul Dieu, il n'y a qu'un seul Dieu  !
Toi tu pries assis et moi je prie debout

Que tu sois blanc, ou noir ou café au lait,
Ça ne t'empêcheras pas de faire Olé ! Olé !
Au son de ma guitare, qui fait des échos,
 Il n'y a qu'un seul Dieu et nous sommes tous égaux

Mais de toutes les façons
Nous finirons à la même adresse
Tu n'es pas mieux que moi,
Je ne suis pas mieux que toi,
La plus belle des choses, c'est de garder la foi !

 

Que tu portes la Croix le Haï (3) ou le Voile
Nous nous retrouverons tous dans les étoiles
Refrain..
Il n'y a qu'un seul dieu......

 

   

Notes :


1)  Le Oud

http://fr.wikipedia.org/wiki/Oud

 

(2) C'était un électrophone Pathé-Marconi acquis au magasin "Ultraphone" de Monsieur Sylvain Emsellem, 54 Rue Michelet à Alger ! Certes une folie, mais incontournable pour remplacer notre gramophone mécanique nasillard !

Mon père avait reçu du vendeur pour étrenner ce meuble notre premier  disque microsillon  "Le Concerto de l'Empereur de Ludwig Beethoven, avec Vladimir Horowitz au piano, une exécution inoubliable, que j'ai écoutée tant de fois à en faire sauter le saphir des sillons...!.

http://www.allmusic.com/album/tchaikovsky-concerto-no1-beethoven-concerto-no-5-emperor-mw0001814845

 

(3) Haï : une petite médaille portée autour du cou signifiant "La Vie".

 

(4) Le Professeur Albert Bensoussan a écrit un bel article sur Lili Boniche qui vient de disparaître, en laissant à ses contemporains un trésor de cette musique judéo-arabe :

http://www.terredisrael.com/lili-boniche.php

 

(5) El-Médioni avait débuté dans un café de la ville basse que fréquentaient les Alliés après le débarquement de 1942 à Alger. Il était installé au piano-bar et jouait des airs sur des rythmes de rumba très appréciés par les soldats. 

 


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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

René 25/09/2012 07:33


"Ce n'est qu'à l'âge de la retraite, que grâce aux merveilles de l'internet je découvris combien j'avais vécu ignorant des richesses du pays qui m'a vu naître."...Oui,hélas on s'aperçoit des
richesses de la vie lorsqu'on est sur le point de la perdre...et on apprécie toujours ce que l'on a perdu.........

Georges L. 25/09/2012 15:51



Mais comme toujours, il vaut mieux considérer le demi-verre plein, que le demi-vide..Ce qui n'est pas si facile.
car le pessimisme revient toujours au galop. Je viens de lire que dans les révélations des Archives sur la Guerre de Kippour en 1973, Sadat avait braqué sur Israel  des fusées Scud à tête
chimique et même nucléaire ( de fabrication Russe). Aujourd'hui, cette panoplie multipliée comme des petits pains est aux mains de nos voisins directs et indirects...qui se pavanent à
l'ONU....



Carmen Hernández Montalbán 23/09/2012 00:19


Cher ami, j'ai vu sur votre blog que vous appartenez à la famille et qui est Schebat Algel, je fais des recherches un personnage qui est mort dans un accident d'avion, Schebat nommé Albert,
décédé en 1922 avec le pilote et Gaston Méchin Courson de Villeneuve lieutenant de cavalerie. L'accident était dans ma ville (Guadix) en Espagne et est enterré ici, j'ai son certificat de décès.
Le certificat dit qu'il était un journaliste de Vigie Marocaine. Pourriez-vous me dire si vous savez quelque chose d'autre?


 


Je vous remercie par avance de votre attention et je vous envoie mes salutations.

Monique 08/09/2012 10:45


Ce n'est pas parce qu'il ne répond pas que Dieu n'est pas.


CVroire en un Dieu qui n'existe pas, c'est encore croire en Dieu . Je trouve l'idée excellente : subtile , même . Comptez-vous fonder une religion ? Je me suis laissé dire que les
théologiens juifs pent Dieu Créateur comme se retirant , se contractant , laissant du vide en quantité , afin que l'homme et la création trouvent la place de s'installer.  Il nous en laisse
la libre jouissance .


Sa présence dans nos parages serait envahissante , n'est-ce pas ?


Vous l'avez prié , et avec lui au hasard tous ses confrères potentiels .Je ne sais lequel , dans cette divine cohorte , vous a exaucé : vous avez obtenu le complet rétablissement
.


A croire que Dieu existe . Combie de dieux ? c'est une autre histoire ... et n'oublions pas les Déesses !

Georges L. 08/09/2012 11:25



Plus sérieusement, je pense que notre rencontre avec Dieu est aussi possible que celle de deux lignes parallèles....Le plus grave est l'emploi islamique de  Dieu à chaque  attaque pour
tuer les infidèles ou s'entretuer eux-mêmes comme en Syrie : Allah Akbar !. : "Dieu est le plus Grand". Dieu le Créateur est devenu chez eux le Destructeur.




Liliane 01/09/2012 23:30


Si tout le monde voulait croire que Dieu est unique... Quelle que soit sa religion. Faire son chemin ici bas en se donnant une ligne de conduite, en respectant tous les individus quelle que soit
leur couleur, leur religion ou croyance... La vie serait moins difficile, sans conflits, moins problématique... Est-ce une utopie ? Je ne le crois pas. J'espère de tout coeur que règne la paix
entre tous les hommes...
Merci pour ce partage Georges et cette musique.
Les petites "souris" sont mignonnes !

Georges L. 03/09/2012 16:14



Bonjour Liliane


Dans ma jeunesse je fus atteint d'un espèce de microbe qui me presque paralysa et me fit cruellement souffrir.
Je ne tolérais déjà plus la lumière qui me blessait et seule un faible lueur bleutée éclairait ma  chambre de torture.
Je me souviens alors après avoir invoqué silencieusement  le Créateur d'atténuer mes souffrances, sans amélioration de mon état, d'avoir supplié toutes les autres.. Divintés au service des
différentes religions de me venir en aide, mais sans résultat...
C'est l'amour de ma mère qui ne quitta pas mon chevet qui m'aida à surmonter ces semaines infernales jusqu'à ma convalescence et mon rétablissement total. Dieu est-il donc une déesse ?...



Quichottine 01/09/2012 11:37


La musique fait partie de nos souvenirs, comme un leitmotiv qui nous revient à intervalles réguliers. Il suffit souvent de quelques notes pour que la mélodie entière s'impose de nouveau, toujours
aussi belle.


 


Merci d'avoir partagé ainsi les vôtres.


Cetains musiciens restent aussi dans nos mémoires bien longtemps après leur disparition. Ce sont des amis qui nous ont accompagnés longtemps, et qui grâce à la technique peuvent rester encore
près de nous.


Dieu... c'est une question difficile. Mais je pense que ceux qui croient en lui devraient comprendre facilement qu'il est le même pour tous.


Passez une belle journée, Georges. Merci de nouveau pour ce partage.

Georges L. 03/09/2012 15:53



Bonjour Quichottine,


Oui des fois je perds mon optimisme qui chaque jour me fait douter un peu plus de tout, et me fait penser que ce monde où nous vivons est devenue aveugle, sourd et muet devant les misères qui
l'accable. Ceux qui croient en Dieu y trouve une planche de salut. Moi, depuis que j'ai lu tous les témoignages sur  l'Holocauste, ne comprends pas ces croyants qui expliquent la Shoah en
disant que religieusement nous devons accepter cette horrible épreuve, comme bien d'autres à venir, comme une volonté de Dieu ! Les Génies de la Musique nous consolent et nous élèvent dans les
hautes sphères loin de la Lie de la Terre, mais le cerveau de l'homme est est si compliqué qu'on ne peut comprendre ces officiers nazis qui faisaient jouer pour leur plaisir un concert de
musiciens squelettiques, en regardant se tortiller au bout d'une corde les suppliciés juifs quotidiens. Wagner, maintenant encore n'est pas joué officiellement en Israel pour cette raison.


Merci de m'avoir lu.



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