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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 20:13

 

Un souvenir d'un Noël au 20 de la Rue Sadi-Carnot à Alger.

Peut-être à cause de cette sempiternelle phrase que je répète toujours à la date fixe de réjouissances en hochant la tête "je ne sais ce dont sera faite l'année prochaine", héritée de ma famille, ou peut-être parce que je viens de lire sur un site d'anciens algérois un article sur la Rue de l'Union, je me suis mis à sourire en revivant un instant du passé.

 

   Simon Mondzain (1887-1979)

 "Une Rue d'Alger"

 

S.-Mondzain--Rue-d-Alger.jpg

 

 

Ma mère avait reçu en héritage, très jeune orpheline de la Grande Guerre*, un petit immeuble situé dans cette rue à Belcourt , le faubourg où vécut Camus . En fait, cet immeuble vétuste coûtait plus cher en réparations que n'en rapportaient les maigres loyers. Chaque fois que son concierge Monsieur Feminias sonnait à notre porte, c'était pour présenter le cahier des doléances des locataires. Ce géant basané sentant fort le tabac, outre cette fonction subalterne, travaillait aux Chemins de Fers, à la gare de l'Agha, en tant qu'homme à tout faire dont le métier de charron(1) et je pouvais souvent le voir  de ma fenêtre cercler de neuf des roues  de chariots à bagages. Ce qui demande beaucoup d'adresse, depuis l'installation d'un foyer en plein air, le chauffage au rouge de la jante d'acier pour la dilater, sa pose rapide à grands coups de marteaux sur la roue en l'aspergeant à temps d'un seau d'eau pour éviter au bois de brûler.

 

                                                                           Le travail du Charron

                                                                               (1)Illustration

 

1charron

 

 

Mais revenons à cet hiver méditerranéen  sans neige.
ll y a des années, où les dates des fêtes de Noël et de Hanouca, se chevauchent. Pour les uns, c'est un sapin décoré et des santons; pour les autres, la "Fête des Lumières" quand pendant  huit jours, et chacun à notre tour allumons les bougies du Chandelier en chantant. Mais le dénominateur commun de ce mois est la grande joie des enfants. La plupart de mes camarades d'école mettaient leurs souliers devant la cheminée, (à Alger l'hiver était très humide, mais il y avait aussi de fausses cheminées décoratives !) ,et d'autres comme moi, qui dit-on, ont les pieds fourchus, reçevaient leurs cadeaux directement des mains de leurs parents.
Et bien, chez nous c'était un peu différent et plus émouvant. Le mois précédent les Fêtes, les parents, oncles et tantes, à voix basse, comme pour une préparation à une opération secrète, faisaient les achats en commun pour tous les enfants de la famille et rassemblaient les menus offrandes qui allaient s'entasser dans un coin théoriquement insoupçonnable de chaque foyer. Mais moi qui furetais partout, connaissais évidemment  ce haut de placard aux coussins et couvertures, une cache inaccessible à nos courtes jambes, sans s'aider d'une chaise. Mais nous savions retenir notre curiosité par respect et  pour ne pas gâcher la surprise. Très tôt le matin de la fête, mon frère et moi en pyjama, nous nous réunissions dans le même lit, en pouffant de rire en  écoutant des bruits étranges dans cette aube silencieuse. Mon père, dans la proche salle de bain, ouvrait un sac de coton hydrophile, et face au miroir essayait d'en faire un collier de barbe vénérable qui ne glisserait pas au moindre hochement de tête !. Il avait choisi une sortie de bain rouge, et encapuchonné, il ne lui manquait même pas la hotte, faite de notre corbeille à papier en osier jaune que nous avions bien pris soin de vider la veille.


 Une corbeille semblable à celle-ci, sujet de notre composition de dessin,

classe 6ièmeA2 du Prof. Jacques Burel. Lycée E.F. Gautier, Alger.

 

la-corbeille-en-osier._6ieme-a2_.jpg

 


Et enfin prêt, cet amour de père Noël frappait à la porte de notre chambre, suivant le même rituel tous les ans, en déguisant sa voix, et nous étions censés ne pas le reconnaître. Il déposait sa hotte et commençait sa distribution, sans oublier le nom de chaque donateur.  Alors, assis sur le lit, nous recevions à tour de rôle, les cadeaux de toute la famille, un jeu de Monopoly, un numéro complémentaire pour le mécano, mais surtout des livres, les Cent et uns Contes, Pantagruel et Gargantua, Les Misérables, (version intégrale), le Dernier des Mohicans, Flika, le Fils de Flika, les Contes d'Andersen, le Conscrit de 1813, les Contes d'Alphonse Daudet, Gulliver, des Jules Verne, tous ces trésors universels de la littérature pèle-mêle, sur notre lit, avec un kaléidoscope, un jeu de cartes, des pâtes à modeler, et bonheur suprême pour moi, un poste à galène, dans son coffret de bois. Peut-être qu'avec le temps j'ai énuméré les cadeaux de plusieurs années consécutives, mais j'en ai encore le souvenir émerveillé.

La hotte enfin vidée, notre Père-Noël nous confiait, chaque année,"qu'il ne savait pas ce dont serait faite l'année prochaine". Les problèmes économiques, les soucis, il ne nous les faisait pas partager, seule cette petite phrase, que nous faisions semblant de ne pas entendre pour ne pas gâcher notre égoïste plaisir à ouvrir ces cadeaux. Ainsi, à l'école, nous pouvions échanger nos commentaires sur ces offrandes avec nos petits camarades, sans nous sentir frustrés.
Mon père, qui déclamait sans peine le "Bateau Ivre" de Rimbaud ou autres poètes, et tout aussi respectueux des pratiques Judaïques, se transformait, une fois l'an, en porteur de joie universelle par amour de ses enfants.
Mais une année bien sombre, celle où les jouets étaient de pacotille et les restrictions sévères, mon père pris de court pensa qu'un vilain sachet de papier marron n'était pas convenable pour contenir quelques pièces de Mécano, mêmes écaillées, qu'il avait dénichées et décida donc de s'improviser menuisier. La veille au soir, après une journée de labeur, il prit une scie, un marteau, des clous, des baguettes de bois très dur de carouge qui traînaient dans le placard à outils, et s'employa à construire une boite, avec même des cloisons pour ranger les vis et les écrous. Évidemment dans le plus grand secret !
Et là, après soixante ans, je dois demander pardon à nos voisins, du bruit infernal que ce marteau fit en enfonçant ces clous dans du bois rébarbatif, à minuit, et sur le carrelage !! Il resta à mon père encore du temps avant le lever du soleil pour passer le tout au brou de noix. Le matin, deux boites magnifiques avec couvercle et charnières, remplirent la hotte miraculeuse . (J'espère qu'étant  restées à Alger, elles firent la joie d'autres enfants, après tout, ce pouvait être aussi un plateau idéal pour disposer des cacahuètes et des "biblis," ces graines de pois-chiche enrobées d'un glacis de sucre).
Mais cette distribution était à peine terminée, qu'un coup de sonnette matinal retentit au palier. Je suivis mon  père  enveloppé de sa cape qui, par réflexe, alla ouvrir la porte, et se trouva nez à nez avec.. ce brave Monsieur Femenias sur le chemin de son travail qui apportait sans doute les doléances mensuelles des locataires et la liste des réparations urgentes. Stupéfait et ne croyant pas ses yeux de voir "Monsieur Lévy" en Père-Noël, il resta un instant sur le pas de la porte, ses yeux rouges exorbités, ne sachant que dire. Mon père, lui, pouffait de rire et sa barbe en tomba !!

Il ouvrit la petite armoire des plombs en  porcelaine et en sortit une  enveloppe toute prête qu'il tendit au concierge :

"Joyeux Noël à votre famille, voici pour vos étrennes !" .
J'imagine que le récit de sa course qu'il en a fait à sa femme, de retour le soir rue de l'Union, a dû faire rire plus d'un  Belcourtois.
Moi-même j'en ris encore, mais je vous en prie, ne racontez cette histoire à personne.

(1) Un superbe site sur les "Métiers anciens" : http://amorasterix.over-blog.com/categorie-10694488.html

 

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

Quichottine 31/12/2010 11:09



Je passais en ce dernier jour de l'an 10 pour vous souhaiter une belle journée, que j'espère paisible pour vous et les vôtres.


 


Que l'année à venir vous garde en bonne forme et vous permette peut-être de voir des changements... de ceux qui seraient bons pour tous.


 


Je vous embrasse amicalement.



Georges L. 31/12/2010 18:05



Voila nous entrons dans l'an 1 de la nouvelle décade, bon pied, bon oeil, bonne plume, "pourvu que ça dure" et si seulement un centième de nos voeux venaient à se réaliser, cela nous suffirait.
Que la République de Quichottinie continue à nous faire découvrir les belles écritures, leurs belles illustrations et derrière elles les âmes sensibles déguisées en petits lutins qui se cachent
dans la foret des esprits.
Encore tous mes voeux à vous et vos lecteurs et que le Père Noël glisse dans votre cheminée (éteinte !) beaucoup de livres .



Miangaly 25/12/2010 20:01



Quelle jolie histoire ! Comme ses souvenirs sont doux !


Je vous souhaite de douces et heureuses fêtes Georges !


Je vous envoies mes amitiés de la Réunion, à bientôt !


Catherine



Georges L. 26/12/2010 17:05



Bonjour Miangaly,


Les souvenirs, nous les enjolivons toujours, c'est le propre du temps d'effacer un peu les mauvais !


Bonnes fetes et surtout bonne santé pour 2011 et les années à venir !


Amitiés ensoleillées d'un pays où règne honteusement la sécheresse...



rené 20/12/2010 13:55



Eh bien moi,j'ai bien envie de la raconter,tant elle est belle! la petite enfance est surement la plus belle phase de notre vie! les soucis de la vie commencent dés l'école primaire et vont en
s'emplifiant jusqu'à l'ultime délivrance et des moments comme celui de Hanouca ou Noel éclairent agréablement notre passage sur cette terre de plus en plus hostile


Toutes mes amitiés cher Georges



Georges L. 20/12/2010 17:44



Bon Noel René, je ne dis pas bonnes vacances car nous le sommes maitenant quotidienement (hélas!).


Heureusement internet est là pour nous égayer et nous faire un peu oublier ce monde en perdition où nous vivons.


Et puis le temps enjolive nos souvenirs qui n'ont pas été tous toujourd trés gais.


Bonne semaine et pour toi et les tiens un joyeux réveillon. (Nous à Alger nous l'avons jamais fait, mais seulement célébré la nouvelle année civile !)



Quichottine 19/12/2010 12:11



Promis, je ne la raconterai pas... et pourtant, qu'elle est jolie !


 


Cette boîte de bois, je l'imagine bien, c'était sans doute le plus beau des cadeaux que vous aviez reçus.


 


J'aime ces cadeaux que l'on fait en cachette. On y met tout son coeur, et n'est-ce pas le plus important ?


 


Merci pour ces souvenirs partagés, Georges... et je vous souhaite de passer de belles fêtes malgré la vie qui n'est pas toujours aussi simple que nous le voudrions.


 


Heureux Hanouka pour vous et ceux que vous aimez.


Je vous embrasse amicalement. Prenez bien soin de vous.



Georges L. 19/12/2010 14:53



Merci Quichottinede m'avoir lu.


Je n'ai pas continué cette tradition de l'autre coté de la méditerranée, la situation étant plus simple ici ! Baba Noël étant en minorité! Mais par contre j'ai hérité de mon père le plaisir de
faire comme dit la Comptine, "avec du boué, n'importe qoué !". A tel point que lorsque mon grand-frère s'intéressait à mon avenir et me questionnait sur mes désirs, je répondais immanquablement
que je voulais être...menuisier ! Ce qui le déchantait, à tort ! .
Sans doute étais-je influencé aussi par le spectacle d'un ébéniste au travail juste en face de l'école communale. ( Je sens encore l'odeur de ses copeaux fraîchement rabotés). Alors, ayant choisi
une autre voie plus scientifique, je me suis contenté de construire des maquettes pour soi-disant les offrir aux enfants....Pour ma fille j'avais réalisé une malle  de corsaire, au couvercle
galbé à point en guise de coffre à jouets. Pour courber le bois sans le fendre, je l'avais plongé dans la baignoire remplie d'eau chaude...l'eau qui silencieusement imbiba le tapis de notre
chambre me rappela que j'avais oublié de fermer à temps le robinet. Coquin de sort ! Heureusement que mes livres étaient haut-placés !



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