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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 15:10
La tempête.


Un soir de réveillon de Noël, nous étions à table lorsqu'on a toqué à la porte de notre appartement du 11 rue Barra : une tempête était annoncée ou en cours et on venait chercher mon père en urgence. On ne l'a revu que 15 jours après, une fois les dégâts causés par cette tempête absolument monstrueuse, l'un des deux exemplaires dont je me souviens : un bon tiers de la jetée Est arraché, la jetée Nord très endommagée, ses tétrapodes expédiés dans tous les sens, sans compter les ravages à l'intérieur même du port : bateaux échoués, éperonnés, drossés contre les quais, réduits en miettes... La seconde fois, c'était probablement en 1955 ou 1956 (on venait de terminer l'enrochement pour la construction du stade Marcel Cerdan, mais peut-être était-ce celle d'avant? Je ne le jurerais pas), un autre monstruosité, encore pire que la précédente. Là, non seulement quasiment toutes les jetées ont été abîmées mais il ne restait pas un seul bateau de la flottille de pêche ou de plaisance intact : du petit bois dans le port.. Je me souviens particulièrement d'un voilier ventru posé sur ses béquilles, sans aucun gréement, sur la jetée Nord, à peu près en face du môle de pêche (la pêcherie), en attente de réparations : il a été retrouvé à l'envers, dans l'eau du port et dans un triste état.

La traversée du boulevard.


Un autre exemple de la violence du vent, très personnel, celui-là et je dirais même vécu : je gagnais à vélo l'atelier de mécanique (l'une des premières voûtes sous le Bd Anatole France, après le tunnel désaffecté, à mi-chemin du Club Nautique et du Sport Nautique, à peu près en face) où j'étais alors en apprentissage de mécanique marine et de tout ce qui tourne autour. En venant de Bab-el-oued via l'avenue de la Marne, j'ai emprunté la rue Volland venant de la place Bugeaud, pour continuer ensuite sur le Bd Amiral Pierre, et enfin de descendre par la rampe de l'amirauté, mon trajet habituel. Au passage devant le débouché de l'avenue du 8 Novembre, orientée est-ouest, nous nous sommes retrouvés, mon vélo et moi, transportés sur le trottoir d'en face, de l'autre côté du boulevard, autrement dit, nous avons traversé ce boulevard en volant, et il ne s'en est fallu que d'un cheveu que je ne bascule par-dessus la rampe!

Une partie de pêche.


Je ne suis jamais monté sur l'Atlas, uniquement sur la Simson et encore une seule fois. C'était un dimanche d'été, fin des années 40 ou tout début des années 50, et je ne sais plus pour quelle raison mon père était retenu à bord un dimanche. Quoi qu'il en soit, il nous a invités à venir le rejoindre à bord pour une journée qui m'a marqué pour le restant de mes jours. D'abord par le trajet : de la rue Barra, à Bab-el-oued, au bassin de l'Agha, ça représente une sacrée trotte pour des petites jambes, même si on a pris le tram de la station du Bd Guillemin jusqu'à celle du square Bresson. D'abord traverser les deux squares, Bresson et Briand puis le boulevard, emprunter la passerelle au-dessus de la voie ferrée, puis longer les quais jusqu'au Grand Môle, une bonne heure de marche en tout. À l'arrivée, tout le monde grimpe à bord mais pas pour longtemps : mes frères et moi nous nous mettons aussitôt en quête d'un instrument de pêche quelconque et nous dégottons une balance, un filet en forme de chapeau chinois renversé, muni d'un cercle métallique à son ouverture et de trois cordelettes accrochées à une quatrième pour sa suspension au bout d'une perche. Ensuite, quoi mettre dedans pour appâter? Simple, on plonge avec un couteau de table et on gratte la coque du ponton pour en détacher ce que nous appelions des "couilles de chat", des espèces de trucs (animal, végétal?) de la forme et de la couleur de grains de raisin vert, ovales et striés de vert clair et quelques algues dans lesquelles il y avait une sorte de corail blanc, avec des filaments de quelques millimètres de long, pas plus gros que des vermicelles. On prend tout ça, on en fourre un bon paquet au fond de la balance qu'on descend tout doucement dans l'eau : il n'y a plus qu'à attendre que les poissons - rien que des rougets! - se présentent au buffet préparé pour eux. Une bonne trentaine et de belle taille se font piéger, pêchés en plusieurs fois, soit une bonne partie de notre repas de midi. Des rougets qui passent directement de l'eau à la poêle à frire, il n'y a rien d'équivalent, côté goût et fraîcheur! Le reste de la journée s'est passé en sieste obligée, à l'ombre, puis visite de l'intérieur du ponton : les cabines ou plutôt les caissons de l'équipage - avec une impression de claustration insupportable, peut-être due à l'odeur de mazout et au manque de lumière - qui sont autant de hammams en modèle réduit, de vrais fours, une température impossible à supporter plus de 5 minutes. Pour terminer; baignade et retour à la casa : arrivée sur les rotules parce que, bien sûr, pendant que les rougets se faisaient prendre, nous cavalions et grimpions partout, comme le font tous les gamins sur un nouveau terrain de jeux.

Hommage à mon père.

Les journées de mon père étaient longues et pénibles : levé à 4 heures du matin, 6 jours sur 7, le premier tram de 5 heures, le trajet à pieds jusqu'à son poste de travail, sa tâche quotidienne de quasi forçat et retour vers 18 heures 30, soit près de 14 heures hors de chez lui et par tous les temps. Qui supporterait ce rythme, aujourd'hui? Vidé, essoré, vieux avant l'âge, il n'a même pas pu profiter de sa retraite : il est mort à 62 ans, sans que  j'eus l'intelligence du coeur, ou l'intelligence tout court, de l'interroger plus avant sur tout ce qui me pose question à présent, que je voudrais savoir et qui ne recevra jamais de réponse. C'est une chose commune que de se moquer, tant qu'on est jeune, de ce dont la vie des parents a été faite et de ne s'en soucier que quand il est bien tard, souvent trop tard pour les interroger à ce sujet. Je ne sais qui a dit que "chaque homme qui meurt est une bibliothèque qui brûle", mais c'est la pure vérité et mon père savait un tas de choses dont je n'ai même pas idée. Très habile de ses doigts, tout ce qui entre dans la catégorie des noeuds marins, tressages et autres épissures n'avait pas de secret pour lui : en témoignent les filets à provisions qu'il tressait pour ma mère ou les défenses spécialement faites pour un modèle réduit de remorqueur (un atavisme, sans doute, que cet attrait pour la mer et ce qui va dessus) que j'ai construit et qui a vraiment fière allure avec ces accessoires introuvables dans ce matériau (du coton), faits sur mesure. Il a évidemment râlé quand je lui ai fait cette demande, mais il l'a fait, pour moi, simplement parce que je le lui avais demandé, et je sais que cela lui a pris des heures et des heures, prises sur ses moments de repos, pour le faire. Comment ai-je pu être assez bête, voire égoïste ou inconscient, pour ne pas lui avoir dit, quand je le pouvais encore, tout ce que j'aimerais lui dire?

C'est pour que mes enfants n'aient pas à souffrir des mêmes regrets que j'écris, sans talent particulier sans doute, mais avec le soucis de tout dire de ce que ma cervelle a bien voulu conserver et me restituer sans trop se faire prier. Rien ne changera entre les générations quant à la transmission de bon nombre de choses, mais aujourd'hui, il serait impardonnable de ne pas utiliser les outils dont on dispose pour le faire.

     

Mes Maquettes

Voici deux  photos du remorqueur Patterson: presque un mètre de long. Vous remarquerez les défenses : les boudins sur les côtés et les défenses avant et arrière, renflées au centre, toutes fabriquées à la main par mon père, un as en matière de cordages, que ce soit pour les fabriquer, pour les façonner, pour les épisser ou faire tout un tas d'autres objets avec, comme par exemple les pommes de boulines, un tressage particulier en forme de boule destiné à fournir un point de saisie commode et solide à l'extrémité d'un cordage. Ces photos ont été prises dans le grand canal du château de Versailles, au mois d'avril 75, une journée superbe.


Paterson 1

 

Paterson 2

 

  Le Patterson en pleine course !

                                                                   

Brick
                                      
   Mon Brick
   Détails

Brick détail
                                                           
  Un  Cabin-Cruiser
( en voie de finition de son aménagement intérieur)
Cabin-cruiser-2-.jpg


                                                     Merci à Jacques Abbonato d'avoir écrit ces souvenirs,

                                                       ajoutant ainsi une autre perspective de la vie à Alger.

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

margareth 20/02/2011 14:13



Quelles jolies maquettes ! Très attachée à la mer, j'ai toujours rêvé d'en posséder au moins une, mais belle, fidèle au modèle, bien finie.



Georges 20/02/2011 17:48



Bonjour Margareth,


Plus je grandis en âge,(et diminue forcement en hauteur), je m'intéresse moi aussi aux maquettes de bateaux et... d'avions ! A Paris le Musée de la Marine, place du Trocadero  renferme des
trésors de voiliers et bateaux de toutes sortes, avec un accastillage très détaillé. Des pièces uniques de collection. Mais un Brick, comme celui de Jacques, ferait bien mon affaire pour
satisfaire ma curiosité. J'avoue  avoir déjà essayé  d'en construire un de ce genre, mais les cordages étaient trop compliqués pour mes doigts gourds ! Et ne fut jamais terminé. Quand
je passe près du port de peche, j'admire toujours les simples barques au sec que leurs propriétaires réparent et calfaltent !
Bonne semaine ! Amitiés maquettistes.


Georges.



Quichottine 13/02/2011 13:36



En lisant que son père était mort avant qu'il puisse lui poser les questions qu'il aurait aimé lui poser, je me dis que la vie fait souvent de mauvaises surprises.


 


Combien sommes-nous à nous dire "si seulement..." ?


On ne sait jamais, alors, on imagine, on essaie de retrouver des images, on visite les lieux pour essayer de retrouver le fil d'une conversation qui aurait pu être la nôtre.


 


Merci d'avoir partagé avec nous les souvenirs de votreami, et merci pour ces magnifiques images de maquettes.


 


Passez une belle journée, Georges. Prenez bien soin de vous.


Je suis sûre que vous saurez raconter aux vôtres ce qu'ils n'oseront peut-être pas vous demander.



Georges L. 13/02/2011 15:16



A vrai dire, je m'aime pas raconter à mes enfants les dernières années de mes souvenirs algérois. Trop de traumatismes m'ont poursuivi depuis cette époque. J'essaye d'évoquer des excursions, des
paysages, les fêtes familiales et les réunions à Pâques d'antan. Mais je leur explique quelques points d'Histoire, le Site de Mémoire des Hommes où ils peuvent lire le nom de leur G-P,
l'exclusion de notre école par Vichy, la Libération d'Alger en 1942, et la participation de leurs père et oncles à la Campagne de Tunisie, puis d'Italie et de France. Mon dernier sujet était de
leur parler du Professeur Har Segor, Docteur Honoris Causa de la Sorbonne et historien  qui faisait (en hébreu) des causeries à la radio chaque semaine sur l'Histoire de France. Hélas, il
vient de mourir mais laisse derrière lui ses célèbres enregistrements qui tenaient en haleine ses auditeurs israéliens.


Bonne semaine Quichottine.



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