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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 08:27





Le Musicien inconnu



Mon paysage est simple,
Sous ma fenêtre un arbre vénérable
Une sorte d'érable,
Qui n'est pas là pour la rime
Car il est le roi du jardin,
Une cité pour tous les bijoux ailés
Qui les abrite du soleil en été
Et en hiver les protège du vent glacé.
A ses pieds un banc, pour les mamans et leurs couvées,
Les pigeons s'y pressent pour becqueter
Les miettes des goûters.
Ils ne s'effrayent ni des cerceaux, ni des petits pieds bottés.

Lorsque le soir tombe et que sonnent les carillons,
Une ombre furtive enjambe le portillon
Déballe sa maison,
S'entoure d'une couverture, et serrant dans ses bras un violon
S'endort sur le banc avec comme compagnon d'occasion
Un chat noir décharné
Qui se réchauffe à ses pieds.

A l'aube, quand le soleil dore les plus hautes branches
Et que les oiseaux s'essaient timidement à pépier
Le vagabond se lève, étire ses membres ankylosés
Par le froid et l'humidité,
Bois un grand bol d'air frais en guise de café,
Plie sa besace, et disparaît avant que le gardien
Ne vienne ouvrir le jardin aux  passants pressés:
Une traverse charmante de feuilles jonchées
Qui crissent sous les pas joyeux des écoliers engoncés.

Au coin d'une rue, devant la banque aux larges baies
Je l'ai retrouvé, cet artiste avec son costume froissé
Tirant son archet sur un violon au vernis écaillé.
Dans le bruit des autos,
Sa musique n'avait pas d'écho.
A ses pieds de rares piécettes dans son béret fatigué
Tandis que vont et viennent à ses cotés
Des inconnus qui transforment en billets
Une  curieuse carte codée.

Sans logis, sans famille, il s'accroche à la vie
La terminant au son d'une Petite Musique de Nuit
Flattant les oreilles de passants gênés,
Qui pressent le pas et détournent la tête
De la misère qui se joue à leurs pieds.

Soudain s'ouvre la porte vitrée,
Vint à lui un homme au col amidonné et cravaté,
Lui enjoint de s'éloigner, et d'aller mendier
Loin de la clientèle qui se presse aux guichets.
Comme un Crainquebille moderne, il dut obtempérer.

Le lendemain quand je revins dans le quartier
Le trottoir était noir du monde qui retirait sa monnaie
Car la banque était assaillie par des rumeurs fondées :
Comme un château de cartes, les cours s'écroulaient
Et chaque matin naissait un musicien qui tendait la main !
Tous formaient un orchestre que la foule applaudissait.
Ce n'était pas le Pactole*
Mais le vieil homme était sauvé par les oboles.
Il gagnait suffisamment d'argent pour s'acheter un dîner,
Et le partager avec le chat et la gent ailée du jardin enchanté.

Fffou ! fffou !, cher lecteur ce n'est qu'une fourmi égarée
Sur ma feuille de papier
Que je viens de chasser
Avec les miettes de mon pain tressé.
Peut-être reviendra-t-elle demain
Affamée, armée d'un archer
Pour jouer sur cette ligne inachevée
Quelques notes, et quémander
La charité s'il vous plaît !

 

Note:
Ce musicien jouait rue Dizengoff, une rue de Tel-Aviv. Il tirait de son instrument les tristes accords de "La Cinquantaine", une musique que mon père aimait jouer comme lui au cello. Ce vieil homme, un ancien citoyen de l'ex-URSS,  m'a souri, résigné, lorsque je lui ai demandé l'autorisation de le photographier. J'ai eu  honte de mon audace. Je lui dédie ce modeste texte qui n'a de valeur que de rappeler ceux qui  eurent un passé plus brillant et que le destin a conduit à mendier.
Écoutons "La Cinquantaine" de  Jean-Gabriel Marie (1852-1928):

http://www.youtube.com/watch?v=EoMK8KlwCuM


*Pactole: http://fr.wikipedia.org/wiki/Pactole


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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

margareth 03/12/2009 14:40


Ce vieux monsieur n'en paraît pas moins digne.


JACQUELINE 29/11/2009 22:10


Merci cher ami de ce moment de tendresse pour ceux qui ont eu moins de chance ...


hannah-k 27/11/2009 18:27


Une belle attention à ce musicien...
Je viens d'écouter la cinquantaine...  
Ecoutée comme une prière pour cet homme.
Merci pour ce regard .


GABY 27/11/2009 12:46


quelle détresse et quel courage pour affronter le monde...


Quichottine 26/11/2009 19:52


J'aime beaucoup votre texte et cette image du violoncelliste de Tel-Aviv.

Le violoncelle est un instrument que j'aime beaucoup, sans doute mon préféré parmi les cordes.

Je sais bien qu'en disant cela je ne réponds pas à vos mots... mais c'est ce que j'ai pensé au début, en voyant votre photo.

Faire la manche... avec un tel instrument, ce n'est pas simple.
Faire la charité...

Voyez-vous, lorsque je croise de vrais musicien, à Paris, dans le métro, ou même ici, je ne considère pas qu'ils demandent la charité... il nous font don de leur musique, et c'est normal, je les
remercie du moment passé à les écouter, lorsque je le peux.

Cela peut paraîre ridicule, mais c'est comme ça...

Passez une bonne soirée, Georges. Merci pour vos mots.


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