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15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 18:18


 Le Prisonnier



 



Non, ce dessin n'est pas celui d'un prisonnier à la Santé*, mais bien de moi, prisonnier de ma santé pendant de longues années. Inconsciemment j'avais fait le dessin  de cet enchaîné essayant de se libérer, tourné vers la lucarne d'où perce un rayon de liberté inaccessible, enragé par le désespoir. Bien-sur aujourd'hui ce carré de papier peut paraître excessif, et il m'effraye encore tant il fut l'expression exacte de mon état d'âme quand je sortis de l'enfance pour entrer dans le monde des adultes. Tout simplement je souffrais alors d'un asthme*cruel qui gâcha ma jeunesse. Une maladie qui accompagnait chacun de mes pas avec le sifflement en cadence de mes bronches.
 Je n'étais cependant pas né asthmatique. Je le devins lorsque en 1942 nous devions nous précipiter à l'abri qu'envahissait à chaque alerte le gaz fumigène qui se répandait sur la ville, pour cacher l'armada américaine et les installations portuaires dont nous étions proches. Ma mère me couvrait en vain le visage d'un mouchoir imbibé d'eau de Cologne lorsque nous attendions impatiemment, assis sur nos chaises pliantes la sirène de fin d'alerte.

       Sur le trottoir du Blvd Carnot, face au Port
 une batterie américaine de canons Bofors anti-aériens.

Les algérois  remarqueront à droite le Casino (Hotel Aletti) et à gauche la Nouvelle Mairie



Alger était une très belle ville, comme toutes celles bâties en amphithéâtre avec la méditerranée à leurs pieds. Mais sa situation géographique transformait les bas-quartiers en un bain d'humidité qui montait à l'assaut des collines avec le soleil levant. C'est cette hygrométrie féroce qui remplissait mes poumons de liquide et transformait mes nuits en calvaire. L'asthme disent les spécialistes est un mélange d'allergie mais aussi d'état nerveux, d'angoisse, et de sensibilité maladive.
 Moi j'essayais toutes mes ruses pour tromper l'ennemi qui rampait sournoisement autour de moi. Comme les crises d'étouffement se déclenchaient la nuit quand j'essayais de m'endormir, je décidais un soir de ne plus me coucher. Je m'asseyais devant la petite table dans ma chambre, ouvrais l'épais Gaffiot pour faire semblant de me plonger dans la traduction de ma version latine à rendre le lendemain. En me concentrant sur ces lignes qui sautaient devant mes yeux fatigués, j'essayais quelques fois avec succès à atteindre  indemne la frontière du jour libérateur. Mais le plus souvent je passais mes nuits accoudé à la fenêtre du bureau qui s'ouvrait sur une vue panoramique de la baie .


          Albert Marquet -Le Port Embrumé (1943)





Cette fenêtre avait l'avantage inestimable d'avoir un rebord épais à la hauteur de mes bras qui ainsi pouvaient s'y agripper exactement comme à une bouée . Et la cage thoracique soutenue  me permettait une respiration moins haletante.
 La nuit n'était pas vide. Ses travailleurs  n'étaient pas silencieux aussi. En bas à la gare de l'Agha les cheminots triaient les wagons de marchandises grâce au large réseau de rails en pente. La Tour d'aiguillage se dressait sur ma droite proche du Hamma, illuminée des lumières colorées des sémaphores. Les cheminots libéraient les wagons en desserrant leurs freins pour constituer une rame. Pour éviter un tamponnement trop brutal, ils les accompagnaient  arc boutés sur le marche-pieds pour en fin de course peser de tout leur poids sur le levier de frein  et sauter en marche avant l'inévitable choc qui faisait tressaillir la nuit. Un métier très dangereux.
Je les revois se courbant pour se faufiler entre les tampons et accrocher les lourdes chaînes pour relier les wagons. Ainsi s'organisaient les convois de marchandises. Au petit matin s'y attelaient les noires locomotives à vapeur pour gravir la pente à grands coups de  panaches et disparaître à ma vue dans la courbe vers Hussein-Dey  pour assurer la prospérité des villes algériennes.

Le port aussi était une attraction nocturne avec ses remorqueurs infatigables qui glissaient en silence dans les bassins en rayant l'obscurité de leurs fanaux jaunes et verts. Quand j'étais las de fouiller ces paysages, j'observais sous mes yeux dans ma rue les éboueurs qui déroulaient les longs tuyaux d'arrosage. Ils ouvraient la vanne située au bord du trottoir avec une clef à haut manche en forme de T, et alors jaillissait de la lance en laiton un puissant jet que l'homme botté avait même de la peine à maintenir en se penchant en avant.
Les trottoirs devenaient luisants, décrassés de leurs poussières et les pavés brillaient pour accueillir un jour nouveau. Juste à l'aube, lorsque le Cap-Matifou tout gris sortait de l'ombre éclairé dans son dos par le ciel rose du soleil levant, s'approchait dans un fracas de métal la voiture de la Ville qui collectait les ordures ménagères avec des concerts de poubelles entrechoquées à réveiller les morts. Maintenant tout devenait net, le Djurdjura reprenait sa place dans le décor, les coteaux de Mustapha se piquaient de cubes jaunes, les coins noirs devenaient verdoyants, et dans ma rue les pavés sonnaient du trot des petits chevaux gris des maraîchers. Montait une odeur fraîche de la campagne mêlée à celle du crottin matinal, les premiers tramways tanguaient sur leurs rails étincelants, les camions des livreurs faisaient trembler l'immeuble, les sirènes du port annonçaient une journée de labeur et moi, enfin, je sortais vainqueur de cette nuit interminable .
 
A cette époque, je dus subir tous les assauts des apothicaires. J'étais bourré de théophylline*, de phénergan, ai du respirer un révolutionnaire mélange gazeux de je ne sais quelle composition secrète chez le Docteur Zaffran à Belcourt, faire des cures au Mont Dore et y boire des solutions volcaniques et aspirer des émanations délétères venant tout droit du centre de la terre, et même subir, je n'ai pas encore compris la raison, des jets d'eau à forte pression qui me collaient tout nu au mur de la salle de cure, comme on "soignait" dans le temps les forcenés dans les hôpitaux psychiatriques. Le tout sans résultat convainquant, bien au contraire.
Puisque à chaque retour à Alger, je piquais une crise épouvantable, mais prévue par le célèbre Dr Debidour du Mont Dore, comme une réaction naturelle après la cure !




Du Mont Dore cette photo de mon copain (avec son bateau) prise par un photographe ambulant sur le chemin du bassin du Parc. Je recopie la dédicace presque illisible au dos du cliché:
" En souvenir du Mont Dore à mon camarade Georges .Amitiés. Armand.
Armand Besambles, 103 rue de Javel.Paris 15ème."
Hélas, malgré mes recherches n'ai pu retrouver la trace de mon camarade de cure et de jeux. Je vécus en Auvergne de belles journées radieuses et y découvris la joie de vivre.


A un stade quasi critique, je fus soigné par l'excellent Docteur Georges Benyamine, un homéopathe renommé à Alger, mais qui n'hésita pas au début à me soulager à l'aide de cortisone, médicament radical mais à effets secondaires. Ce Docteur qui connaissait bien les limites de la médecine conventionnelle m'interrogeait souvent après les auscultations habituelles, et ensuite compilait ses gros livres pour choisir un  anti-histaminique au nom savant et calculer la dilution la plus favorable. Dans mes nuits, revenaient alors un rêve bizarre où roulaient vers moi des rangées menaçantes de grosses boules, ou bien parfois aussi c'était un mur d'eau qui sortait de la baie, comme un vrai tsunami avant bien que j'appris l'existence de ce phénomène !
Ce Docteur nous dit un jour, que le seul remède efficace serait d'aller habiter à.... Colomb-Bèchar où la siccité de l'air et le calme m'offriraient de meilleures conditions.

Paul-Elie Dubois (1886-1949). Au Désert.



Moi j'étais prêt à faire n'importe quoi pour me libérer de ce carcan.  Mais la situation en Algérie étant catastrophique cette solution devint caduque .
Un soir que j'étais de garde à mon poste d'observation, et regardais de ma fenêtre du coté du carrefour de l'Agha, un éclair bleu jaillit du Maurétania, suivit d'un grondement qui alla se répercuter sur les hauteurs de la ville. Après un court moment, j'entendis dans la nuit sèche de l'été une pluie. Une pluie de débris de verre qui tombait de la façade de l'immeuble aux centaines de fenêtres brisées par le souffle du plastic posé à coté des piliers d'Air France.
Peu de temps auparavant, le petit immeuble des Contributions de la rue Marceau juste derrière la fenêtre de ma chambre, se vida  de ces dossiers que les contribuables avaient remplis, dans une explosion du même genre, cette fois joyeusement accueillie par les citoyens ! Seule une vitre de ma fenêtre se fendilla et je ne jugeais même plus nécessaire de la réparer.
 Les  huit années rougies par les attentats du F.L.N. avec les épouvantables explosions quotidiennes mettaient les nerfs à fleur de peau. Je me souviens particulièrement des explosions mortelles des lampadaires, tout près de chez moi, à l'arrêt des Deux-Moulins, synchronisées par les assassins avec la sortie du Lycée Gautier et des Écoles communales . Les terroristes s'étaient déguisés en employés de la Compagnie de l'Electricité pour mettre des charges à retardement à l'intérieur des pieds des lampadaires en ouvrant la plaquette de visite des fusibles.

Mais dans la vie il ne faut jamais désespérer !
 Un 4 Juin 1958, De Gaulle atterit à Maison-Blanche et je fus l'un parmi les centaines de milliers d'algérois crédules qui attendirent son entrée de Sauveur à Alger. En fin de la Route Moutonnière*,son escorte emprunta la rampe Veuve et Pérez, passa devant l'École de Commerce tourna à gauche en franchissant le pont Chassériau et tout de suite à droite pour déboucher triomphalement au Boulevard Baudin. Je l'attendais avec mon Elgy-Lumière au deuxième étage de l'immeuble de vieilles parentes, juste en face de l'immeuble des Étudiants . Ce jour-la j'étais en pleine forme, ne pouvant manquer ce jour historique.



 En exactement quatre années "il" réussit graduellement à ruiner la situation politique et militaire, et creuser un fossé entre les Français pour arriver à son but: Échanger l'Algérie Française contre du pétrole et du gaz saharien et des bases nucléaires,et se déconnecter de ces algériens qui s'étaient obstinés pendant 130 ans de colonisation... à ne pas vouloir se convertir. De Gaulle ne voulait pas en faire des citoyens à part entière qui auraient envahi la France !.

En Juin 1962, je dus donc comme presque un million de Français d'Algérie, partir pour des "vacances" définitives en métropole. J'avais comme tous bien des regrets, mais un très personnel, original et angoissant : je ne pouvais emporter avec moi le rebord boisé de ma fenêtre qui m'avait si souvent aidé à attendre la délivrance du matin !.
Je dus donc me ressaisir et ne compter que sur ma volonté pour ne plus ressembler à un poisson sorti de l'eau, qui cherche, les yeux exorbités à respirer par ses branchies à sec.
Je débarquais à Paris, au climat continental et vivifiant que même l'hiver si rude  de 1962 n'arriva pas à me terrasser. Cette année terrible pour la majorité fut pour moi une délivrance. Je réussis à surmonter ma maladie et découvris la vie normale de mon âge.
 Adieu les Chameaux de Colomb-Bèchar, à moi les Chamelles de Paris !

Mais ceci est une autre histoire .

Notes :
 1) J'ai passé volontairement sous silence les détails des tortures d'une crise d'asthme. Au moins les pendus meurent après quelques minutes de tressautements. Mais le non moins terrible peut-être l'attitude peu compréhensive d'un enseignant  devant les absences répétées qui transforment la vie scolaire en un supplice semblable au tourniquet espagnol.

 2) Théophylline : Broncho-dilatateur extrait des feuilles de Thé .
                                          Feuilles de The Vert

 3) La Santé. Quel drôle de nom pour cette sinistre prison parisienne !.
 
 4) Route moutonnière. Cette route du littoral était sans doute  un chemin facile pour les troupeaux de moutons vers les marchés et abattoirs. La mer qui roulait  des vagues blanchies d'écume qui s'envolait au vent pourrait etre une origine plus poétique du nom de cette route .

 5) L'asthme est presque guérissable, il ne faut jamais perdre l'espoir d'une amélioration et le malade est généralement son meilleur médecin. Sachez qu'à mon arrivée en Israel, je dus en tant que réserviste faire mes classes dans les désertes collines de Judée, mais jamais les efforts physiques 
ne m'importunèrent, moi qui au Lycée était dispensé de l'heure hebdomadaire d'éducation physique dont le but est justement de développer la capacité pulmonaire !


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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

GABY 23/11/2009 10:17


bonne semaine Georges j'espère que tout va bien ...


Quichottine 21/11/2009 19:13


Juste un merci... pour tout.


midolu 20/11/2009 20:26


Georges, votre souvenir de ce rebord boisé et salvateur pourrait paraître si dérisoire dans le fil de l'Histoire ... Cependant, ce sont souvent des détails incongrus qui nous restent en mémoire
comme marque d'une tranche de vie ...

Tel ce sabot perdu par mon père adolescent fuyant l'avancée de l'armée allemande, et qui appréhendait la colère de ma grand-mère (qui n'a pas eu lieu bien sûr tant le danger couru était
démesuré par rapport à la perte) ! Mais c'est la perte ce sabot et la crainte de la punition qui sont restées associées à l'invasion dans la mémoire de mon père.

Merci pour ces chroniques d'une vie, ailleurs ...
Bonne soirée


GABY 17/11/2009 16:02


votre asthme vous a laissé en France, pour moi ce fut le contraire . j'ai commencé à en avoir après l'éxil, peut -être par somatisation mais aussi par la présence de substances que je n'avais
jamais eu l'occasion de respirer. Vous décrivez très bien ce sens de l'oppression que donne une crise... même le dessin, c'est du Munch...


René 17/11/2009 11:17


Comme cette triple souffrance de la maladie de la guerre et de l'exode est bien exprimée et décrite.C'est un peu mon histoir(Primo infection en 1958-alité pendant 6 mois- j'étais à Gautier lors des
explosions des lampadaires...l'exode terrible et l'hiver 1963 en France atroce.......décés de ma grand mère du au froid terrible cette année là....indiférence et rejet d'une grande partie de la
population francaise.....)


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