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24 juillet 2010 6 24 /07 /juillet /2010 15:20

 

  Le Vingt Divin

 

 

toujours le 20

 

                                                     Le bleu d'Alger dit-on chasse les mouches.

 

 

J'ai reçu d'un voyageur(1) retour d'Ifrykia, une photo de l'immeuble que mes parents habitèrent depuis leur mariage jusqu'à l'aller sans retour, en métropole. A vrai dire j'avais oublié quand même certains détails, comme le dessin des ferronneries des balcons, car en sortant dans la rue, je ne regardais presque jamais en l'air ! A part les antennes qui poussent comme partout à Alger pour capter la vérité sur les chaînes étrangères, l'aspect de la maison n'a guère changé. Toujours les mêmes persiennes à lattes de bois qui grinçaient et réveillaient en sursaut ceux qui dormaient encore, quand on les remontait pour profiter de l'air frais du matin. Nous habitions au cinquième, à gauche avec en façade le bureau et le salon-salle à manger. Le balcon étroit  abritait une sorte de  jardinière d'où jaillissaient un bougainvillier d'un rouge flamboyant et des  cactées qui dépassaient la murette et se balançaient au vent du soir.

Maintenant je ris tout seul à haute-voix, car je viens de me souvenir qu'à un moment pressant de mon enfance, j'avais une fois arrosé ce pot de terre, comme je le faisais contre les arbres dans la rue ! Ah le bon temps où tout était permis! J'aimais escalader ce bac et me pencher pour mieux observer la vie bruyante de la rue Sadi-Carnot où tramways et charrois commençaient tôt à animer la longue rue.

A l'époque je n'avais pas le vertige et j'embrassais goulûment sur la pointe des pieds le vaste paysage où tournoyaient et plongeaient les Martinets en fin d'après-midi.

 

                                                     Le numéro 20 de l'immeuble, en mosaïque dorée.

                                               A l'origine, la ferronnerie du portail était peinte en noir.

 

l entr e du 20

 

 

C'est au numéro 20 que j'ai grandi dans un cocon, et causé bien des soucis de santé à mes parents, et sans doute n'ai-je pas exaucé leurs espérances secrètes de me voir briller dans mes études. Ce n'était pas pourtant l'envie d'entendre mon nom prononcé par le Proviseur, avec mes camarades Alezra, Boizis et Cohen, régulièrement lauréats du Tableau d'Honneur ou des Félicitations !.

En fait je n'étais pas paresseux, mais un rêveur où toute ma vie était intérieure. Je m'imbibais d'images peu importantes pour d'autres mais qui faisaient de moi un antiquaire de la vie courante. Après des dizaines d'années je peux encore entendre les bruits du foyer et de ma rue si familiers. Pourtant ce n'est qu'en 1958 que je remarquais une inscription sur le coté borgne de l'immeuble, datant sans doute de 1941. En effet, un belle journée où la fièvre gaullienne s'était emparée d'Alger, des artisans peintres vinrent installer leur machinerie et leurs poulies pour ravaler le mur et recouvrir à la chaux une grande inscription alors encore visible en lettres noires capitales du temps de Vichy : "Travail, Famille, Patrie".

Notre propriétaire était pourtant un  homme correct et très poli qui ne manquait jamais de saluer mes parents lorsqu'il venait encaisser les loyers mensuels chez la concierge.

 

                       Au bas de cette carte postale,la citation du traître : " Je hais les mensonges " !!!

                       Cette phrase évoque pour moi les assassinats auxquels il prêta main-forte le 16 Juillet 1942 quand il envoya sa police rafler les israélites parisiens, vieillards, femmes et enfants pour les interner à Drancy et les envoyer par fourgons de marchandises à Auschwitz.

a150 Petain

 

                                                                           La fièvre gaullienne :

               Affichette d'après 1958 : En moins de 4 ans l'Algérie était liquidée par ses discours habiles passant de    " Algérie Française pour toujours " à l'Algérie des fellaghas .

 

Alger De Gaulle-copie-1


 

Alger-Caméléon avait une nouvelle fois démontré ses qualités d'adaptations. Alger souvent changea de mains mais seule la mer qui la baigne reste insaisissable et appartient à tous et à personne.

 Durant les restrictions des années 40, une fois par semaine descendait de Birkadem la charrette de Monsieur Yvars qui faisait sonner les sabots de son cheval sous notre fenêtre. Il était le métayer de notre Grand-Oncle et apportait à nos familles citadines tout  frais cueillis un cageot de légumes encore rougis de la bonne terre du Sahel. Le jardinier-cocher de l'âge où on ne vieillit plus était ceinturé d'une large bande de tissu rouge. Son visage tout ridé par le soleil et son cou raviné  ressemblait à celui d'une tortue. Il s'asseyait boire un verre de vin frais dans la cuisine où il déballait ses trésors sentant bon la campagne. Notre cuisine était minuscule et de plus bâtie en angle, avec sans doute de ce qui devait rester du crayon de l'architecte !. Mais sur cette petite table de travail couverte d'une toile cirée, ma mère cuisinait les meilleures de ses recettes auxquelles j'assistais toujours en qualité de gâte-sauce pour  surtout goûter aux plats et lécher les fonds de moules. Elle n'avait qu'à se retourner pour déposer la cocotte de fonte noire sur le fourneau où allait mijoter, hors de ma portée, un rôti de viande hachée ou un riz au Safran.

Notre bienfaiteur devait pour remonter dans ses terres enfiler la rue de Lyon et traverser le Ravin de la Femme Sauvage qui était une longue coupe dans le tuf jaune des collines. De là, Birmandreis et Birkadem (Le Puits de la Négresse) et la montée vers la propriété de Maître Meyer en entrant par le chemin de terre à "Soultz-Cottage", une véritable expédition sous le soleil brûlant de l'été.
Sa charrette à ridelles je la revois encore avec le fouet planté à coté de la manivelle du frein. Mais j'aimais surtout le chapeau de paille qui coiffait la tête du cheval et laissait passer deux grandes oreilles qui frémissaient pour chasser les mouches . Je n'étais pas autorisé à descendre dans la rue pour caresser la bête luisante de sueur et devais me contenter du spectacle haut perché. Une position qui me permit de constater que le poitrail d'un cheval est bien plus étroit que son arrière-train !.
Mais ce n'est pas tout d'avoir une belle vue sur le port en habitant à un cinquième étage, encore faut-il y accéder en ascenseur pour ne pas perdre son souffle. Le notre, un vénérable Ottis-Pifre (2), était souvent sujet à des malaises.

Le propriétaire n'avait pourtant délivré qu'une clef à chaque locataire, pour éviter que les coursiers des bureaux l'empruntent et augmentent son taux mensuel de pannes...Suivant la loi, il est interdit aux enfants de monter seuls, mais je passais outre sous les yeux sévères de Madame Juan, la concierge qui derrière ses rideaux bonne-femme surveillait les allées et venues. Cette clef qui faisait de moi un privilégié je l'égarais quelques fois, mais j'en avais fait des doubles chez le serrurier qui avait son atelier dans les escaliers de la rue Hoche, tout proche du Lycée Gautier.
Une après-midi d'hiver, je revenais de l'école engoncé dans ma cape avec mon lourd cartable sur les épaules et fébrilement engageais la clef dans la serrure et ainsi ouvrais le portail ajouré de l'ascenseur, mais pour y pénétrer il me fallait pousser de coté une autre fermeture en accordéon qui me laissait peu de place pour passer avec ma gibecière sur le dos.
Je revois encore la plaque du fabriquant "Otis-Pifre" en cuivre sur le panneau de beau bois ciré et les sept boutons dont j'atteignais tout juste le cinquième pour commencer mon ascension. Comme d'habitude au démarrage de la cabine se déclenchait en moi, comme un réflexe pavlovien, une irrésistible envie que j'essayais de contenir sur place par une danse de St-Guy à ma façon(3). Soudain dans un tressautement s'arrêtât ce court voyage entre deux étages !

Un des avantages de cette cage d'escalier était que la ferronnerie laissait passer passer largement la lumière et que je n'étais pas enfermé dans une chambre noire. Pressé, (le mot est faible), au lieu d'attendre le secours d'un locataire, j'agis comme jamais je ne vous conseillerai de le faire. J'avais observé maintes fois qu'à chaque étage, au flanc du puits une roulette de la cage d'escalier libérait le portail quand la machine arrivait à son hauteur. Un déclic que j'entendais même de l'intérieur de l'appartement et qui signalait une arrivée au palier.  Je décidais donc de tirer d'une main de singe la porte-accordéon et de l'autre à travers les barreaux poussais la manette à roulette et réussis ainsi à ouvrir le portillon de l'étage !

Mais l'ascenseur était coincé à mi course. Je pris donc un risque dont je ne sus pas évaluer l'importance: je jetais mon cartable et ma cape par l'entrebâillement laissé à mi-étage, et comme un chat m'y glissa pour atterrir libre sur le palier. Un folie exécutée sans savoir que par un caprice électrique j'aurai pu être coupé en deux. J'étais pourtant heureux de m'être sauvé ainsi de ma prison grâce à mon observation de l'électro-mécanique !


Notre appartement servait aussi à mon père qui presque jamais ne prenait de vacances, comme bureau d'études. Je me souviens d'une importante commande de la Cimenterie Lafarge. Il s'agissait de construire une très grande trémie  carrée  sur pieds pour l'usine de Rivet. Papa la dessina et en fit même une maquette en bristol un dimanche. Je l'accompagnais quelques fois dans ses visites . L'air était si pollué par les poussières de ciment que je préférais ne pas sortir de l'auto...Que dire des employés qui y passèrent leur vie à coté de la chaleur des fours et dans les suspensions maléfiques de l'usine. La Silicose les guettait.
 
Notes:

 (1) Crédit des photos:

Je remercie Mr Marc Créhange pour ces belles photos de l'immeuble. Son père Jean Créange ,un homme  affable ,avait sa pharmacie  au coin de la Rue-Sadi-Carnot et de la rue Drouet-d'Erlon à deux pas de chez-nous.

 

  (2) La lecture de ce billet ne vaudrait pas grand-chose si elle n'était pas le prétexte de vous inviter à lire sérieusement ces excellents sites sur les ascenseurs et en particulier ce que vous devez faire et surtout ne pas, en cas de panne de ces engins entre ciel et terre .

www.ascenseurs.fr/public/pdf/Historique%20%20complet.pdf

http://ascenseurs.free.fr/index.htm

(3) Lorsqu'il m'arrivait de monter dans cet ascenseur avec mon père, celui-ci avait coutume de dire tout en essayant de garder son sérieux et sans me regarder: Connaissez-vous le nommé Géant ?... J'ai en..vie de pi....!! ajoutait-il et j'éclatais de rire. Ops !....

 


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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

rené 26/07/2010 09:30



Je comprends que cette photo de l'immeuble où tu as habité fasse remonter à la surface nombre de souvenirs! C'est un trés bel article et j'ai eu la même émotion lorsque "Françoise" m'a envoyé à
son retour,la photo de mon immeuble rue Auber et celle de la boucherie de mon père qu'elle a pu prendre malgré l'hostilité du propriétaire actuel . Elle s'est donné du mal. Tu as peut être connu
l'imprimerie de son père? C'est pour cela que je l'ai défendue sur un certain sîte face à un internaute intolérant qui m'a par ailleur envoyé un mel perso à la limite de l'insulte. Mais la nature
humaine est ainsi......



Georges 27/07/2010 16:33



Après tant d'années nos plaies n'en finissent pas de se cicatriser. Si au moins nos souvenirs n'étaient pas bafoués, nous aurions essayé, non pas d'oublier, mais peut-etre de pardonner, mais ce
n'est pas le cas, car les jeunes générations n'ont rien compris et parlent comme des perroquets sans essayer d'aller aux sources.



... Quichottine en pause ... 25/07/2010 10:25



Encore une fois merci pour ces souvenirs partagés.


L'immeuble est splendide !


J'ai souri en pensant au petit garçon qui arrosait les balcons de bien curieuse façon...  et frémi en pensant à ce qui aurait pu vous arriver en quittant l'ascenseur ainsi.


Finalement, ce soit de bien jolis souvenirs.


 


Passez une belle journée, Georges.



Georges 25/07/2010 16:37



Bonjour Quichottine,


Quand reverrai-je hélas de mon balcon
Fumer les bateaux et ouïr les charrons
Et le Djurdjura s'embraser à l'horizon ?
Jamais sans doute, malgré ma passion.

(Jo Du Balais)



Miangaly 25/07/2010 07:54



Comme nous aimons à revoir les lieux de notre enfance ! Heureuse enfance même si pas toujours rose et que de doux souvenirs de toutes ces bêtises, de ce formidable apprentissage de la vie  !
Je me demande ce que les enfants d'aujourd'hui, qui passent leur temps devant les ordinateurs, auront comme souvenirs de cette période de leur existence !


Je vous souhaite un beau dimanche Georges !


Catherine 



Georges 25/07/2010 16:52



Bonjour Catherine,


Oui notre imagination et observation débordaient plus lorsque nous étions  face à la vie de tous les jours pour l'affronter. L'ordinateur est un jouet
magnifique mais que pour les adultes. Copier-coller est le tour est joué pour les écoliers, et l'effort s'est envolé !. Maintenant leurs jeux sont digitalizés et de plus en plus osés. Comme le
nous disions en jouant aux billes :"Bonne échappée !", mais maintenant il est trop tard pour la rattraper !


Merci de m'avoir lu .


 



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