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16 janvier 2010 6 16 /01 /janvier /2010 14:16


Mes Valises


VALISE 5


(I)

Cette valise, je l'ai sauvé d'un tas de chiffons qui attendaient sur le trottoir le passage des Services de la Voirie . En me promenant dans la ville par ces fraîches mais ensoleillées  matinées de Janvier, je n'ai pu m'empêcher de lui tendre ma main et de la prendre avec précaution par la poignée .
C'était une modeste mallette comme on en voit sur les scènes de théâtre . Mais pour moi, irrésistiblement une soeur de celles qui figurent sur les photos de déportés en marche vers les gares, et qui y avaient été bourrées en catastrophe des objets de première nécessité, rapidement inutiles puisque ces malheureux durent laisser ces baluchons sur les quais d'embarquement pour être entassés dans des wagons à bestiaux plombés. Une valise "à la Anna Frank" comme je suis sur l'auraient dit mes enfants en voyant cet objet, comme de bons Sabras* qui ont  l'humour noir facile pour masquer leur angoisse  devant cet inimaginable horreur que fut l'Holocauste.

Cette valise dont le propriétaire devenu israélien avait eu plus de chance était heureusement vide, car je n'aurai pas supporter d'y voir des effets d'un disparu .
Mais ce bagage fatigué, aux flancs cartonnés et aux coins renforcés portait une adresse parisienne peinte  grossièrement au pinceau. Elle avait du donc appartenir à un émigrant qui après la guerre avait choisi de partir en Israel pour essayer de se construire une vie nouvelle en espérant laisser derrière lui ses cauchemars. J'ouvris avec peine les serrures piquetées de rouille et y lu sur l'intérieur du couvercle la même adresse en lettres blanches "..Rue Oberkampf". C'est à Paris un quartier où nombre de juifs ashkénazes avaient trouvé refuge en fuyant d'abord les persécutions tsaristes et ensuite la montée du nazisme allemand. Ce quartier d'anciens fourreurs et artisans du textile a été vidé le 16 Juillet 1942 de la plus part de ses habitants juifs lors de la Rafle dite du "Vel-d'Hiv", avec le concours efficace et zélé de la police française .
Alors j'ai décidé de la poser sur un proche banc public pour la photographier: Peut-être le même banc où son possesseur aimait s'asseoir au soleil d'hiver et émietter du pain pour les pigeons .

Et puis au bas d'une murette, j'ai vu un graffiti comme il y en a tant.
 Il m'a fait sourire. Alors j'ai eu l'impudence pour exorciser les mauvais souvenirs de poser cette valise orpheline à coté de ce jeune dessin au pochoir comme il y en a tant qui fleurissent en ville. Le lecteur interprétera lui-même ce message mural, encore qu'il parlat tout seul au passant.


VALISE 8



(II)


La Valise ou le Cercueil ?. C'est l'immédiat association d'idée qui vient à l'esprit de mes compatriotes d'Algérie :

"
C'est  un livre de Paul Reboux intitulé Notre Afrique du Nord. Maroc. Algérie. Tunisie. Et sous-titré… "La valise ou le cercueil !" Un livre de 1960, 1961, 1962 ?  aucunement !.  
Un livre paru en 1946 aux éditions Chabassol
et où on peut lire : "Tandis que ronronne le moteur, je suis obsédé par une petite inscription que l’on a pu voir sur les murs de certaines villes d’Algérie : la valise… ou le cercueil !" Voilà les cordiaux conseils, voilà les aimables avertissements donnés par certains indigènes aux Européens, et lisibles sur les murs, tracés au goudron, charbonnés, peints à l’huile, ou même imprimés sur ces petits papillons de papier dont usent les propagandistes" .
(Cette présentation  limpide est du remarquable historien Maurice Faivre) .

                                           Réponse à la question !       

 

Impossible d'effacer de ma mémoire cet embarquement pour l'autre coté de la méditerranée . Ce n'était pas une croisière mais une fuite avant la date fatidique décrétée au Rocher-Noir par les traîtres. Je ne reparlerai pas des jours passés au soleil brûlant avec des milliers de familles, d'abord sans espoir aucun à l'aérodrome de Maison-Blanche à cause d'Air-France en grève et ensuite sur le port aux guichets des Messageries Maritimes dès que le permettait la levée du couvre-feu, ou la file d'attente rue Waisse pour retirer la somme maximale en liquide autorisée à sortir d'Algérie, car ce ne furent pas des circonstances très glorieuses pour abandonner pour toujours ma ville et ma jeunesse. J'avais pourtant en hâte un soir, rempli dans ma chambre une valise d'objets que je ne pouvais laisser derrière-moi à leur destin. Non, presque pas de vêtements encombrants et remplaçables. Mais quelques livres rapidement entassés qui m'avaient fait croire que j'étais un vrai fils de la France tant je m'étais imprégné de leurs lectures ,en particulier un petit aide-mémoire Bordas  à couverture rouge de littérature française que j'avais acquis à l'époque des Baccalauréats . Et puis aussi un livre de Grammaire qui avait appartenu à mon frère en classe de 4ième et qui à chaque page citait un extrait remarquable d'un auteur pour illustrer une tournure grammaticale. Et je choisi aussi de sauver un livre relié en plein cuir de Maurice Maeterlink,"L'oiseau Bleu" qui m'avait tant charmé par ses images où des objets familliers parlaient:

Un frère et une sœur, Tyltyl et Mytyl, pauvres enfants du bûcheron, regardent par la fenêtre le Noël des enfants riches lorsque la fée Bérylune leur demande d'aller chercher l'Oiseau bleu pour guérir sa petite fille qui est malade (elle voudrait être heureuse). À travers cette quête, aidés par la Lumière, Tyltyl et Mytyl vont retrouver leurs grands-parents morts, leur petit frère pas encore né et bien d'autres personnages encore. L'Oiseau bleu parle également de personnages ennemis ne facilitant pas la tâche des enfants, tels que la chatte, prête à tuer les enfants pour sauver sa vie (en effet, une fois que l'on a tourné le Diamant, animaux et éléments prennent vie), aidée de la Nuit, des arbres et d'autres encore.. . ( Wikipedia).


J'avoue que je n'avais pas du comprendre dans mon enfance tout le récit, car il est en fait dramatique. Toujours est-il qu'un docker aux yeux de fauve m'arracha ma valise de mes mains au bas de la passerelle pour me réclamer, plus précisant m'imposer, un pourboire faramineux auquel je n'avais pas intérêt à refuser si je voulais conserver mes derniers souvenirs. Cette solide valise en fibre me servit de siège toute la traversée sous la pluie et les embruns, car l'accès aux cabines était barré par une odeur épouvantable de vomi qui montait de la cale, le navire n'étant pas nettoyé entre ses allers et retour dans une mer démontée. Certainement qu'on pensait en haut et bas lieux que cette encombrante  marchandise embarquée ne valait pas cet effort.

                                           (III)

Mais je n'ai pas que des souvenirs tristes de ces valises. Un été d'après la tourmente, chacun enfin ayant trouvé un digne emploi, et mes parents m'ayant  rejoint à Paris, (après que l'atelier d'Hussein-Dey de mon père fut confisqué et déclaré "Bien Vacant" par une soudaine affiche collée sur le portail !!), nous décidâmes de prendre des vacances. La 4cv 170-GR9A rapatriée elle-aussi ayant suivie l'intendance, nous emmena vaillement tous les quatre de Paris à Font-Romeu sans escale, pour nous rapprocher du soleil .
Michel au volant, papa à coté, moi et maman sur la banquette arrière ,et deux valises ligotées sur le porte-bagages. J'allais oublier: le coffre avant étroit était bourré entre la roue secours, les outils et le cric, de livres techniques dont mon frère avaient besoin dans ses études. Maman appelait ainsi ce transport familial, "La Roulotte", car nous étions à la fois aussi errants et solidaires que des gitans qui se déplacent avec leur maison.
Ces courtes vacances se déroulaient dans cette région de rêve où la flore est vierge, et poussent loin des hommes* les plantes les plus embaumées et rares que les Pyrénées Orientales aient jamais portées dans ses hautes vallées. Papa ne se déplaçait qu'avec précaution pour ne pas blesser les fleurs, courbé sur ces prairies sauvages, avec un livret illustré de naturaliste pour identifier ces merveilles butinées par des papillons et insectes aussi nombreux que multicolores, soûlés du suc de leurs butins.  
Mais moi je décidais d'abréger brusquement mes vacances et de rentrer par train à Paris, une camarade israélienne m'ayant signalé son passage. (Oui, comme dans les contes, "ils se marièrent et eurent beaucoup
d'enfants" !). Mais cette remarque est une anticipation !
 Si mon père aimait collectionner et classer les fleurs dans son herbier, moi je ramassais des pierres roulées et polies dans les torrents, des silex et des éclats de bombe volcanique, bref tout ce qui me paraissait précieusement veiné ou paré de quartz scintillant. Même un lourd morceau de ce granit bleu incrusté de grains noirs dont sont bâties là-bas en pierre de taille les maisons pour l'éternité.. J'en avais trié quelques exemplaires pour les emporter dans ce bagage vétéran , qui avait traversé la mer avec succès. Monté dans le train, je hissais avec peine mon trésor pour le glisser sur le filet haut perché. Quelques minutes avant le départ deux Douaniers ouvrirent  bruyamment la porte à glissière du compartiment et avec un air de Dupont et Dupont me demandèrent d'ouvrir la valise d'apparence innocente. Poliment ils m'aidèrent à la descendre,un peu surpris de son poids, ils savouraient certainement une bonne prise car la contrebande était florissante comme dans toute région fron
talière.
J'eus du mal à me contenir de rire en constatant leur désappointement: point de cannabis, point d'herbes interdites, même pas un alcool ou un parfum, ou encore un manteau en cuir achetés à Andorre, que de la pierraille et un sac de linge pour la machine à laver... Ces Douaniers m'aidèrent même à remettre la valise dans son logement. Mais ils n'avaient pas découvert que j'avais quand même passé en contrebande un flacon bien bouché et rempli de l'air pur de ces montagnes là où la frontière avec l'Espagne est virtuelle.

                                                 
(IV)

J'ai donné cette relique à ma fille. Je pensais qu'avec son talent de décoratrice elle aurait voulu la couvrir de fleu
rs, ou même la vaporiser avec de la poudre dorée, ou autre laque, ou la parer de zébrures multicolores. Mais non, elle s'est contentée de la brosser, et de la poser innocemment à une encoignure juste à sa taille, tout  près de la porte de sortie.
 

J'en fus déçu, car cela signifiait pour moi un mauvais présage, que notre transhumance n'était pas terminée. Il n'y a pas si longtemps, lorsque Sadam Hussein bombardait Israel avec ses fusées "Scud", nous avions disposé près de la porte une valise qui renfermait les papiers
de famille, des médicaments et trousse d'urgence, pour être prêts à courir à l'abri, avec les enfants réveillés en sursaut par la stridente sirène d'alerte, munis chacun du masque à gaz posé de travers qui à lui seul nous étouffait.
Mais comme je ne voulais rien oublier de ces évènements, avant de sortir en vitesse de la maison, j'allumais le magnétoscope à cassette pour enregistrer les informations ininterrompues de la Télévision, car ses journalistes intrépides étaient perchés au sommet du plus grand immeuble pour filmer en temps réel les chutes des fusées brillantes dans la nuit ! Avec une rentrée dans l'atmosphère de vingt mille km/h, l'ogive surchauffée par sa friction avec l'air est semblable à une comète et sa traîne de feu. Un beau feu d'artifice dans le ciel avec aussi les fusées "Patriotes" tirées du sol pour essayer d'intercepter en vol les "Scuds" irakiens. Depuis Janvier1991 je n'ai jamais regardé ces enregistrements sinistres et les cassettes attendront comme moi des jours meilleurs .


               Ce graffiti au pochoir date de la Guerre du Golfe . Un poulbot de Tel-Aviv
        
                              joue au Yo-Yo équipé de son masque à gaz.
                                           Notre sort serait-il suspendu à un fil ?



5769 0097



Maintenant qu'Aminedjad continue la tradition de nos voisins de vouloir nous exterminer, mais avec cette fois  des fusées bien plus puissantes et précises, je ne serai plus là pour veiller sur mes enfants car depuis ils se sont envolés du nid pour se disperser dans la ville.
    
  J
e hais les valises !
Car elles sont le symbole de l'instabilité .

Notes:

Font-Romeu : Ce paradis s'est vu, dit-on, attaqué par des constructions sauvages et des déboisements sans pitié.

Sabré : ce nom en hébreu de la Figue de Barbarie est le surnom des jeunes nés en Israel qui sont comme le fruit "piquants au dehors et doux à l'intérieur":

Trousse d'urgence : en cas d'attaque au gaz tant redouté,(Sarin, ou autre saloperie), il faut immédiatement se planter dans la cuisse  une seringue à ressort : son "atropine" est censée  de ralentir la paralysie des nerfs due au gaz. Seulement ce produit dessèche très rapidement la victime et il faut alors avoir à portée de la main un jerrican d'eau douce (20 litres!)...

Yo-Yo :
"Le yo-yo est considéré comme le jouet le plus ancien du monde après la toupie. Son origine est inconnue mais il semblerait que cet objet provienne de la Chine ou des Philippines où il était utilisé comme une arme. Son nom actuel vient du tagalog (une langue des Philippines). Il était connu en Grece il y a plus de deux mille ans".(Wiki)


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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

eva baila 14/02/2010 15:59


C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai lu ce témoignage... Tout ce qui s'écrit sur la partie du monde où vous vivez est à la fois très politique et très abstrait, et des témoignages comme le vôtre
sont absolument nécessaires, et indispensables pour mettre un peu d'humanité dans les jugements tout faits qu'on serait tenté d'accréditer (de part et d'autre). Merci pour vos pages si belles. Si
seulement un peu plus d'amour (juste un soupçon) pouvait circuler... (oui, je sais, c'est un lieu-commun un peu facile...)


margareth 22/01/2010 19:57


J'ai bien aimé cette histoire de valises. Lorsque nous avons vidé la maison familiale j'en avais récupéré deux dont j'ai dû me séparer à regret, par manque de place. L'une était en paille. Elle
avait suivi papa au Maroc pendant la guerre. Par la suite elle lui servait à transporter ses pilons, puis ses prothèses quand il était convoqué au centre d'appareillage ou qu'il voyageait. L'autre,
tout en cuir, appartenait à un ami de ma grand-mère qui avait beaucoup voyagé dans les colonies. Son nom et son adresse étaient inscrits sur le couvercle. C'est un inconnu qui l'a emportée.


asma hadjilah 19/01/2010 22:09


Bonjour, 
Je me présente, je suis étudiante en post graduation à l’école des beaux arts d’Alger, je suis à la recherche de témoignages de collectionneurs de cartes postales anciennes d’Algérie pour un
travail pour le module intitulé « lieux de rencontres de l’histoire et de la mémoire ». Moi-même passionnée de la carte postale datant de la période coloniale de mon pays l’Algérie, je voudrai à
travers vos témoignages pouvoir retracer son histoire et démonter qu’elle constitue une mémoire collective qui doit être reconnue et préservée. 
Dans l'attente d’une réponse. 
Cordialement 
Melle asma HADJILA





Quichottine 17/01/2010 10:46


J'ai trouvé ce récit très poignant.

Une valise, c'est beaucoup dans nos imaginaires.

Moi, j'ai posé la mienne depuis bien longtemps déjà et je n'ai plus envie de la refaire. Je ne sais pas pourquoi. Je me dis que c'est important de trouver des racines et de s'en inventer lorsque
l'on n'en a pas.

Mauvais présage ? Je ne sais pas. Je pense qu'il est possible que nous soyons obligés de repartir, je crois que c'est le destin de l'homme, d'être un peu nomade contre sa volonté.

J'ai souri devant votre évocation de l'Oiseau Bleu.
Maeterlinck est un très grand poète que j'aime beaucoup.

Je ne sais pas pourquoi cette pièce me fait penser à Claude Santelli, au "Petit Théâtre de la jeunesse". Je suppose que c'est là que je l'ai vu pour la première fois.

Aujourd'hui, il y a des dessins animés...

C'était un conte très triste, mais pourtant, j'en garde un souvenir heureux.

Merci pour tout, Georges.
Passez une belle journée.


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