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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 11:14

 

Avec le débarquement américain, nous connûmes à Alger une immédiate amélioration de notre situation alimentaire qui s'enrichit du beurre de cacahuètes, de bananes, ce fruit des Îles dont je ne découvrais la douceur qu'à l'âge de cinq ans, mais aussi de pain blanc et autres délicatesses qui étaient au menu des riches rations des G.I. (Government Infantry).
En ce qui concerne l'équipement scolaire, les cartables étaient bien usés ! Mais se répandit comme une traînée de poudre dans les Lycées que sur les hauteurs d'Alger les soldats se débarrassaient d'une colline de boites vides de munitions qui contenaient n'y avait pas si longtemps les bandes de cartouches calibre 12.7. Mon frère  rapporta deux de ces objets convoités. L'une pour y mettre ses cahiers de lycéen et l'autre pour y fourrer mes trésors qui étaient des jouets dépareillés...

 

Alger Bombardenet 1943

 

 

L'aviation allemande et italienne ne menaçaient heureusement plus Alger, lorsque ce fléau fut remplacé par une autre plaie comme ces bestioles vertes au flanc bien rebondi qui chaque année faisaient du tourisme en Algérie et dévoraient les récoltes sans y être invitées. Par une belle journée estivale, notre père au volant organisa un voyage à Sétif, (Hauts Plateaux Constantinois), sous-préfecture qui devint le berceau de ma famille après le départ en catastrophe en 1871, du Territoire de Belfort. Cette enclave était restée française après la défaite de Sedan et accordée par l'Empire Prussien en reconnaissance du courage des troupes du Général Denfert-Rochereau devant l'ennemi allemand.

Nous roulions toutes fenêtres baissées pour essayer de rafraîchir la température intérieure torride. Subitement le ciel se fit plus sombre, et avant que nous réalisions quels étaient ces nuages, nous fumes enveloppés par des nuées de sauterelles qui s'écrasèrent sur le capot de la voiture, mais surtout s'engouffrèrent  avant que nous ayons eu le temps de remonter les vitres ! Vous imaginerez facilement la situation cocasse et les cris des voyageurs qui essayaient de se dégager de ces bestioles têtues qui s'infiltraient dans  les manches de chemises courtes mais aussi dans nos pantalons...et sous  la jupe de ma mère...

 De retour un Jeudi de la campagne d'Hydra, sur les hauteurs d'Alger, je rapportais dans mon mouchoir avec quelques herbes un spécimen magnifique en faisant attention de ne pas l'écraser !  Arrivé à la maison, j'aurai bien voulu la libérer dans ma chambre, mais je dus lui  chercher un gîte, et comme il n'était pas question de vider le bocal à sucre, qui pourtant par sa transparence m'aurait permis mes observations, je vidais sur la table ma boite de métal et mis avec un peu d'eau la voyageuse et refermais le couvercle pour la nuit. Le matin, je dus m'affairer à ranger mes livres et cahiers et y joindre quelques bandes dessinées à échanger, comme les Aventures de Placid et Muzo ou de Coq Hardi, et me presser pour descendre les cinq étages, et aller remonter les escaliers de la rue Tirman pour gagner mon École Clauzel. En revenant de mes études, ​ânonnements de la table de multiplication,​ débraillé et tout congestionné de mes recréations, je n'eus qu'une envie, outre celle naturelle de vider d'urgence ma vessie, d'aller ouvrir le couvercle de ma boite kaki pour aller jouer avec ma sauterelle. Hélas, couchée dans l'herbe humide, une sécrétion infâme sortant de son abdomen, ses ailes collées, elle ne donnait guère signe de vie. J'essayais bien de la ranimer en la bousculant avec mon crayon, mais peine perdue, ses pattes étaient raidies: elle était morte en captivité. Ainsi se termina ma carrière d'entomologiste amateur...

Pas tout à fait cependant ! Un jour bien chaud, j'avais accompagné mon père à un fournisseur de matériel établi au lieu dit  Ravin de la Femme Sauvage. Cette zone industrielle nouvelle par laquelle passait un axe routier important vers Birmandreis, avait été creusée dans le tuf, cette pierre calcaire jaune et peu résistante, très prisée comme base pour la construction des routes avant le revêtement en goudron. Pendant que mon père était occupé à ses affaires, comme d'habitude dans ce cas pour ne pas m'ennuyer, je jouais dehors en poussant les cailloux du pied en soulevant la poussière. Soudain mon soulier mit à jour un nid de scorpions jaunes. J'avais dérangé toute une famille dans leur sieste, à l'ombre du soleil dardant, sous la pierraille. En cherchant bien, je découvris une boite d'allumette vide, vous la connaissez : avec sa vignette représentant un jockey cravachant sa monture. (J'appris plus tard que c'était mon professeur de dessin Jacques Burel qui la dessina pour les Usines Caussemille ! ).  Mais mon intention était d'enfermer ma découverte dans cette boite un peu trop petite pour ce client au dard en trompette. Je ne réussis avec une brindille qu'à y faire entrer un jeune scorpion au dos velu moins preste que le reste de la bande. Je ne dis rien de cette capture, car mon père n'aurait pas accepté de me voir jouer avec cette bestiole qui peut provoquer de vives douleurs. Je revins donc à la maison fier de mon trésor, avec mon captif, en posant avec précaution ma boite sur la table de ma chambre...Après mon goûter, je décidais de lui rendre visite, et ne sachant pas de quoi il se nourrissait, j'ouvris lentement la boite pour le libérer dans les feuilles du pot de géranium, sur le rebord de ma fenêtre. Après quelques secondes d'hésitations, et sans doute allergique à l'odeur forte de cette plante, il se laissa glisser avec la rapidité de l'éclair, et avant que j'ai pu réagir, disparut sous la margelle de la fenêtre. Je n'avais plus de champ de vision pour le rechercher sur le mur extérieur,  sans doute il devait faire de l'alpinisme en s'agrippant à la gouttière ou au ciment rugueux et chercher un trou pour s'y blottir. Cette bestiole dépourvue de vertige, pouvait explorer tout l'immeuble, la tête en bas, et le dard en haut. Je n'osais pas alerter la maisonnée de cette fuite, et imaginais glacée d'effroi une voisine de l'immeuble découvrant ce somnambule visiteur du soir, ce qui aurait déclenché une révolution de quartier avec un appel des pompiers et le déploiement de la grande échelle (ce qui en soit ne me déplaisait pas), mais aussi une inévitable enquête de la police. Par chance, personne ne s'est plaint, et chaque fois que je croisais un voisin en soulevant poliment mon béret riais sous cape en pensant que peut-être derrière son armoire, mon scorpion se laissait glisser pour visiter l'appartement chaque nuit.
  Après bien des années, lorsque j'ai habité sous la tente, lors d'un séjour gratuitement offert au Sinai en 1967, j'appris à mes dépends que cette bestiole a un goût particulier pour se blottir dans les godasses militares au fort parfum..

Mon Père  vécut sa prime jeunesse à  Sétif dans une maison faisant face au grand marché arabe. Cette demeure regroupait toute la grande famille du minotier Salomon Lévy. Le nid familial jouxtait une École des Soeurs où il apprit son alphabet. Il lui en était resté une chansonnette qu'il me fredonnait :

 

" A l'École de ma Soeur Marie,

 On entend les enfants qui crient !

 Voulez-vous vous taire,

 Enfants de pomme de terre,

 Taisez-vous, et vous aurez deux sous !"

 

Il aimait me raconter que quelques fois à la sortie de l'École Communale, de petits arabes chamailleurs venaient l'inquiéter sur le chemin du foyer. Une fois qu'il se sentit vraiment menacé, il eut la chance et la joie de voir son "'Médor" qui avait entendu ses appels bondir sur ses assaillants et les chasser ! Mon Père aimait les bêtes et je crois que j'en ai hérité ce penchant.


Un matin, la femme de ménage qui venait aider maman, entra avec un petit Epagneul, qui, elle le promit, était très gentil et propre. Ce fut pour moi une grande joie de pouvoir le caresser, se frotter à son museau humide et jouer avec lui dans ma chambre. Je roulais sur le tapis en le serrant dans mes bras et il me mordillait en signe d'affection en agitant ses longues oreilles. Hélas, en fin de matinée, et avant de partir, nous découvrîmes qu'il avait laissé sa carte de visite sur le tapis de haute laine. Il devint ainsi du jour au lendemain persona non-grata et je fus privé de nos gambades.


A l'atelier paternel de métallurgie, j'avais un bon camarade au poil gris argent grand amateur de souris. Je le surpris une fois jouer cruellement avec une de ces bestioles sans défense qui poussait des cris plaintifs. J'en fus horrifié, d'autant plus que cet hypocrite venait quelquefois se frotter au pantalon de mon père assis à son bureau.

Il savait qu'ainsi le Patron-tout-puissant ouvrirait en fin son tiroir pour lui donner quelques gouttes du tube de lait-condensé...destiné à préparer son café !


Les jours de grandes chaleurs, mon Grand-Père paternel et sa famille passaient quelques journées à Mansouria dans une villa près de la mer. Située au pied de la très boisée et sauvage Petite Kabylie, elle était rafraîchie par le vent qui balayait la Méditerranée. Les repas se déroulaient toutes fenêtres ouvertes. Ils étaient quelques fois troublés par un malin petit singe vert qui s'agrippant au lustre, attendait le moment propice pour voler ce qui lui plaisait le plus au menu. En fait tout était bon pour lui. Mon Père était enchanté de ces impromptus qui mettaient de la gaieté dans le sérieux des grands. Moi-même j'ai toujours rêver de jouer  aussi avec un de ces  petits amis fripons. J'ai du me contenter de les regarder derrière leurs barreaux au Jardin d'Essai !
Il y avait sur la terrasse de Mansouria un autre hôte plus paisible : un Hérisson peu farouche.  surnommé "Garfunkel" ! J'ai bien cherché sur internet la signification de ce nom, mais sans aucun rapport avec cette animal piquant. Là où je vis maintenant, je rencontre souvent ces animaux au printemps, sortant de leur sommeil, blottis au chaud. Ils sont inconscients du danger automobile et traversent les rues imprudemment. Une fois j'en ai sauvé un qui vagabondait sous une voiture en stationnement. Je ne pus résister à l'envie de le montrer à mon fils alors au Jardin d'Enfants. Le Hérisson n'est pas méchant quand il est en danger il se met simplement en boule ! Je le déposais doucement dans  mon mouchoir. Cette bête au museau retroussé, adore qu'on lui caresse son ventre rose !

 

 

herisson

 

Ses petites pattes ont des doigts presque humains. Il n'est pas étonnant, tant qu'ils sont si charmants qu'on retrouve ces animaux populaires dans les dessins animés.

 

Lors de nos promenades dominicales, mon père nous conduisaient dans les Gorges de La-Chiffa. Là bas des singes peu farouches attendaient les excursionnistes sur le bord de la route avec des grimaces. Je leur jetais des cacahuètes qu'ils décortiquaient habilement. Une fois, un singe plus rapide que l'éclair, bondit du talus et me vola mon béret !

L'arbre qui abrite leurs ébats semble être un sycomore. Ses fruits, semblables à de petites figues, sont délicieux .Les petites Chauve-souris en raffolent aussi.

 

  01dacbba

 

Les Guenons promenaient leur progéniture adorable agrippée sur leur dos. Un petit arabe proposait pour quelques pièces un de ces jeunes qu'il avait réussi à capturer. Mes regards suppliants pour attendrir mes parents se heurtèrent à l'inexorable logique que cette bête aux yeux touchants dépérirait vite en Ville. Ces singes adultes, lorsque ils se retournaient  en signe de dédain, présentaient un fessier énorme et rouge comme une tomate, comme quoi les canons de la beauté sont géographiquement variables !  


Ce matin-même, je me suis fait un nouvel ami: une sorte de Merle au bec jaune, qui vient chaque fois disputer les miettes de pain rassi que j'éparpille pour les pigeons. Comme il n'était pas spécialement bagarreur comme ces roucouleurs assez cruels entre eux qui préfèrent se disputer la Manne à coups d'ailes, il eut l'idée de venir directement se poser dans le creux de ma main tendue, pour picoter le pain dur. Il s'agrippait avec ses  pattes tenues sur mes gros doigts, et me chatouillait la paume de son bec pointu, mais je retenais mon souffle, immobile, de peur de l'effrayer... Instants de vrai bonheur.

Et puis, brusquement, à 12h rugit la sinistre sirène d'alerte aux fusées balistiques "non-conventionnelles", (entendez par là, attaque chimique !! ), exercice à l'échelle nationale annoncé par la Défense Passive. Les oiseaux s'envolèrent dans un bruissement d'ailes, et moi je suis resté assis tristement sur mon banc. Près de moi, les enfants d'une école se précipitèrent hors de leurs classes en criant comme pour une recréation inespérée et  dévalèrent les raides escaliers d'un abri dans un désordre...organisé.

Ce soir à 19h, rappel de l'exercice précèdent, mais en famille. Je pense que ce jour de gloire ont du mourir quelques vieillards au coeur faible.....

 

 

Notes:
Voir le beau site: Mer et Nature de ziamah mansouriah dont j'ai extrait la photo des singes:

 http://zinaziama.centerblog.net/

La photo du bébé hérisson est de ::

http://www.communicationanimale.ch/page14.php

 

Dans le site ci-dessous, le lecteur découvrira que la vie en Algerie n'était pas aisée:

Histoire des désastres de l'Algérie, 1866-1867-1868, sauterelles ...

Burzet, Bellarmin-Vincent (Abbé) - Histoire des désastres de l'Algérie, 1866-1867
-1868, sauterelles, tremblement de terre, choléra, famine, par l'abbé Burzet,.

 

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

Monique Dinet 31/10/2013 20:42


Je retrouve le plaisir de lire quelques-uns de vos billets. Vous écrivez surtout pour vous-même, et pour entretenir, rafraîchir, rafistoler cette mystérieuse fonction mémorielle, si fragile et à
la merci du grand oubli... c'est héroïque de noter tout cela, de tenter d'arrêter le temps - inlassable effort de Sisyphe...  Vous travaillez vos textes. Ils mériteraient de bien plus
nombreux lecteurs. Prenez soin de vous.

Georges L. 04/12/2013 12:01



Bonjour Monique,



J'ai été très fatigué ces derniers temps et j'ai pris donc du retard pour répondre à votre gentil commentaire. Je dois dire que les informations que vomissent les chaînes de TV ne sont pas la
pour me rasséréner et j'ai de plus en plus de difficultés à les ignorer...Il est difficile de vivre avec une épée de Damocles suspendue sur notre tête. Va falloir quand-même remonter la
pente...et sortir de la marée noire !Je vous souhaite un hiver pas trop rigoureux.


Amitiés ensoleillées.



Fethi 01/06/2013 15:34


Je découvre une partie de l'histoire de l'Algérie que je ne connaissais pas!


Bonne fin de semaine

Georges L. 03/06/2013 11:47



Il est vrai qu'avec le temps l'Hstoire de l'Algerie est de moins en moins connue, et les souvemirs personnels sans ambition aucune n'ont que plus de valeur !


Merci de m'avpoir lu !



Liliane 29/05/2013 22:12


Je n'ai que très peu de souvenirs de mes cinq ans... Sans doute que notre vie était tranquille et calme... Je me souviens pourtant des doryphores qui envahissaient notre potager ! Je me souviens
aussi avoir entendu dire que c'étaient les Allemands qui nous les avaient apporté pour nous faire mourir de faim ! On n'aurait jamais dû dire ces choses devant des enfants... Je m'en souviens
encore et je sais aussi qui a dit ça !!! Merci pour ce beau récit...
Bonne soirée Georges, prenez soin de vous.

Georges L. 31/05/2013 10:22



Bonjour Liliane,
Doryphore, c'était le surnom pour désigner les uniformes vert-de-gris (feldgrau) de ces Huns qui détruisaient tout sur leur passage...Chez-nous à Alger, c'étaient les souris et rats qui poussés par la faim sortaient de
leurs trous pour envahir les maisons...Je me souviens que, faute de mieux, qu'ils avaient un penchant pour les bourrelets de coton qui calfeutraient les fenêtres ! Parfois le piège à ressort se
rabattait sur leur corps et il fallait s'en débarrasser...Maman (papa étant à la guerre) demandait l'aide du vieux concierge pour ce travail d'inhumation...C'est à l'évocation de cette invasion
que Camus écrivit son Roman "La Peste".



Merci de m'avoir lu, et bonne écriture !



René 29/05/2013 08:02


J'ai mis le lien des commentaires de l'article sur les sauterelles!!


bon lien = http://algerazur.canalblog.com/archives/2007/07/04/5511785.html

René 29/05/2013 07:58


Encore des souvenirs! c'est grace aux americains qu'on a pu faire une "petite fête" pour mon baptème fin 1942(avec quelques victuailles founies par eux) souvenirs aussi du ravin de la femme
sauvage...et enfin les sauterelles( les grosses rouges me faisaient peur et me dégoutaient quand,on était obligés de marcher dessus(plus glissantes que du verglas) lorsque j'ai débuté mon blog
,j'avais fait ce modeste article..


http://algerazur.canalblog.com/archives/2007/07/04/5511785.html#comments


Bon Printemps ensoleillé ,cher Georges

31/05/2013 10:56



Bonjour René,



Je suis allé lire ton article sur ces bestioles à ne pas confondre avec les gracieux criquets qui peuplent les jardins.


Qui mieux qu'Alphonse Daudet pouvait décrire cette invasion de Sauterelles dans le paysage algérien !


A l'époque les pesticides répandus par avion n'existaient pas... et c'était préférable car ils font des dégâts à long terme en polluant les eaux phréatiques ! Chez-nous les tracteurs aussi
retournent assidûment la terre dans le Neguev pour détruire les larves, mais comme les étendues envahies sont grandes, le résultat sera mince....


Seules les cultures en serres sont protégés de ce fléau.


Bonne journée !


Amitiés ensoleillées...



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