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10 août 2013 6 10 /08 /août /2013 16:07

 

Les matins d'automne de chez nous qui feraient pâlir d'envie ceux de la vieille Europe, les petits oiseaux à gorges rouges sortent de leur torpeur et je ne sais si ce sont les pépiements qui font lever le soleil ou l'inverse mais à cinq heure et quart après le premier roucoulement de mon ami le Pigeon* qui me fait office de réveille-matin "rrou-ou-ouhouh", le chant timide d'un autre musicien inconnu "twitt-twitt" éveille les petites boules de plumes, et chacun s'essaie à la lueur pale que l'on devine derrière les lointaines collines, comme les accords mélangés de l'orchestre avant le coup de baguette magique du maestro. Alors la lumière jaillit, mais moins bruyante, pas comme en été, de par dessus les toits roses, coule doucement à travers les arbres feuillus qui passent des verts sombres aux jaunes rouilles et vient dessiner sur le mur blanc de la chambre les ombres  obliques des persiennes. C'est le coup de grâce de la nuit mystérieuse. Les baguettes fines qui sifflent à travers la pomme de la douche lavent la peau des crasses des mauvais rêves et chassent les odeurs de la nuit. La maisonnée dort encore, le chien à demi-assoupi tourne légèrement sa tête vers moi, et frappe le carrelage de sa longue queue pour me souhaiter la bienvenue au royaume du jour.
Dehors, la rue est encore assez silencieuse pour que je puisse entendre au passage des maisons des pleurs d'enfants qui s'éveillent, des bruits de verreries, et le ronronnement lointain du camion de nettoiement qui pointe au fond de la rue accompagné de l'entrechoquement des poubelles et des interjections bruyantes des travailleurs, toujours en retard sur le programme du chauffeur qui malignement pousse son moteur, pressé de finir sa
tâche pour sans doute en commencer une autre, car les temps sont durs... Les trottoirs encore mouillés de rosée aux jointures des petits pavés rectangulaires me rappellent mes années d'enfance lorsque sur le chemin de l'École, je m'efforçais de ne pas marcher sur les lignes dessinées par les carreaux de ciment, ou de ne pas déranger une colonne de fourmis affairées autour d'un petit cône de sable fin pointant entre deux fentes.
Je bois l'air frais des espaces ouverts et savoure les odeurs des buissons de jasmin et du gazon fraîchement coupé des jardinets, que le vent léger pousse aux quatre coins du quartier, avant que les fumées des camions n'étouffent pour un jour la respiration de la nature.
Je ne suis pas pressé, et je vais en flânant, m'arrêtant pour lire machinalement les titres des journaux à travers les ficelles des paquets jetés à même le trottoir du buraliste en retard. Machinalement, car les manchettes pratiquement les mêmes depuis que je sais les lire, ne m'apportent rien d'optimiste: tension au Nord, tension au Sud. A l'Est rien de nouveau: une famille entière a péri dans sa voiture carbonisée à la suite d'un jet de cocktail Molotov. Je murmure un juron. Je traverse la rue avec un chat noir qui va crocheter dans la poubelle du boucher d'en face.  Moi j'aime surtout fureter des yeux dans la vitrine de l'électricien voisin, bondée de tas d'articles nouveaux, de lampes de bureau, d'interrupteur étanches à la pluie ou temporisés, de gaines colorées, de néons en règles ou en  anneaux, de ventilateurs de table ou sur pied, de brillants rubans adhésifs et aussi des trousses à outils de toutes les tailles à faire rêver les plus maladroits, de prises fonctionnelles et d'ampoules  miniatures garanties cent ans et même de circuits miracles qui allument les plafonniers en un claquement de main !.
Lorsqu'il me reste encore quelques minutes,je fais un détour vers la vitrine de l'Auto-Ecole. Sur une table adossée derrière la grande devanture, bien en vue pour accrocher l'oeil du passant, une maquette de voiture, à la peinture un peu écaillée, et pas très moderne certes, suffit cependant à expliquer capot ouvert, et moteur coupé dans sa longueur, comme un écorché du cours de sciences-naturelles, les mystères de la mécanique. Des ampoules s'allument au rythme du moteur à quatre temps, des ressorts font monter et descendre les soupapes coulissantes, les feux d'ailes clignotent, le volant peut faire pivoter les roues avec une crémaillère la barre des roues  avants, et l'arbre  à joint de Cardan entraîne avec le miraculeux différentiel le pont arrière suspendu au châssis par des lames peintes en rouge. Le pot d'échappement de couleur aluminium, le frein à main, les engrenages en bronze de la boite de vitesse éclatée, le circuit du radiateur à eau, tout est là pour faciliter à la jeunesse le passage de l'examen théorique et pour aussi m'enchanter de bon matin !.....Mais à force de rêvasser je vais rater mon car ! C'est un transport** du personnel. Un autobus où les habitués s'assoient presque toujours à la même place, à coté du même voisin, comme à la Synagogue, par un accord tacite et muet que personne ne songerait à troubler....Moi j'ai choisi un coin à la fenêtre, derrière le fauteuil orthopédique du chauffeur pour jouir ainsi d'une vue panoramique. Je ne suis pas de ceux qui au bruit caoutchouté de la portière qui se referme vont prolonger leurs songes nocturnes, non, ce n'est que gaspillage. Perché au dessus des grandes roues j'ai un champ de vision qui me permet de voir par dessus les murettes et les haies les volutes des balcons en fer forgé de villas anciennes, une belle fenêtre en ogive, un oeil de boeuf croisilloné sous le fait d'un vieux toit de tuiles rouges, un superbe bougainvillier aux fleurs jaunes à l'assaut d'une cheminée de briques, ou les larges feuilles découpées d'un bananier sauvage à coté d'un robinet de jardin, ou même, à travers les voiles d'une chambre aux deuxième étage, une belle ombre  furtive...

Juste avant d'attaquer l'autoroute l'autobus passe  en filant le long du Grand Parc.
Pendant un cours instant je vois à travers les éclaircies d'arbres épineux le grand étang pointillé de hauts échassiers blancs, des Rhinocéros mêlés à une bande de Zèbres se partagent le foin du matin, des Autruches dominatrices se dandinant à pas lents, et tout autour, n'appartenant ni au zoo ni au parc voisin les Cigognes libres planant en cercles concentriques, au dessus d'un groupe de mouettes plongeant pour saisir en piqué un poisson dans l'eau verte de la pièce d'eau, ou s'éloignant à toute volée au sifflement des turbines d'un avion de ligne, allongeant sa descente au dessus de nos têtes. A vrai dire, si je n'étais assis au vu de tous les passagers, je me serai mis au garde à vous pour saluer cette merveille du génie humain. Ces dizaines de tonnes  de métal qui ont traversé les mers et surmonté tous les péril de la nuit, et qui vont se  poser en une idéale tangente sans secousse, comme la cigogne du parc, les pattes tendues en avant, le corps un peu braqué en arrière, les grandes plumes déployées  pour le freinage aérien final. Certes je sais bien que cette coque peinte aux couleurs élégantes peut revêtir certains jours tragiques des mouchetages verts et jaunes et que les valises des touristes, les cadeaux et les parfums, les vins et les liqueurs peuvent faire place à des machines à tuer, des bombes soufflantes ou au phosphore pour mieux brûler, ou de celles qui en descendant se fragmentent en dizaines de bombelettes pour étendre le champ de destruction, ou des engins qui au contact du sol répandent en rebondissant des nappes de liquides enflammés, ou des bombes à retardement qui en s'enfonçant dans dans le sol se font oublier pour exploser beaucoup plus tard, à la demande, pour tuer les secouristes ou ceux qui croyaient que le danger était passé. Il y a aussi,et c'est très intelligent celles qui explosent à une certaine hauteur, au ras des têtes et qui font passer à la remise ces anciennes  bombes idiotes, toutes simples, qui si elles atterrissaient par mégarde sur le ventre n'explosaient pas, et devenaient une dépense inutile, une charge inutile pour l'Etat en somme....
Brusquement tout mon corps est jeté en avant par un coup de frein prolongé et je sens que l'autobus part en oblique, en roulant sur son bord comme un bateau ivre, il finit par se stabiliser et regagne la ligne droite comme si de rien n'était, les passagers somnolents n'y ont rien compris, les autres retournent à la lecture de leur quotidien. Par humour et parce que comme vous le savez aimons rire de nos malheurs depuis des siècles, nous le surnommons "La Pravda" !  Le chauffeur rit nerveusement et change la station de radio qui commençait à diffuser une musique classique légère et à plus de cent vingt  km/h passe à la hauteur d'un camion citerne avec sa remorque qui danse en chassant les graviers du remblais, pour se retrouver à un tour de roue derrière un camion de déménagement, qui porte sur son dos un tout petit container en méchantes planches et papier bitumé déchiré par endroits, avec des inscriptions cyrilliques, sans doute un piano droit, tout le patrimoine d'une famille qui a troqué le bonheur du régime soviétique pour celui de la Terre Promise. L'hallali final débute à quelques kilomètres quand les différents autobus convergent comme des affluents vers le même fleuve en essayant de se dépasser les uns les autres pour arriver les premiers aux portes de l'Usine***. 
Moi je suis un rituel secret que seul un oeil averti aurait pu déceler, mais à cette heure matinale je n'ai rien à craindre...
Tout le long de la grande cour qui sépare  les divers bâtiments et longeant les pelouses vertes le jardinier a aligné des bacs plantés  de mandariniers nains, de rosiers à grosses fleurs blanches, d'arbustes feuillus et comme si de rien n'était, honoré et enchanté de cet accueil coloré et amical, j'effleurais au passage jusqu'à l'égratignure, les branchettes, les piquants, le pointu des feuilles comme pour dans un rite ancestral célébrer l'amour de la Nature, je signais un pacte de sang avec des fleurs. C'était ma manière de remercier ceux qui, comme le jardinier avec ses rosiers, ont fait sortir des sables ces grandes industries  en Eretz Israel qui sont l'orgueil du pays.
Et toute la journée, à partit d'un fantôme de schéma, soudais, pliais, coupais, dénudais, assemblais des composants, connectais des appareils de mesure, comme un chirurgien sur son patient et des heures durant souvent les plus passionnantes de ma vie, je modelais mon circuit, corrigeais, retranchais, le modifiais  un peu comme le sculpteur avec sa glaise et le soir venu recouvrais ma table et allais presque à contre-coeur à la maison sans cesser de penser à mes erreurs. Après des heures acharnées et pressé par l'échéance de la date de livraison du projet, un jour enfin les signaux  des instruments s'accordaient à jouer l'Hymne à la Joie, glissant avec la grâce des patineurs sur l'écran de l'oscilloscope, les sinusoïdes se synchronisaient avec une précision de microseconde comme à ma commande et le signal idéal s'immobilisait sur le verre cathodique phosphorescent à me faire pousser des cris de joie. Ces soirées où je rentrais chez moi le front haut, heureux comme le boulanger qui a réussi sa fournée de bon pain, ce sont celles de mes milliers de camarades qui font que la haut tournent sans cesse ces antennes qui veillent sur nos enfants.


* Je lui cède le droit de passage sur le rebord de ma fenêtre, et en remerciement il me sort de ma torpeur en me roucoulant " Fainéant, lève-toi" ! Le problème est qu'il est têtu et  je n'ai encore pas réussi à le persuader que je suis à la retraite depuis dix ans déjà et que je ne trouve le sommeil que très tard dans la nuit....

** Du au pays en guerre, dite de "Kippour" de 1973, le nombre de lignes des transports du personnel fut diminué car de nombreux chauffeurs avaient été mobilisés d'urgence pour véhiculer d'énormes porteurs de tanks. Alors dans l'autobus bondé, et alors sans conditionneur d'air, les passagers en surnombre devaient se tenir debout. Comme le trajet était assez long, chaque matin le responsable de la ligne lisait la liste de ceux qui devaient à tour de rôle céder leur place assise. Mais en fait, autant que je m'en souvienne, automatiquement à mi-trajet, les privilègiés cédaient leur place à leur voisin. Les visages de ces matins étaient rembrunis par les nouvelles diffusées aux informations. Le Ministre de la Défense avait prononcé la veille un discours radio-diffusé qui glaça nos coeurs quand pour la première fois dans l'Histoire de l'Etat d'Israel, il  évoqua la possibilité que nous perdions la Guerre....

***Il y a quatre ans à peine, lors de l'éruption terroriste de Gaza en 2009, toute la zone du Nord Néguev était à la merci des rockets tirées en grand nombre sur Israel. Au fur et à mesure que notre autobus s'éloignait de Tel-Aviv en direction du Sud, la tension augmentait bien que nous essayions de fanfaronner ! Des projectiles n'étaient-ils pas déjà tombés près de l'Usine la semaine précédente ? Un responsable nous averti que dans le cas nous entendrions la sirène d'alerte à la radio du car, le chauffeur avait pour consigne de s'arrêter au bord de la route, d'ouvrir les portes pour que nous descendions au plus vite nous coucher dans le fossé. C'est effectivement ce nous arriva un beau matin, quand je me suis retrouvé dans les broussailles du talus avec mes compagnons d'infortune ! Adieu la chemise blanche et le pli du pantalon, et bienvenue aux griffures des chardons !
Nous vîmes nettement après quelques secondes, le panache de la fusée anti-fusée tirée d'une batterie de Tsahal, et entendîmes l'explosion de l'interception heureuse en plein ciel de la rocket ennemie.
Chacun reprit sa place, soulagé de la fin d'alerte et le chauffeur fonça plein-gaz pour rattraper le temps perdu et nous permettre de pointer notre carte avant le fatidique 7h.30....Car l'horloge de l'Usine, elle, était insensible au Vent de l'Histoire.....

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Published by Levy Georges - dans souvenirs
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commentaires

margareth 09/09/2013 11:31


D'accord avec René, tous ces textes mériteraient d'être édités car ils nous régalent et en même temps nous apprennent beaucoup sur la vie.


J'aime ces chants d'oiseaux de l'aube l'été. De mon lit je les écoute jusqu'à ce que le grand jour éclate.

Georges L. 10/09/2013 09:55



Merci de m'avoir lu,Margareth,


A propos de réveil-matin, j'ai été sauvé par mon réveille mécanique qui lui a ignoré le faux changement d'heure automatique sur les "portables" si sophistiqués....


Mais les oiseaux, eux, ne sont jamais trahis en vivant à l'heure de la Nature !



René 01/09/2013 17:52


Quel talent! ton blog est un vrai livre d'histoire! il mériterait d'être édité! si un jour ,c'était le cas,je te promet de l'acheter,sans compter que ce serait un livre de souvenir pour tes
descendants ,la communauté juive et pied noire


Amitiés René

Georges L. 01/09/2013 20:05



J'écris surtout beaucoup pour ...ne pas oublier mes souvenirs qui s'embuent et qui n'ont surtout de valeur que...pour moi. Si un lecteur (fidele comme toi) y trouve par hasard de l'intérêt alors
tant mieux pour lui de n'avoir pas usé ses yeux pour rien....Merci de m'avoir lu René !



Quichottine 11/08/2013 10:50


Que vous dire ? Votre talent d'écriture est immense.


Vous nous emmenez avec vous dans votre matin-souvenir, et j'avoue m'être prise au jeu, m'être arrêtée, avoir écouté ce que vous écoutiez, avoir regardé ce que vous regardiez... Je me sentais bien
dans cet ailleurs que je ne connais pas.


 


Et puis... et puis me suis réveillée avec le coup de frein du chauffeur. J'avoue que vous m'avez fait peur.


C'est curieux, voyez-vous. Il m'arrive d'espérer qu'un jour tous ces moments que vous racontez ne seront que des souvenirs d'une époque troublée dans un pays enfin réconcilié.


Merci pour ces paysages, ces êtres rencontrés, ces souvenirs.


Passez une belle journée, Georges.


Amitiés.

Georges L. 11/08/2013 17:28



Bonjour Quichottine,



Parfois j'ai envie de coucher sur mon écran des réminiscences que je ne crois intéresser que moi. Un peu pour me faire croire que je suis encore assez en possession de mes moyens pour m'accrocher
à cette langue que je ne pratique presque  plus avec mon entourage devenu hébraïque depuis presque soixante années. A la lecture de ce texte, personne ne devinera pourtant que je cherche en
fait souvent mes mots. Gommer est heureusement si facile avec la souris...Si j'avais du écrire sur du papier, il eut été presque illisible et plein de ratures...Merci internet, et surtout à vous
pour votre compliment généreux.


Bonne semaine avec les Lutins.


 



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