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18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 18:51
Pièces Algérie Francaise
Déjà presque la mi-Décembre et enfin le ciel se couvre de son manteau gris et l'air froid pique les narines. Il est temps de sortir les vêtements d'hiver. J'ai des manteaux de pluie et des blousons de toutes sortes, rangés comme pour une revue mais depuis quelque temps je préfère une espèce de veste très légère et imperméable avec capuchon, de couleur bleu foncé mais pas même fourrée.
 Elle appartenait à mon père qui la portait souvent à Paris, et de son armoire, j'avais choisi de conserver ce souvenir vestimentaire qui me rappelle de loin sa silhouette quand de la fenêtre je le voyais sortir le matin. Il préférait aller à pieds à son Labo des Ponts et Chaussées où il traduisait des ouvrages d'ingénierie russe en français et anglais.
 La couleur est maintenant un peu passée et avec des reflets moirés dus aux frottements du tissu. Les coutures chaque fois sont refaites  artistement à la jonction des manches lustrées qui s'usent le plus vite, mais la fermeture-éclair coulisse encore bien. Somme toute, je suis avec lui encore présentable, et avec mes cheveux blanchis j'ai moi-même l'air de papa d'il y a quelques dizaines d'années, sans hélas sa patiente bonté, sa culture universelle et son intelligence hors-pair .
Quand je mets mes mains dans les poches j'ai toujours la surprise de tâter une trouvaille car la doublure intérieure  n'a pas résisté au pointu du trousseau de clefs* et ainsi se baladent prises au piège des boules de papier-mâché qui furent des tickets avant leur passage dans la machine à laver, des piécettes brillantes et même des bonbons à la menthe dans leur cellophane. Non ne  vous trompez pas, je n'ai pas l'air d'un clochard, le tissu tombe sans pli et de loin a même un petit air sportif. A propos de surprises, quand j'étais très jeune je jouais à cacher mes billes sous le coussin du fauteuil de la chambre de mes parents et après m'étonnais toujours d'en retrouver de bien plus grosses en agate aux riches  couleurs que subrepticement glissait mon père pour m'émerveiller.
Mes vestes neuves, chaudes et rembourrées pourront attendre encore un peu, puisque ainsi je peut rester près de mon père et sentir sa chaleur et même des fois lui poser des questions en imaginant ses réponses. J'ai de la chance car il ne se servit pas de canne, c'est toujours un objet trop triste à regarder. Je me souviens des vers qu'il aimait tant déclamer du "Bateau Ivre" en allongeant le pas, pour faire oublier la longueur du chemin :

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais......

(Arthur Rimabaud "Le Bateau Ivre") .

Mais combien de temps encore pourrais-je me réfugier dans ce vêtement, et j'appréhende le jour où il deviendra trop fragile pour même tenir sur un cintre. Il est irremplaçable comme un père pour sa famille. J'oserai même dire qu'il me serait préférable de disparaître avant qu'il ne séparât de moi, tant j'en serai chagriné. Mais ne serait-ce pas pousser trop loin l'idolâtrie des objets ?, chose défendue dans le Judaïsme.
Je ne pourrais même pas laisser à mes enfants ces milliers de livres qui tapissaient sa bibliothèque à Alger. Avec l'arabisation de l'Algérie en 1962 tous ces livres choisis avec soin en fin de semaine aux Éditions de l'Empire et lus avec amour ont sans doute disparu dans la poubelle de l'Histoire .
Maintenant je dois quelques fois chercher mes mots, ce qui pour moi est le plus humiliant, et je me sens glisser comme sur une corde noeuds pour me raccrocher à des expressions qui traduiraient précisément mes pensées. Les Fleuves de mots ne me laissent plus descendre où je voudrai et moi aussi je ne suis plus guidé par ces haleurs de la langue française, je butte dans mes phrases et j'en accuse des assassins d'il y a cinquante ans qui choisirent comme premières victimes ce couple d'instituteurs, les Monerot venus apporter les Lumières de la France laïque dans un douar isolé dans une montagne de Kabylie .

*Note explicative tragi-comique:

"Tocca Ferro" ou "Touche du Fer" !

  Que le lecteur me pardonne, mais en fait peut-être que la doublure de la poche était trouée à force d'y agiter les clefs en croisant sur le trottoir une soutane innocente, tout en prononçant dans un fou-rire un silencieux "Tocca Ferro" pour éloigner le mauvais sort, comme nous en avions l'habitude !.
Il est vrai que nous n'avions pas oublié les Rois Fernand et Isabelle qui avec l'aide des  successifs Torquemada  torturèrent les Juifs pour essayer de les convertir, et les chassèrent de leur patrie espagnole. Le Roi du Portugal en fit autant. Même les "Maranes" qui se plièrent à ce dictât religieux et renièrent par force leur judaïsme ne trouvèrent pas le repos .
Ainsi ce fut en 1492, après le Décret de l'Alhambra, que l'expulsion en catastrophe  conduit une partie des 200.000 juifs espagnols en Afrique du Nord .
En 1541 Charles Quint fort de son succès sanglant à Tunis où il mit à mort
nombre de Juifs, essaya avec une importante flotte de conquérir Alger. Mais une forte tempête drossa ses navires sur la cote. La Communauté juive d'Alger angoissée et qui se souvenait des récentes persécutions subies en Espagne, écrivit une action de Grâce ("Piyout" en hébreu), pour remercier Dieu de les avoir sauver de la soldatesque de Charles Quint. La synagogue au nom du Rabbin d'Abentoua dans la Casbah, (et depuis très longtemps détruite ), avait sa chaire construite dans le bois d'une membrure d'une galiote espagnole éventrée sur les rochers.


Alhambradecret

Décret d'Alhambra :
..."Nous avons décidé d'ordonner à tous les juifs, hommes et femmes, de quitter nos royaumes et de ne jamais y retourner. A l'exception de ceux qui accepteront d'être baptisés, tous les autres devront quitter nos territoires à la date du 31 juillet 1492 et ne plus rentrer sous peine de mort et de confiscation de leurs biens ..."

Sachez que le Décret de l'Alhambra est resté officiellement en vigueur jusqu'en l'an 1967 (mille neuf cent soixante sept !!) et fut abrogé alors par le Ministre du Tourisme espagnol .


Mais dans ma jeunesse, lorsque les "Cornettes" sonnaient régulièrement à la porte de notre appartement pour demander la charité, (comme le faisait aussi souvent l'Armée du Salut), c'était moi qui courait leur donner l'obole, prise d'une coupelle de pièces réservées à cet effet par maman  dans un coin de la cuisine.

Cornette
Je me souviens d'elles, de leur bon sourire, quêtant silencieusement deux par deux, vêtues de leur ample robe bleue et de la large cornette blanche amidonnée .
De loin, on pouvait croire à des voiles gonflées glissant sur la Méditerranée .


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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

Quichottine 30/10/2012 13:00


Merci pour ces mots et ces liens.


Je suis heureuse que vous soyez ainsi remonté dans le temps. :)


Que votre journée soit belle, Georges.

René 19/12/2009 11:44


Bonjour Georges,ici toujours un grand manteau de neige sur le pays Limousin mais ce manteau disparaitra lui .C'est bien de posséder un vêtement de ses parents imprégné  de leur esprit .Je n'en
ai pas mais j'ai toujours les clés de la maison et une belle plaque de boite aux lettres ,ovale en cuivre avec le nom de mon père gravé.C'est un petit trésor que je garde précieusement. Je me
souviens des ''cornettes'' de l'hopital mustapha et en particulier d'une surveillante fort désagréable et sans empathie lors de l'hospitalisation de mon père...


Quichottine 19/12/2009 09:21


Sourire...

J'ai eu envie de me blottir ainsi... mais je n'ai pas gardé de vêtements de mes parents.

C'est une chance folle de pouvoir le faire.

Moi, je n'ai qu'une lettre... que je n'ose plus ouvrir aujourd'hui tant je l'ai ouverte.

Chercher ses mots, cela arrive. Ceux que nous laisseront aux enfants seront les plus importants.

Passez une belle journée, Georges.


Georges L. 30/10/2012 12:45



Bonjour Quichottine,

En feuilletant mon blog, j'ai découvert avec horreur que je n'avais pas alors répondu à votre gentil commentaire de l'article "Tocca Ferro".
http://georges2.over-blog.com/article-tocca-ferro-41048959.html
Et bien c'est une excellente occasion pour vous communiquer le titre d'un livre de Raph Soria dont on peut lire de nombreuses pages dans :' Autrefois la Mékerra"
http://books.google.co.il/books?id=MZ9mW08nqEkC&pg=PA197&lpg=PA197&dq=tocca+ferro+signification+en+espagne&source=bl&ots=07joVQMlXl&sig=Kt9fH_pZNlbU7jlyzHIvYelR1WY&hl=en&sa=X&ei=ILSHUImeLvDV4QTTvIDgCg&redir_esc=y#v=onepage&q=tocca%20ferro%20signification%20en%20espagne&f=false

Je lis page 68, ses phrases judicieuses :
" Tocca ferro ou pita ferro, de l'espagnol tocar (toucher) et ferro altération de hierro (fer).
Touche du fer, surnom péjoratif que l'on donnait aux curés.
(Une superstition voulait que l'on touchât du fer pour conjurer le sort face aux curés et...aux corbeaux).
"Aujourd'hui, je le dis avec fierté: je suis né sur les bords de la Mékerra, la Mékerra dis-je.Car voyez vous, tout le monde ne peux pas être né sur les bords du Rhone ou de la
Garronne, de la Loire ou de la Seine, sur les berges légendaires du Rhin, du Danube, du Don, de la Volga, de l'Amour, sur les rives mythiques de l'Indus ou du Nil, du Tigre ou de l'Euphrate, ou
sur les berges prestigieuses de ces fleuves démesurés et fabuleux que sont le Congo ou le Gange, le Brahmapoutre, le Mékong, le Yang-Tseu-Kiang, l'Amazone ou le Mississipi.
Et que l'on ne me dise pas que l'on a les rivières que l'on mérite.
Ces fleuves, ces rivières,ce n'est pas une question de mérite ou de chance; comme la naissance qui vous fait intelligent ou bête, doué ou balourd, riche ou pauvre, beau ou laid, blanc ou bronzé,-
quand ce n'est pas noir comme un Soudani*; Arabe, israélite pied-noir ou Pied-noir européen, juif mahométan, chrétien, animiste, incroyant, c'est une question de pur hasard ! ".
* Soudani nom que les arabes donnaient aux Soudanais, et par extension aux Arabes métisses à la peau noire (sans doute parce que les Soudanais faisaient l'objet d'un marché
d'esclaves). "

Voici un Portrait d'auteur sur Raph Soria.
http://www.bod.fr/index.php?id=1786&objk_id=204390




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