La Petite Charnière
Hier en me promenant sans but précis pour me dégourdir les jambes, inconsciemment je suis passé sur le trottoir menant au quincaillier de mon quartier. Quelle drole d'idée ! . Je ne savais pas ce
qui allait m'arriver .
C'est une habitude que j'avais contractée à Paris, que de visiter sans me lasser le Bazar de l'Hotel de Ville qui offrait un étage entier de machines, d'outillage, et d'acastillage et
visserie pour l'amateur averti. Je rêvais aussi devant ces planches et ces moulures de toutes les tailles en faisant avec, des projets de bibliothèques jamais exécutés. C'était pour moi le Palais
du bricoleur, du travail manuel, que je fréquentais comme d'autres vont admirer une exposition au Musée du Jeu de Paumes. Mais l'un n'exclut pas l'autre.
Alors bien que je n'avais besoin de rien, je n'ai pu résister à ma curiosité, plus exactement ma passion, et suis entré dans le petit magasin. Son propriétaire qui indépendemment de son métier est
aussi psychologue amateur, me laisse toujours sans sourciller farfouiller sur les étagères et dans les tiroirs pour satisfaire ma manie.
J'ai découvert dans un coin, un bocal de charnières dépareillées.
Des grosses, rébarbatives, en fer noir pour des portes épaisses. Mais dans le fond, toute petite et brillante, une charnière en laiton qui s'y était égarée. Elle était lilliputienne, de la taille
d'un ongle. Je pris sur moi le prétexte qu'elle était orpheline, pour la sauver de la solitude. Le vendeur me la céda pour trois fois rien, heureux de me voir ravi de ma découverte en me
souhaitant de Bonnes Fêtes de Rosh Hashanah.
Je l'enfouis dans mon sac, et tout le chemin de retour aidant, imaginais de lui trouver un emploi. A notre époque ce n'est pas si facile ! Je pensais la monter pour actionner un aileron d'une
maquette d'avion : sa finesse permettait de l'introduire dans la fente d'une baguette, et ainsi serait invisible, mais il lui manquait une soeur pour la symétrie. Alors me vint l'idée d'en faire un
sautoir avec une chaînette de la même couleur, un bijou moderne et original pour ma fille, mais la chaînette devrait être en or jaune, un caprice coûteux par ces temps où je perce chaque mois un
nouveau trou à ma ceinture....
Arrivé chez-moi, après cette bonne bouffée d'air qui sentait l'automne prochain. je fouillais mon sac pour en extirper mon petit trésor qui s'y était noyé, et impatient, décidais de tout
renverser sur ma table pour en faciliter la sortie du contenu. Ce fut une mini-avalanche de clefs, de pièces de monnaie, de tickets périmés d'autobus et carrés de papier où je note mes
commissions parce que ma mémoire est rouillée. Les dragées contre les brûlures d'estomac s'éparpillèrent sur le carrelage avec le stylo qui en perdit son capuchon. Mon inhalateur rebondit et
disparut sous la table.
Je procédais au rangement dans mon sac de tous ces objets familiers en profitant de l'occasion pour y mettre de l'ordre, (une fois n'est pas coutume !), lorsque je m'aperçus de l'absence du petit
étui où sont rangées les cartes magnétiques qui sont ces indispensables et modernes laisser-passer pour vivre.
Ma carte de crédit, mon permis de conduire,ma carte de la Caisse Médicale, ma carte de pensionnaire pour l'autobus, celle de la bibliothèque municipale et celle de donneur d'organes (mais qui
voudrait maintenant de ma carcasse ?), ne répondaient pas à l'appel.
Mon sang ne fit qu'un tour et essayais après une forte inspiration pour me calmer, de rétablir dans l'ordre les escales de ma promenade. Et ressortis sur mes pas chargé d'inquiétude. Me pressant,
tout en scrutant le trottoir car je craignais le passage d'un balayeur et imaginais mon étui projeté par un coup de balais malencontreux dans une bouche d'égout. Le soleil déjà bas éclairait en
ombre rasante tous les miettes sur mon trajet. Je suis revenu chez l'oiseleur où j'étais allé visiter mes amis bruyants et multicolores et même avais offert mon bras tendu à un perroquet funambule
qui était venu s'y percher et mordiller ma chemise. Mais je ne pouvais quand même pas l'accuser de vol !. Au magasin d'alimentation j'ai posé avec délicatesse la même question, et même me suis
penché sous le comptoir mais en vain. Arrivé chez le quincaillier, je pensais avoir plus de chance puisque j'y avais ouvert ma bourse. Rien non plus. J'eus une idée de génie en pensant que
dans la mesure où j'avais été dérobé* dans la rue, un bandit honnête et qui lit les faits divers aurait jeté le superflu dans un panier municipal comme il en existe sur le trottoir tous les cent
mètres: J'en ai fouillé un ou deux,sous les regards suspects des passants, mais transpirant d'émotion dus revenir à la maison me reposer.
Mon épouse fit ce qu'il faut faire d'urgence, c'est à dire avertir la banque pour rendre la carte de crédit invalide. Une de moins ! Et moi, grâce à internet fis part de la perte de mon permis de
conduire, et je dus payer pour en recevoir un autre. Pour l'autobus, mes cheveux blancs suffisaient comme laisser-passer. Les autres cartes pouvaient attendre. Mes nuits furent peuplées par des
cauchemars où je voyais mon compte en banque de retraité se vider au fur à mesure des emplettes du voleur, ou pire, devenais victime d'un chantage du milieu. Et j'attendais avec angoisse le détail
de mon compte bancaire pour me rassurer.
Les jours passèrent, et pour la nième fois vérifiais ce sac à multi-poches et fermetures Éclair en y fouillant de ma main gauche, la plus agile, tous les
doublures...Oui, je sentis dans l'une déchirée, comme un objet plat et dur.. C'était mon étui avec toutes ses cartes qui s'y était glissé !. Ma carte de Crédit n'étant plus valable, ce fut presque
comme me faire hara-kiri en la coupant en deux pour ne pas donner de mauvaises idées à quelqu'un d'autre qui la trouverait. Quant à mon permis de conduire je l'avais déjà reçu et donc maintenant
comme mes timbres, depuis l'ai en double ! Mais ne peux l'échanger ! Ce qui équilibre un peu les pertes...
Et puis pour finir je choisis de transformer cette charnière irresponsable de mon drame en une reliure de cuivre pour un minuscule livre qui
racontera mon aventure . Mais influencé par la Quichottinie* dont la renommée se propage même au delà des mers, j'ai pensé que ce livre-charnière, serait mieux à l'aise dans la foret au lieu
de s'empoussiérer sur un rayon de bibliothèque. Alors campé sur un tapis de feuilles automnales, au centre d'amis attentifs sortis du sous-bois, un chaton, deux lapereaux charmants et trois
lutins,un bleu, un vert et un rouge, il raconte son aventure. Mon fidèle crayon à force d'être taillé est devenu un peu court, comme les journées d'Octobre .
Le cerf,lui, se chargera de répandre ce récit dans la foret de la blogosphère .
Il parait même que comme dans tout livret digne de ce nom, qu'une préface doit figurer :
Ce-livre charnière est une histoire de Gond (!).
Est aussi petit que mon désarroi est profond,
Quand je cherche mes lunettes que je porte sur mon nez,
Ou bien pire,le nom de mon chien qui jappe à mes pieds.
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Note : "dérobé", au sens ancien du terme signifie que j'aurai été privé de mes habits en peine rue,
ce qui ne m'est pas encore arrivé ! La roberie étant l'endroit où
sont rangées les robes .
La Petite Charnière au fond de la foret :
Les figurants faisaient partie du monde de mes enfants.
Le décor est une image d'un Almanach .
Le crayon jaune, signe des temps, n'est plus de Bagnol et Farjon, mais made-in China.
* Le Blog de Quichottine:
La Quichottinie est un pays d'amis ,
Où, qui shot et rit rira bien le
dernier,
Car la vulgaris quichotterie
Soignée à la quichottonie
Est une très saine maladie,
En régression chez les habitants
Hélas de plus en plus indifférents,
Depuis que les moulins d'antan
Ne moulent plus le froment,
Et ne battent plus des ailes,
Qui provoquaient le zèle,
Du Chevalier et son
Servant
Qui rompaient des lances
Dans une lutte perdue d'avance,
Pour la Justice et la Tolérance.
http://quichottine.over-blog.com/
Par Georges Lévy
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Publié dans : souvenirs
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