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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 15:03

   

                                                               Vue du Port d'Alger

 

Carte postale (Lucien Lévy) colorée main, début des années 1920, car la Préfecture était déjà construite.

 

Alger-Bateau-dans-le-port.-copie-1.jpg

 

 

 

 

                                                                     Alger de ma jeunesse

 

 

ALGER vue générale

 

 

Le voyageur arrivant en bateau à Alger est saisi par la beauté de ses collines que prennent d'assaut les maisons aux toits rouges et les cubes blancs de la Casbah. Mais cet éparpillement de constructions modernes et anciennes a pour base la rectiligne perspective des Boulevards soutenus par des voûtes marchandes gagnées sur ce qui fut un littoral irrégulier. Les riches immeubles à arcades, comme ceux parisiens de la rue de Rivoli, s'égrènent régulièrement le long des Boulevards Carnot et Baudin en épousant le contour de la baie dans un ordre quasi militaire. De ce trait horizontal au dessus de la mer, tracé de main de maître par les urbanistes napoléoniens à barbiche et moustache en crocs, est née cette belle perspective qui souligne comme une signature éternelle chaque tableau d'Alger.
Mais si au dessus de cette règle à niveau, les hauts immeubles en béton se sont multipliés avec fièvre à l'époque du Centenaire, et surtout après la deuxième guerre mondiale, ils ont toujours laissé dans la ville des espaces verts qui s'ajoutaient à sa beauté d'alors. 

Mon Grand-Père paternel habitait au 8 du Boulevard Baudin. Dans un immeuble jouxtant la Maison des Étudiants, proche du Commissariat Central et face à la Maison de l'Agriculture et de la Banque de l'Algérie, le centre nerveux (et quelques fois énervé vers la fin !) de la Capitale. La plus part des passagers des trains  arrivants de l'intérieur  du pays descendaient à la Gare de l'Agha et en quelques pas foulaient le centre économique de la Capitale. Ceux qui atterrissaient à l'aérodrome de Maison-Blanche, à la fin de la longue route moutonnière et des rampes Poirel et Chassériau, inévitablement arrivaient aussi au même carrefour. Et moi j'en étais le spectateur inlassable et privilégié
 

   A droite, le magasin de Machines Agricoles de Louis Billiard, et le porche du Commissariat Central. Au fond du Blvd,  je devine sur le même trottoir, mais dans un passage, le Cinéma "Caméo", le magasin de Timbres Slonimski, le Garage Baudin et en façade l'établissement d'Expéditions "A.E.T." de Marchetti. Sur le trottoir de gauche (invisible), la Banque de l'Algérie. et la grande Quincaillerie Bernabé. En écrivant cette énumération, je  souris en pensant que  cela avait bien de points communs (en moderne 1930)  avec le décor d'une rue du Far-West où s'alignaient le bureau du Shérif, la Banque, le Théâtre et l'Entrepôt d'outils agricoles et même le Bureau de la Diligence !.

Oui, nos familles étaient des pionniers et je suis fier de faire partie de cette descendance. 

 

boulevard Baudin-copie-1

    Comme les fenêtres de l'appartement de mon Grand-Père Charles s'ouvraient du coté mer, je ne pouvais en profiter les jours de Fêtes Nationales pour voir et complimenter l'armée française et je devais alors demander asile à de vieilles tantes (dont l'appartement était situé dans un immeuble au numéro impair) et qui m'ouvraient les larges portes-fenêtres de leur balcon pour admirer  le défilé. Les autres jours de l'année, ces fenêtres étaient voilées par un lourd rideau grenat pour protéger le salon de la lumière crue et du moindre grain de poussière. Ces parades du 11 Novembre,  8 Mai et 14 Juillet, étaient toujours précédées par les Spahis aux chevaux magnifiquement harnachés, qui caracolaient sous les rênes des cavaliers, les officiers en bottes rouges sabre au clair et cape blanche au vent. Ils passaient hélas trop vite sous la fenêtre, les sabots ferrés cliquetant sur les pavés. En hiver la cavalcade sur les pavés mouillés était dangereuse et je guettais les faux-pas (!). Chaque cheval avait sa crinière  soigneusement tressée et des licous de parade .

 

     Les Spahis descendent le Blvd Carnot pour passer devant la tribune officielle du Blvd Baudin

et continuer jusqu'à la fin de la  rue Sadi-Carnot.

 ( Collection Jacques Varlot)

 

 

55.Spahis. Alger

 

  Les immeubles des numéros 8 et 9 profitaient de la haute dénivellation  entre le boulevard et le niveau des quais. Ainsi lorsque je me tenais au balconnet de mon Grand-Père, j'avais l'impression d'être entre ciel et terre  dans un observatoire qui dominait tout le port de commerce.   

 

 Photo prise avec un petit appareil "Elgy-Lumière" très simple et tout manuel mais qui m'a permis  d'éterniser ce paysage.

 

Agha arriere-port Alger

 


Je crois que mon Grand-Père habitait le quatrième étage. La vue qui s'étalait sous nos yeux était celle du port de marchandises, et je pouvais passer des heures entières à me réjouir des détails de cette vie maritime. Au bas de l'immeuble, s'étalaient des hangars. Une construction au toit de tôle ondulée abritait une corderie. Je pouvais observer dans la cour la fabrication des gros cordages de marine qui naissaient au fur et à mesure que  la filière torsadaient ensemble les torons de chanvre. Sur un coin du toit une tribu de chats se dorait au soleil, attendant la pitance que leur jetait quotidiennement une bonne âme. Moi j'avais trouvé amusant, puisque cela m'était interdit chez-moi, de confectionner des bombes à eau. C'est simple, il suffit de confectionner un cornet en papier journal bien doublé ,le remplir sous le robinet et ne pas perdre de temps avant qu'il ne se déchire, pour le balancer par dessus bord. L'explosion à l'impact du toit en ferraille faisait bondir de peur les matous, et sortir la concierge qui maudissait ce sale gosse que j'étais !

Mais d'où provient cette photo en noir et blanc du port d'Alger ? Et bien c'est un cliché que j'ai pris un jour dans les années 50 du même endroit où notre regrettée tante Suzanne (née Meyer) avait installé son chevalet dans un appartement voisin. Ce tableau superbe était digne de l'École d'Alger, mais si par modestie sans doute  aucune de ses oeuvres n'ont jamais été exposées, elles ornaient les murs de nos familles. (Maintenant il doit être chez sa fille à Lyon). Je me souviens avoir observé lors de mes visites  le travail du peintre le matin, sur l'étroit balconnet. Elle était assise face au chevalet avec sa palette de couleurs à l'huile, et sa boite de pinceaux et spatules et flacons divers,  travaillant sous son chapeau de paille avant que le soleil trop haut ne brûle les yeux et aplatisse les couleurs..

Ce paysage certes n'est pas celui d'une campagne reposante, verdoyante et idyllique comme celle de Birkadem(1) qu'elle aimait peindre mais celui de la vie bruyante du Port de Commerce avec le passage des trains de marchandises et de voyageurs, et le déchirement des cornes des remorqueurs hâlants les chalands, et le halètement des grues à vapeur plongeants leurs pelles dans  le ventre des cargos.
De cette fenêtre j'entendais et voyais battre le coeur de l'Alger laborieuse qui importait et exportait dans les cales de ses bateaux  le charbon et les minerais. L'Algérie qui n'avait presque pas de fonderie, exportait ses  minéraux bruts des montagnes du Zaccar et importait des boulets de coke qui servaient aussi à alimenter les soutes des navires étrangers qui pouvaient ainsi charbonner à leurs escales.


 Par chance j'ai découvert un tableau de Simon Mondzain
(2) qui à ma stupéfaction semble avoir été réalisé sous le même angle de vue que ma photo en noir et blanc ! Peut-être même d'un appartement  du même immeuble. J'avoue que mon émotion reste grande devant ce témoignage de talent qui cristallise mes souvenirs d'enfance. Je peux rester à le contempler de longs moments, je pourrai même dire presque religieusement, car ce paysage est pour moi celui d'un Lieu Saint.

 

 

Mondzain

 

Au contraire de son ami Marquet qui avait le génie de peindre avec fluidité ses nombreuses interprétations du Port d'Alger, Mondzain lui a peint ce spectacle avec une  minutie de détails  qui enchantent ceux qui comme moi peuvent les comparer avec les mémoires de ma jeunesse. N'hésitez pas à agrandir ce tableau pour vivre avec ces passants, voir ce petit âne et son attelage, les voitures, le passage à niveau et la maisonnette de son gardien.

Les tas de charbon ne sont pas uniformément noirs. Le peintre a réussi à en faire ressortir le relief avec de savants dégradés. Sont remarquables les inscriptions de " Prosper Durand" qui était le riche aconier qui exportait du minerai et importait le charbon. Vous admirerez le Titan transporteur et la grue à portique électrifiés installés sur le quai Nord de l'Agha. En plus du va et vient maritime s'ajoutait le trafic ferroviaire de marchandises et de voyageurs dans les deux sens. Au fond de la baie s'étirent le Hamma et la zone industrielle d'Hussein-Dey. Le Jardin d'Essai étale sa luxuriante verdure jusqu'à la mer. Sur les hauteurs de la ville des frondaisons encore vierges. (Dans une de ces grottes dans la falaise, il y a  quatre siècles, un certain Cervantes se cacha quelques mois de ses geôliers avant d'être repris). Au loin, les montagnes embuées du Djurdjura qui changent de couleur avec la course du soleil. En hiver ses crêtes étaient couvertes de neige. Maintenant ce sont mes cheveux qui sont blancs...toute l'année.

Je quitte avec regret mon balcon pour une autre destination (virtuelle)....

 

 

(1) Birkadem, ("le Puits de la Négresse"), était un endroit de l'arrière pays,  où les Turcs avaient choisi de bâtir de pittoresques villas, dans les collines verdoyantes à la terre fertile. Figuiers, Néfliers et Orangers  des vergers embaumaient cette campagne où se mêlaient les puissantes effluves des buissons de Géraniums et des Jasmins qui poussaient dans les bas cotés des chemins .

(2) Mondzain (1887-1979)  qui avait visité Alger dès 1925, s'y était installé définitivement comme réfugié juif polonais et s'y maria. Naturalisé français il ne quitta Alger qu'en 1962, comme nous tous.

Une biographie révélatrice de l'artiste par Nadine Niesweller :
http://www.ecole-de-paris.fr/artists/view/simon_mondzain

 

 

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

Yann Dury 24/11/2010 11:00



Bonjour, pour les besoins d'un film sur Albert Camus, je cherche un support négatif d'une photo du port d'alger avant 1957 pour réaliser un tirage de 1M80X2M40.


Pourriez vous m'aider dans mes recherches SVP?


Bien à vous,


Yann Dury (0667390397)



Georges 24/11/2010 14:58



Bonjour Yann,


Hélas je ne possède aucun négatif. Je n'ai pu sauver de la tourmente en 1962 que quelques photos de famille . Peut-etre seriez-vous obligé de faire une photo analogique d'un cliché du Port pour
en réaliser un négatif... Evidement le grain sera visible à l'agrandissement et ne vous conviendra pas. Je regrette profondement de ne pouvoir vos aider !


(Je vous envoie un mail séparement.)



Louisette 28/10/2010 01:08



Remarquable blog, bonsoir belge


 


Blog golden Louisette


Profil + Blogs Louisette






Georges L. 29/10/2010 14:55



Merci à la lointaine Belgique et à Louisette pour ses belles images !.



anne-marie schebat 22/10/2010 22:52



Bonjour.  Fille de mireille et robert schebat tout ce que j'ai lu me rapelle.Née en 1951 j'ai souvenir des pessah bd baudin et j'ai revu le visage de ton grand père charles.Je garde un
souvenir magnifique de Birkadem,glycines en treille audessus d'un bassin et j'étais fort jeune.J'espère que tu vas bien.Toutes mes amitiés AM



Georges 23/10/2010 12:14



Bonjour Anne-marie,


Après plus de 50 ans, nos souvenirs de famille restent intacts, ou presque !


Internet c'est un peu comme une bouteille à la mer !


Je te réponds sur ton mail pour plus de détails !



Chris 19/10/2010 15:09



Bonjour Geoges. Oui, les souvenirs d'enfance restent ancrés dans nos mémoires... Habitant plus au centre (rue Meissonier en dernier) je n'avait pas de vues sur le port, mais je me
rappelle très bien les promenades que nous faisions, mes parents et moi, le long des boulevards, où malheureusement, nous ne pensions pas assez à prendre quelques clichés.... Je trouve le
tableau de toute beauté, et d'une grande minutie. Et surtout il ressemble "comme un frère" à ta photo (quelques annnées en moins). Toujours bien amicalement - Chris -



Georges L. 19/10/2010 22:06



Bonsoir Chris,


Heureusement que nombreux sont les Peintres de l'École d'Alger qui ont composé des tableaux de nos paysages aimés. Ils ont la poesie que meme les plus belles photos ne peuvent nous transmettre.
Quand aux clichés pour touristes qui hantent la toile je préfère les ignorer. Moi aussi j'ai des souvenirs émouvants de ces promenades dominicales sur le Boulevard Carnot avec mon Grand-Père qui
nous offrait des "Oublis" si croustillants. Cultivons notre jardin des souvenirs, sans trop penser au pire.


Bonne soirée .


 



Miangaly 11/10/2010 17:25



Mes parents, dans les années 50-60 rentraient en métropole par bateau, moi je suis arrivée plus tard mais j'entendais les descriptions des ports, des pays où ils faisaient escales, les
souvenirs au gré desquels, l'imagination aidant je faisais , moi aussi, de beaux voyages... Vos mots aussi me font faire de beaux voyages Georges, ils me rappellent ceux de mes parents... J'ai vu
des petites photos, en noir et blanc et le bord dentelé, de votre belle Alger, j'en suis sûre...


Je vous souhaite une belle semaine !



Georges L. 12/10/2010 09:17



Bonjour Miangaly,

Après la guerre 39/45, nous avons pris le bateau d'Alger pour Marseille, afin de retrouver ceux de la famille qui avaient survécu au cauchemar. Il me reste de cette traversée les souvenirs
merveilleux de la minuscule cabine où nous étions ensemble et où j'escaladais une petite échelle pour accéder à mon lit, et de là pouvais  apercevoir la mer à travers le hublot. Le paquebot
était assez fatigué par ses aventures militaires antécédentes, mais à mes yeux était un palais flottant. Le voyage idyllique se termina au débarquement quand des fonctionnaires du Service de
Santé nous aspergèrent de DDT avec un grand soufflet !
Bonne journée avec une plume alerte.



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