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19 avril 2007 4 19 /04 /avril /2007 20:08



                    Le Vase d'Alger.

Tout à gauche, après le petit hall d'entrée, un recoin bizarre, création de l'architecte dans l'agencement de l'appartement, qui aurait bien pu recevoir une belle commode avec sa vitrine pour des chinoiseries  fragiles. Mais notre appartement était comme une Symphonie Inachevée, ce qui ne fut pas installé dans les années 30 ne le fut évidement pas non plus dans les années 40. La famille avait d'autres soucis, et lorsqu' elle commenca à relever la tête d'autres arrivèrent dans les années 50 et ainsi en 62, nous laissâmes un appartement incomplet et je m'en excuse rétrospectivement  auprès des nouveaux occupants....Mais pourtant ne pensez pas que cette encoignure fut négligée.
Comme la Nature a horreur du vide,mon père, un humaniste cultivé, qui adorait aussi les travaux manuels, avait  incrusté dans cet espace un coffre de menuisier qui s'y logea à merveille. Gràce à ce coffre rempli d'outils, pour moi et mon frère un vrai trésor, j'appris, avant la preuve par neuf, les noms de tous ces instruments à travailler le bois, de la gouge à la varlope, du vilbrequin à la rape, en passant par la pierre à aiguiser.
Maman, qui ne pouvait souffrir cette caisse de couleur grise comme un camouflage de la Marine de Guerre, l'avait recouverte d'une jolie dentelle pour le masquer. Et au milieu, trônait un haut vase à la base bombée  en pête de verre de couleur verte où s'enroulaient à plat des feuilles jaunes, que je trouvais très laid , jusqu'à ce que j'apprenne, plus tard, de ma mère que "c'était un Gallé, de l'époque Art Déco". Un vase hérité de la rue Jules Ferry. Comme il restait un peu de place libre à la base de ce renfoncement, papa, un dimanche, sacrifiant sa sieste (et celle des voisins) y construisit sur les côtés des étagères très peu profondes, exactement à la mesure des centaines  de livrets des collections  Larousse et Hatier, qui étaient empilés autre part. Voilà, le décor est bati et je peux commencer ce court souvenir !

      D'abord, après l'arrivée des Américains en 1942, leur armada devint le point de mire jaloux des allemands, qui commencèrent à bombarder la ville. Maman décréta qu'en cas d'alerte, et de difficultés pour descendre à l'abri, nous devions nous asseoir sur le coffre, protégés par ce mur plus épais qui nous séparait des voisins. Une assurance toute morale. Du centre de documentation que les Alliés avaient ouvert rue Michelet, nous ramenions des revues superbes en papier glacé, (alors que nous coupions encore en quatre et huit les journaux pour...), avec des photos de guerre en couleurs de la marine et de l'aviation alliés. A la seule vue de ces images, nous étions sûrs de l'issue victorieuse  de la guerre . D'ailleurs une des revues se nommait comme par hasard.."Victory".
Mais un petit carnet, avec des photos en noir et blanc de format carte postale, nous passionnait spécialement. C'était une série sous-titrée de clichés de la vie des sous-mariniers, les uns aux manettes de plongée, d'autres chargeant les torpilles dans leurs tubes, ou contrôlant les multiples robinets et manomètres qui tapissaient la coque, tandis qu'attendant leur quart, quelques marins se blotissaient dans des lits suspendus à la paroi. Mais la photo la plus excitante était celle du commandant qui regardait dans son périscope coulissant, ses deux mains serrant les poignées qu'il repliait pour rentrer le schnorkel, avant la plongée pour l'attaque. Immédiatement imbibés de cette vie sous-marinière, nous l'avions traduite au cinquième étage de la rue Sadi-Carnot, en nous asseyant à califourchon sur le coffre gris-marine, le vase de Gallé devenant le cylindre d'un périscope idéal et les Essais de Montaigne des manettes que nous sortions et poussions au fur à mesure des maneuvres de plongée. Remplir les ballasts ! C'étaient 3 tomes de la Guerre des Gaules qui sortaient. Aux torpilles ! c'était Guerre et  Paix qui était enfoncée d'un coup sec ! Ainsi, nous naviguions en profondeur...sans oublier de refaire surface pour le goûter. Et , notre bonheur étant de jouer à la guerre,  jamais  nous ne nous ennuyions, dans notre bataille navale imaginaire en tournicotant ce vase assez lourd que nous avions réussi à ne pas  briser..., seules les couvertures fragiles des petits livrets souffrirent de cette frénésie , écorchés  par nos  mains rapides à exécuter les ordres. Avec la mer calmée, le ciel vidé de ses ronronnements angoissants, la paix descendit sur la ville, et vint un temps où je cherchais fébrilement sur ces étagères les livrets de Caesar, dans l'espoir d'y trouver une aide efficace pour  ma version latine. Puisque Monsieur Dumontet, notre prof de latin, nous traitait maintes fois de "Trou du c.."je n'avais plus d'hésitation à copier cette traduction. J'avoue que maintenant je suis prisonnier de la fin de ce texte. J'aurai voulu raconter au lecteur comment ce vase a été brisé, peut-être à cause  d'une explosion, mais bien qu'elles furent nombreuses, la plus forte due au bateau qui explosa dans le port en 1943 et souffla les vitres  du quartier , mais ce ne fut pas le cas. Le verre. épais comme un hublot. résista à tous les évenements, y compris l'énorme boum qui secoua le Maurétania très proche. Le vase ne devint pas prise de guerre, il traversa la mer,jusqu'au coeur de la nouvelle France. Il est revenu sur la terre de Clovis. Mais je l'ai laissé là-bas, ici c'est vraiment trop dangereux pour lui.J e l'avais trouvé laid, mais c'est maintenant un de mes plus beaux souvenirs d'enfance. Si vous voulez voir ses frères et soeurs, plus souriants à l'oeil les uns que les autres, allez sur le site illustré consacré à  Emile Gallé :    
http://servat.rene.free.fr/galle.htm

n.b.:Un submersible est un engin naviguant très résistant, mais compressible. Une amusante expérience a été faite dans un sous-marin moderne qui peut atteindre une grande profondeur: un fil tendu à l'intérieur de la coque, à sa section circulaire maximale, prend soudain du ventre lorsque le sous-marin plonge et que sa coque se déforme sous la pression de l'eau.( Bien que théoriquement la pression soit également répartie en chaque point).


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18 avril 2007 3 18 /04 /avril /2007 12:29
     


                                                Les Mardis.

    Dès le début de la rentrée scolaire, comme presque tous les enfants, j'attendais le congé du Jeudi. (C'était il y a longtemps, avant que les réformes  qui tournent en cercle comme un chien qui cherche à mordre sa queue, ne rejoignent leur point de départ après avoir fait bien des dégats en chemin.).
Mais   j'attendais déjà
  aussi impatiement le Mardi, non pas que ce fut là le cours de Dessin, mais le jour où Maman recevait à son tour ses amies. Car ces après-midi, un  merveilleux "Baba au Rhum" était généralement servi avec le thé. Et moi, j'attendais le départ de la dernière invitée, qui était inévitablement l'amie de coeur Denise Fassina, pour bondir dans le salon et faire un sort à la crème patissière du gâteau...Les préparatifs demandaient à ma mère beaucoup de travail pour recevoir ces dames et il n'était pas question que de réchauffer de l'eau pour le thé à l'anglaise. Notre salon était large, avec un balcon presque inaccessible à cause  des pots de fleurs, et d'une jardinière qui se fendait sous la poussée d'un magnifique bougainvillier à fleurs rouges qui embrasait la vue du port. Des cactus avaient  escaladé la murette et agitaient des bras tordus aux passants.
A cause du tapis Persan trop long, la porte fenêtre s'ouvrait difficilement sur lui et ainsi ce minuscule jardin restait sauvage et ne voyait ma visite que lorsque j'y entrais lier les drapeaux à la rembarde  les jours de fêtes. Le bruit de la rue, la lumière vive étaient adoucis par le rideau très fin et transparent, et les jours de la semaine, ce salon était silencieux, chaque objet qui le meublait restant  perdu dans ses reêves. Mais le Mardi, vers cinq heures de l'après-midi, j'entendais l'ascenceur s'arrêter à la hauteur de notre palier, et des voix féminines emplissaient d'un coup le couloir, je reconnaissais, penché à côté du chambranle de ma chambre, tous les bruits immuables de la cérémonie: maman ouvrait la porte du placard à côté du salon et y pendait les manteaux, disposait les fauteuils à accoudoir en cercle, et demandait de l'aide pour ouvrir la table de bridge pliante. Cette table , maman l'avait achetée chez un antiquaire du haut de la rue Michelet, un jour que nous redescendions du Parc de Galland. Spécialement pour  Jacqueline, l'épouse du professeur de mathématiques au Lycée Bugeaud. Henri Adad enseignait dans les classes de préparation aux Grandes Ecoles et faisait des communications à la Société de Mathématiques de Paris. Il était un peu Savant Cosinus et détaché de la terre, alors que sa femme, très fine,  meublait avec aisance la conversation tout en jouant admirablement aux cartes. Leur fils unique Pierre, devint polytechnicien et représenta la France aux Championnats de bridge. Il n'était pas besoin du rhum du Baba pour délier les langues. Emplissait le salon le bruit de toutes ces voix qui se mêlaient en crescendo avec de subits arrêts très courts, pour reprendre le souffle sans doute.
Prenez-vous  le thé avec du lait, Madeleine ? Merci Colette, un  nuage.
Et pour vous  Clothilde ? Sans sucre, s'il vous plait, avec une tranche de citron.
Déja arrivait jusqu'à moi l'odeur des cigarettes américaines des joueuses de bridge, comme celle qu'une fois j'avais retirée de son coffret de verre à couvercle chromé et que j'avais allumée en cachette et dont j'avais failli étouffer !

Hélène, ce gateau est presque sans oeufs, servez-vous donc, voici la pelle à tarte.
Maman versait l'eau brulante d'une théiere ventrue en étain, qui avait une petite fille pour le lait froid. La pince à sucre était décorée du même motif que son pot rempli de petits cubes blancs, sur la table roulante en bois ciré et à plateaux gigognes...Mais, derrière cette atmosphere légère et futile, et ce babillage d'une heure, se cachaient des activités nombreuses et très seriéuses. Hélène Djian était Présidente de l'O.R.T*. (Organisation, Reconstruction, Travail) qui s'occupait de former aux métiers les jeunes des familles les plus nécessiteuses.
Clothilde Zermati, elle, dirigeait un Ouvroir "Les Dames Visiteuses", à Bab-El-Oued et  visitait aussi régulièrement les Prisons. Maman et ses amies faisaient parti de ces oeuvres de bienfaisance, mais cet après-midi, il n'était question que du dernier livre d'Henri Bazin "Vipère au poing". Madeleine Gozlan dont le mari était oto-rhino-laryngologiste*, recommandait sa dernière lecture "Les Hommes en Blanc" d'André Soubiran. Ma mère parlait ,elle, de "La Citadelle" de Joseph Cronin, le dernier livre que mon père avait acheté aux Editions de l'Empire, une librairie merveilleuse dont le propriètaire Schuman, qui s'était lancé dans l'Edition de Luxe, recevait notre visite chaque fin de semaine. En 1946, il faisait du porte à porte et mon père, pour mon anniversaire, avait acquis une superbe "Chèvre de Monsieur Séguin", qui me faisait pleurer le soir, blotti dans mon lit..,
Andrée, auriez-vous la gentillesse de faire passer le plateau de dattes fourrées?  Diable pensais-je, pourvu qu'elles m'en laissent quelques unes ! Cette pâte d'amande, teintée et  fourrée dans une datte vidée de son noyau, était pour moi un délice du palais et des yeux à la fois. Rangées en cercles concentriques dans leur mangette de papier plissé, elles alternaient les couleurs rose et vert pastel sur le plateau de dentelle. Toute la saveur et le soleil de l'Algérie.
Madame Einsenbeth, une tranche de Kougloff ?
 La digne femme du Grand Rabbin d'Alger, Maurice Eisenbeth, ne pouvait qu'apprécier ce gâteau
"Comme nous le faisions en Alsace, avec des raisins secs", disait la Rabbanite âgée avec  l'accent haché de son terroir . C'était déjà bien avant la guerre qu'un Grand Rabbin avait été muté, de Strasbourg en Algérie, pour apporter au judaisme algérien, la modernité nécessaire pour son épanouissement, mais aussi à cause des rivalités locales. Ce Rabbin éminent qui sut se rallier l'admiration des communautés juives, sépharades et ashkenazes, écrivit  de nombreuses études* savantes sur le judaisme en Afrique du Nord.

Il eut aussi la tâche difficile de protéger la communauté tombée sous la coupe des Lois d'exceptions de Vichy qui furent établies dès juillet 1941..
Andrée, j'ai croisé hier Philippe , quel grand garcon !.
Cette famille Solal était bien connue sur le Marché des Graines et des Epices qui embaumaient leur grand magasin sous les voûtes du Boulevard Carnot. Claire a encore eu le Prix d'Excellence, bravo Djili !.
Mesdames Cherqui et Fassina avaient des filles  de mon âge qui étaient aussi belles que leurs tresses et que j'embrassais à leurs anniversaires. Autant Annie réussissait dans ses études et faisait l'orgueuil de ses parents, autant je souffrais de ne pas  apporter aux miens un peu de cette joie scolaire dont j'entendais les échos. Disons que mon frère ainé brilla largement pour deux. La dernière fois que j'ai entendu parler d'Annie, elle était devenue...gauchiste et avait passé ses vacances à Cuba. Ma tante Ginette, lorsqu'elle venait de Sétif voir la famille algéroise, parlait de tous les événements de la  sous-préfecture  tout en jouant au bridge avec Madame Samsoun, une femme étrange comme son nom, qui de passage à Alger habitait au Brésil et dont j'ai retenu le vert émeraude merveilleux de ses yeux doux.

Madeleine Bénichou avait deux enfants jumeaux, un garcon Jean et une fille Jacqueline qui devinrent comme leur père, d'excellents ophtalmologues. Jacqueline Attias avait sa pharmacie rue Michelet. Plus haut, Louisette Amar dirigeait le magasin de tissus "A la Ville De Lyon", devant lequel je passais rapidement pour ne pas être vu, les jours où je sortais du Lycée, un peu ...avant l'heure pour descendre cette artère pleine de jolies choses..
Ils avaient une villa à St-Eugéne qui surplombait une crique . A la Barmitzwa de Jean, y fut organisée une fête d'enfants. Dans le fond du salon, assez obscur , éclairé par des fenêtres aux vitrages bleu, vert,jaune et rouge, je m'étais cru, au son d'un petit orchestre traditionnel, dans une page des Mille et une Nuit. Les accords aigres du violon, de la darbouka, des musiciens assis à l'orientale tranchaient avec le modernisme de la Talbot, une folie d'un oncle de la famille. Jean est maintenant dentiste et Robert pédiatre. Lorsque André Amar mourut, ce fut ma première rencontre avec le Cimetière de St-Eugène. Suivant la tradition judaique, puisque poussière nous fûmes et y retournons , le corps, après la toilette mortuaire qui avait précédé la cérémonie, était seulement enveloppé dans un suaire, et reposait sur un brancard à deux roues que ses amis poussaient chacun à leur tour, tandis que le Rabbin chantait la Mélopée des Morts. Après le discours traditionnel sur le défunt et les prières pour un monde meilleur, le brancard fut incliné près de la fosse, et le corps glissa dans la tombe, comme celui d'un marin dans les abysses. J'en fus très impressionné par le bruit sourd, n'ayant vu dans les films que des cercueils en bois très lourds, richement ornés, et descendus avec des cordes. J'appris plus tard, qu'il n'avait pas été rare, du temps où bien sûr les appareils médicaux n'existaient pas, qu'une mort apparente, un comma, sous le choc de la chute du corps sur le sol, se transforme en résurrection ! Et ainsi, cette pratique évitait d'enterrer un mort vivant. De plus, la décomposition plus rapide rend le retour à la poussière , j'oserai dire, plus sain.
Un coup de sonnette bien tardif: c'est Irène qui revient de sa tournée de représentation, avec sa lourde petite malette de colifichets qui lui a scié les mains toute la journée. Elle vient s'asseoir enfin, se mêler aux papotages d'un autre monde. Vers dix-huit heures, Maman délicatement ferme la porte du salon: Papa arrive de l'usine, fourbu, et voudrait bien gagner sa chambre sans être vu ! Il vient me réjoindre, il est arrivé à passer inaperçu, nous rions tous les deux, moi j'imite la voix grave de Madeleine, une voix de Chemin de Fer qui arrive à travers le mur, et me moque des intonations alsaciennes , et fait la bouche en cul-de poule d'une autre invitée, je ne suis qu'un enfant effronté et un gourmand. Mais tous deux nous attendons enfin le départ de ces amies que Papa, plus timide que moi, souhaite encore plus. Ce sont les  dernières embrassades et exclamations sur cet "après-midi très réussi", les bruits des talons s'éloignent, l'ascenceur glisse et avec lui entraine les derniers adieux, maman maintient la minuterie pour celles qui descendent à pieds, j'entends le bruit du crochet de cuivre se refermer sur la porte d'entrée, la voie est libre ! A moi les mille-feuilles , le Kougloff, les dattes fourrées, l'orangeade ! Je ne sais par quoi commencer. Papa et maman s'embrassent et tombent de fatigue dans leur fauteuil.
Je me laisse à penser que là-haut tous ces visages se réunissent encore le Mardi pour raconter leurs souvenirs d'outre-tombe.
 
* Oto-rhino...Oui c'était dans nos charades le mot le plus long, et..le plus connu!

*Prononcez "A-izenbete"
*Démographie et Onomastique des Juifs d'A.F.N."Imprimerie du Lycée. Alger,1937.
*Les Juifs du Maroc, Essai Historique. Imprimerie Charass, Alger,1948.

O.R.T : organisation créée sous la Russie Tsariste pour sauver la jeunesse juive. Reçoit maintenant dans ses écoles professionnelles laiques des éléves de  toutes les confessions. Initiales de cette longue phrase:
"Obschestvo Remellenovo i zemledekhrstokovo Trouda "

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12 avril 2007 4 12 /04 /avril /2007 19:34




       Il arrivait à pas mesurés, un petit cartable plat à la main, les lèvres serrées et les cheveux coiffés en arrière, en costume gris, et en  le croisant, je lui adressais un très respectueux bonjour auquel il me répondait par une stricte inclinaison de tête.
De la classe de l'instituteur Di-Crécenzo, je n'ai guère besoin d'en regarder la photo annuelle, car je connais par coeur chaque visage. Pour plus de sûreté, il avait de sa main écrit tous les noms des présents mais aussi des absents comme moi. Le plus étrange des visages était celui qui, chaque année...était flou: Alézra, l'élève le plus brillant, ne pouvait jamais rester tranquille devant l'objectif de l'appareil à soufflet. On le reconnaissait seulement au zig-zag de ses lunettes sur le papier photographique. Ce fut le seul, je crois, qui en classe de huitième, fut présenté avec succés à l'examen d'entrée en sixième. Il fit dans ses études une carrière si météorite que je le perdis rapidement de vue. Soixante ans après, assis dans un café de Tel-Aviv, je le reconnus, ses lunettes toujours devançant son corps penché en avant, et il se perdit dans la foule avant que, stupéfait, j'eu le temps de réagir. Mon voisin de banc était Salomon, mon précieux souffleur qui prenait des risques en m'aidant dans mes réponses. Nous étions à cette époque de restrictions  tous maigres, mais lui était transparent, sauf ses doigts toujours tachetés d'encre. Plus loin, mon ami de coeur Phillipe Cohen, avec qui je partageais les mêmes souffrances dans nos crises d'asthme.
 Une fois, l 'instituteur voulut compter le nombre de ses élèves atteints par cette allergie fâcheuse et  nous fit lever la main. Il fut étonné par cette dizaine de doigts pointés vers lui. Alger en amphithéâtre arrêtait les nuages qui transformaient le bas de la ville en une serre humide et pernicieuse. Je montais souvent chez Phillipe dans le petit appartement sombre de la rue Denfert-Rochereau.Juste situé au dessus du commissariat,il me disait entendre quelquefois la nuit les cris des ivrognes tabassés!
 Il n'y avait pas de place pour jouer chez lui et je m'asseyais sur un lit pour ne pas déranger . Je revois son grand-père debout devant une commode, en robe de chambre sans se soucier de moi, s'occuper de factures, tandis que sa fille Irène rangeait dans sa mallette de représentante sa collection de colifichets arrivés de Paris. Une petite vieille, toujours me souriant, la grand-mère de Phillipe s'affairait avec Pépiqua, la dévouée bonne dans la cuisine. Pépiqua était toujours habillée de noir à la mode espagnole et c'est elle qui soignait Phillipe quand il avait ses accés de fièvre. Mon ami me rendait mes visites. J'avais construit, sur la table à rallonges, un espèce d'avion avec des lattes de bois, qui n'était pas fait pour voler, mais qui était le fruit de mon imagination, et que je modifiais sans cesse. Lorsque Phillipe le vit,  il s'en saisit rudement  et tout se brisa. Je ne me souviens pas lui en avoir voulu. Quand il décida de rentrer chez lui, en le raccompagnant et refermant notre porte d'entrée, je ne sais pourquoi,je me mis à le regarder  par le trou de la serrure descendre l'escalier....Il descendait les marches comme à regret, lentement en frottant son dos contre le mur incurvé, ses yeux bleus tournés vers la porte, avec un air de tristesse extrème que je n'ai pas encore oublié. Chez eux, c'était une  lutte de chaque jour à la limite de la pauvreté. Irène, veuve depuis longtemps, toujours occupée à courir avec sa malette, ne venait presque jamais ou tardivement aux "thés du Mardi" . N'empêche que Phillipe décrocha régulièrement le Prix du Tableau d'Honneur et que son grand frère Jean passa le bac à 15 ans. J'appris par ma mère, qu'en 1962, ils étaient expatriés à Sarcelles et qu'Irène agonisait à l'hopital de Villejuif. Epoque maudite où chacun était devenu une personne déplacée dans sa propre patrie alors que  les anciens s'éteignaient dans un paysage inconnu, dans l'isolement et la réprobation, au mieux dans l'indifférence.
  Jean Boasis, notre 3ième mousquetaire, était aussi  un des fleurons de la classe, avec les Brutinel, Devéza, ruigière, Joulain,
je pourrai les citer tous ces gamins qui savaient par coeur où la Loire prenait sa source et connaissaient  mieux  la carte muette de l'Héxagone que le pays où ils étaient nés. Je jouais aussi avec  Brakchi, qui était le petit frère de notre laitier de la rue Clauzel. Nous étions deux poids-plume qui se mesuraient régulièrement aux récréations. Nous rentrions rouges, essoufflés et débraillés en classe après des courses éperdues dans la cour. Un jour que nos jeux devinrent plus violents, il me lança une phrase peu charitable sur ma religion. Comme dans les duels, nous nous promîmes de nous rencontrer en dehors de l'école, chacun "apportant son frère", en guise de lance. A côté de l'échoppe où nous achetions nos réglisses et nos amorçes.
 Je rentrais à la maison, bien triste et étonné  de ma première rencontre avec la réalité de la vie. Le lendemain donc, mon grand frère tint sa promesse, celui de Brakchi aussi, mais le dénouement fut bien différent de ce que peut imaginer le lecteur.
Brakchi, grand et trapu,  vint nous présenter ses excuses au nom de son petit frère, et une solide poignée de main judéo-musulmane  scella la paix de nos coeurs enfin retrouvée.
Un matin, alors que nous attendions dans les rangs, je le vis "tout chose", et il me confia que pendant la nuit, un voleur s'était introduit chez eux . Par chance, son frère éveillé par un bruit furtif, avait saisi une hache et chassé le voleur qui déjà était penché sur le grand coffre. Je ne compris que plus tard, que chez les algériens, un coffre, souvent magnifiquement décoré de peintures et de fleurs, faisait office d'armoire. Moi, j'avais imaginé déjà un coffre d'Ali-Baba et enviais mon petit camarade de classe. Nous vivions côte à côte dans deux mondes différents.
Pourtant nos relations eurent une triste fin. Un inspecteur des fraudes était entré dans la boutique et après avoir testé l'or blanc dans une éprouvette accusa le laitier de "couper le lait" qu'il vendait ce jour-là. Moi qui venait souvent faire remplir notre pot en aluminium  avec la mesure parcimonieuse, je n'avais pourtant pas trouvé de changement dans le goût et la couleur du précieux liquide. Mais le magasin fut fermé par ordre préfectoral, "Dura lex ,sed lex". Brakchi déménagea et moi je perdis un ami. Soixante ans après, un internaute d'Essmma m'a écrit qu'il était resté en contact postal avec notre copain et même l'avait vu en 1982 à Alger, hélas assez malade. Ce fut pour moi une grande joie d'entendre parler de lui. Que Dieu lui accorde une longue vie.
J'aimais aller à l'école, et je m'y présentais très tot, peut-être une demi-heure à l'avance. Non pas pour attendre impatiement de m'asseoir sur mon banc, mais pour échanger  avec mes camarades les trésors saisonniers et les journaux illustrés de l'époque: Coq Hardi, Vaillant, Garry, et les Tarzans. Un matin gris et froid, nous nous réfugiâmes dans l'entrée d'un immeuble situé juste en face de l'école. Et déballant, nos cartables transformèrent vite l'entrée en marché aux puces. Sans nous en apercevoir le ton de nos échanges montait dans le vestibule qui amplifiait nos jeunes voix. Soudain, un voisin de palier, trop tôt réveillé, nous mit à la porte de l'immeuble sans ménagement. A peine remis de nos émotions, je levais la tête pour reconnaître dehors la concierge de l'école qui se précipitait  sur moi comme une furie et je reçus de sa part une gifle magistrale qui me secoua et en fit voler ma cape. Genre de correction inconnue dans ma famille. La concierge, une personalité dans la hiérarchie de mon école, promit avant de s'en aller, qu'elle parlerait de moi au Directeur. De moi et non pas de nous. A l'ouverture du portail, j'entrais la tête basse et effrayé à l'idée d'être convoqué chez ce Directeur, une punition  qui ne m'était jamais arrivée et généralement réservée aux cas graves et aux mauvais garcons. La matinée se passa dans l'anxiété. Pendant les récréations, je filais le long du mur sous les fenêtres pour ne pas être vu et même la gorge sèche, n'allais pas à la fontaine trop exposée dans la cour.
L'après-midi, (au déjeuner à la maison, je n'avais pas soufflé mot de  cette affaire),je regagnais ma place, en me faisant tout petit derrière mon pupitre. Encore une heure de gagnée en guettant la porte d'entrée de la classe qui ne s'ouvrait  que pour des visites importantes, comme le fils de l'instituteur qui venait dire bonjour à son père, ou la visite impromptue mais préparée de l'Inspecteur d'Académie.
La lumière du ciel déjà baissait à travers les barreaux de la fenêtre quand soudain la porte s'ouvrit et l'arrivée du "Dirlo", Monsieur Paillet, un grand homme aux cheveux  grisonnants, fit claquer les bancs . D'un geste apaisant , il nous fit asseoir en se dirigeant vers l'instituteur. J 'étais perdu. Un pied sur l'estrade, il se pencha vers Di-Crécenzo en échangeant quelques mots à voix basse, puis se redressa, ses yeux percants balayant la classe et prononça de sa voix grave:" Demain, c'est la Journée de la Lutte contre la Tuberculose, n'oubliez pas d'en acheter le timbre, merci les enfants" . Et il sortit pour continuer à distribuer ses carnets de vignettes aux autres classes.
Je retrouvais enfin mon souffle et ma liberté.

Mais, pardon  Monsieur, je m'excuse de vous arrêter, mais pourquoi au juste écrivez-vous ces récits qui n'intéressent que vous ? Et bien mon ami, comme le nomade qui ajoute pierre sur pierre dans le désert pour se repérer, moi j'ajoute des mots pour jalonner mes souvenirs.


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11 avril 2007 3 11 /04 /avril /2007 09:37

    


     L'Ecole de Garçons de la rue Clauzel a ses murs mitoyens avec l'Ecole Maternelle des petits et petites élèves de la rue Laplace, dédiée en 1945 au souvenir de l'Aspirante Denise Ferrier*, qui l'avait fréquentée.

       Un jour, en fin de matinée, toutes nos affaires rangées, nous attendions les bras croisés la sonnette qui nous libérait de l'étude, pour sortir en criant comme des moineaux qui s'envolent au coup de fusil. Seulement, cette fois nous les garçons, je n'ai jamais su pourquoi, peut-être à cause de notre empressement, fûmes arrêtés en sortie de classe , alignés en rang le long du mur et la maitresse décida de ne libérer que les filles !
    "Les garcons sont punis, les garcons sont punis" nous narguaient les fillettes en passant devant nous !!!   Je me sentis personnellement atteint  par cette punition collective  incompréhensible et à mon frère qui m'attendait à la sortie comme d'habitude pour me raccompagner, je lui jetais en pleurant à chaudes larmes "La Maitresse est un crétaine" !.
     Ce devait être pourtant une bien bonne femme, mais la justice aussi peut se tromper. J'avais mal débuté dans mes relations avec le corps enseignant. Par contre, je n'appris que plus tard que le féminin de "Crétin" est "Crétine" après que tout le monde ai ri de mon mot à la maison. J'aurai préféré la justice à l'ortographe. Un autre jour, ,je me revois assis sur mon banc, jouant avec de la pâte à modeler, que la maitresse avait distribuée aux uns, et des cubes à d'autres.
      J'étais assis près de l'estrade, comme les plus petits y sont assignés en début d'année. Soudain, peut-être parceque j'étais perdu dans mes rêves, je fus enjoint de me lever, d'aller au piquet, et sous les rires moqueurs de mes petits amis, la maitresse me coiffa d'un bonnet d'âne, dont les oreilles étaient plus longues que le nez de Pinocchio. Le visage tourné contre le mur, je dus supporter cette infamie inexplicable et le châtiment cruel d'être la risée de la classe. Aujourd'hui encore, je plaide non-coupable. Ces humilliations s'oublient moins vite que les vulguaires coups de règle sur les doigts, car la douleur physique est passagère..

* Un tres beau site sur son souvenir:
http://babelouedstory.com/cdhas/24_denise_ferrier/
denise_ferrier_24.html

      En gravant les échelons dans l'éducation sociale, je crois que je fis quelques séjours prolongés à la maison, ma classe de cours élémentaire ayant été réquisitionnée par les Alliés pour quelques mois et transformée en local... alimentaire pour en faire une entrepôt de sacs de sucre. Je me souviens surtout du jute dont étaient cousus ces sacs et qui avaient une odeur très forte qui m'incommodait.
     Madame Naniche, à la chevelure rebelle, aux formes arrondies et déjà âgée, était à la fois notre institutrice et notre grand-mère.
       Je n'y connus pas de punition, car chez elle ce n'était pas à l'ordre du jour.
Je soupconne que les petits diables profitaient de sa trop grande bonté.
Ainsi, en fin de semaine, en lisant son carnet de notes, elle nous distribuait des billets de satisfaction. Des "Bien", des "Très Bien", chacun, qu'il fut bon ou méchant élève dans la semaine, était récompensé. L'Egalité par le bas...Ces vignettes ne passaient pas inapercues: elles étaient frappées à l'effigie du drapeau Américain ou du drapeau Anglais, en plus du tricolore, un cadeau du 8 Novembre 1942. Profitant d'un moment où la maitresse s'était absentée, le plus audacieux* s'en saisit d'une poignée et renversa dans sa hâte la petite boite qui contenait ces trésors. Ce fut une ruée sur les vignettes qui n'eut d'équivalente que celle des réfugiés assoiffés qui reçoivent des containers d'eau tombés du ciel. La sonnette sauva la petite classe du tribunal. Mais moi, ,je ne revins à la maison qu'avec une petite quantité que je jugeais modeste et méritante (..pour toute l'année !).
          En cours moyen, les choses devenaient plus sérieuses. Finies les petites ardoises et leurs craies grises et dures , grinçantes qui ne s'effritaient pas et n'écrivaient presque pas   non plus.
      Finis les petits chiffons pour les effacer, nous étions arrivés à l'âge de l'encre violette, des plumes sergent-major, des buvards et des cahiers à ligne pour y dessiner des majuscules et des minuscules en plein ou délié, des plumiers coulissants, des taille-crayons qui cassaient les mines et de la règle pour souligner la date du jour. Chaque élève, à son tour, devait  remplir les godets de faience logés devant nous dans le bois de notre pupitre, juste au dessus de la rigole où nous posions nos porte-plumes et crayons. La bouteille d'encre violette était très lourde, ventrue comme une bouteille de champagne, et bien que munie d'un bec verseur, il fallait viser avec précaution le trou de la faience. Une affaire de haute responsabilité que nous confiait l'instituteur. Mais nos tabliers, boutonnés de haut en bas, paraient aux erreurs.. Mais surtout il ne s'agissait pas de faire de faux-mouvement sur un camarade de gabarit supérieur...
      Lors de la page d'écriture, notre bon maitre passait dans les rangs, se penchait sur notre cahier, son haleine dans notre cou, et de son encre rouge traçait, en début de marge, la lettre ou le mot à recopier.
      Ses lettres ne dépassaient pas les lignes, sauf pour les majuscules, elles sortaient de sa plume comme celles d'une imprimerie de Gutenberg, sans hésitation, moulées, dessinées avec amour, quarante fois par jour. Et à notre tour de sortir notre langue et d'essayer de l'imiter sans faire de taches. Un matin, comme de coûtume, l'instituteur demanda qu'on lui citat un mot commencant par la lettre "z", après le zébre, les doigts baissèrent, la source enfantine tarie. Devant son insistance à nous faire  fonctionner nos neurones, je brandis un doigt archimédien ,"zéro !!", m'écriais-je, tout fier  d'être le seul à l'avoir trouvé !! Et l'insti de me répondre en riant (une fois n'est pas coutume),"Ah !! tu le connais bien !!", faisant ainsi allusion à mes notes brillantes. J'en restais mortifié.
       Transformé en glaçon dans ce jour printanier.J'avais récolté une moquerie de celui que je respectais le plus. J'en oubliais même que j'avais auparavant eu envie d'aller au petit coin.Trop tard.
         Un jour qu'un grand me demanda, en faisant l'important,  ce que j'aimais le plus à l'école, je lui répondis:"La récréation" ! Il faut reconnaitre pourtant que ces instants de liberté sont de véritables moments d'instruction civique, je vous le raconterai après le goûter.


* Je me souviens parfaitement de l'auteur de ce larcin, que je ne dénoncerai pas, même après soixante ans.



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10 avril 2007 2 10 /04 /avril /2007 14:51

 

Le tapis, étendu sur les tomettes rouges:
-Je commence à m'ennuyer sans Georges !
Le Chat en s'étirant:
-Uyer, moi aussi !
-Alors je vais te raconter  une histoire.
-Bon, mais à condition qu'elle soit courte car je n'ai pas de patience, et en plus il faudra qu'elle commence par "Il était une fois", sinon je vais me rendormir.
-Et bien écoute:
"Il était une fois,
Un marchand de foie,
Dans la ville de Foix,
Qui disait ma foi,
C'est la dernière fois
Que je tuerai une oie.
Il y rencontra Bonnefoy*,
Qui dans son oeuvre de Roi
Lui lit tout en émoi,
Ce morceau de choix:
"Le language est notre chute", prends garde à toi !
   Le chat en faisant le gros dos:
 -Je n'ai rien compris à tes sornettes, va plutôt m'apporter du mou de veau.
-Ecoute donc ce texte lu par le poète, espèce de ventripotent, sache qu'il existe aussi les nourritures de l'âme ! :

( appuyez sur "écouter un extrait", puis après sur "Mettre à Jour" en vert et attendre le chargement, audio ouverte, de la lecture du poème "Planches Courbes").
http://www.audible.fr/adfr/store/product.jsp?BV_UseBVCookie=
Yes&pageType=preliminaryResults&productID=BK_LIPA_000046FR

 Georges, de retour de sa ballade en ville, et qui avait surpris la conversation: -Comment as-tu trouvé ce texte des "Planches Courbes", quand le poète est couché au fond de la barque ? Moi, cela me rappelle la plage des Bains-Romains. J'étais à l'âge de l'insouciance où tout était simple. Cette plage était proche d'une certaine Villa Rouge, d'ou mon père mobilisé se libérait parfois pour nous rejoindre de l'autre côté de la la route. Cette villa, plus tard me raconta papa, était le centre du B.C.R.A. où il fut recruté en tant qu'ingénieur du 45 ième de Transmissions, au retour de la Campagne de Tunisie de 1943. Là étaient fabriqués les postes émetteurs-récepteurs miniatures qui étaient parachutés aux maquisards et les antennes qui dépassaient de cette villa isolée en haut de la colline , réquisitionnée sans doute, reliaient la France Libre à la Résistance. Je me souviens que revenaient dans les conversations des grands, les noms de Pélabon et de Passy*. Maman prenait une calèche Place du Gouvernement, pour nous cette

 D'abord, se laisser bercer au trot du cheval, en regardant de la fenêtre les vaguelettes tout en bas qui nous tendaient leurs bras, regarder défiler les pêcheurs qui lançaient leurs hameçons d'une grande courbe musclée de leur canne et qui tombaient au milieu des mouettes tournoyant autour d'un banc de poissons, c'était déjà une aventure qui commencait bien. A cet âge, je ne savais que patauger comme les chiens et c'est dans l'eau profonde sur le dos de mon père, que j'étranglais presque de mes deux bras passés autour de son cou, que nous arrivions à une barque, propriété d'un cabanon endormi sous le soleil d'été.  Là,  je m'allongeais sur le "fond courbe" et me laissais aller au rythme du clapotis sur la coque. Pendant ce temps, papa plongeait à la recherche de trésors naturels, muni seulement de son souffle prodigieux, et remontait avec des coquillages nacrés qui brisaient les feux du soleil. L'eau était claire et je pouvais voir les algues onduler lentement et les lichens secouer leurs feuillages sous la caresse du courant. Ce fond mystérieux m'inquiétait un peu. Il m'attirait et m'effrayait à la fois.
Sur cette plage de graviers, un camarade de travail était venu nous rejoindre à point pour un déjeuner frustre mais délicieux.
-Raoul, voulez-vous un sandwich ? proposait maman, sans jamais préciser "à quoi" , car à cette époque  il était invariablement composé de pain et de tomate au sel, le tout tiédi par le soleil généreux. Pourtant ce menu méditerranéen m'est resté plus cher au coeur qu'un repas à la Tour d'Argent.
Moi et mon grand frère, étions vêtus de slips de bains , en laine verte tricotée par les mains amoureuses de notre mère. Cette laine qui me brulait entre les jambes, et glissait toujours, sûrement dans une vie antérieure avait dû être un  pull-over paternel. Maman, elle, avait un superbe maillot en piqué blanc  d'une pièce, un  souvenir d'avant-guerre, et ressemblait à une gravure de mode de chez Vogue. Une grande serviette sur un piquet de roseau, en guise de parasol suffisait à nous abriter, c'était une journée spartiate mais  une des plus belles de ma vie.
*
http://x-resistance.polytechnique.org/bcra.html

Savez-vous d'où je reviens aujourd'hui ? Et bien de mon Ecole Clauzel. Bien sûr, elle a changé de nom, elle a pris celui de Ibn Toumert: "Il disait que la science de Dieu ne devait pas être réservée aux seuls savants, mais qu’elle devait être offerte à tous." C'est ce que pensait aussi Jules Ferry, mais en mieux, car dans le cadre de l'école laique. Et bien , mon école n'a pas changé d'aspect extérieur, elle est devenue seulement plus petite sans doute parceque j'ai grandi ! Le portail en fer est là, avec ses deux marches d'accès, seuls les murs se sont vus rajouter des barbelés, pour éviter la fuite des enfants ou l'entrée des voleurs: c'est une maladie générale dans cet Alger qui fait pousser sur son visage des aspérités boutonneuses qui l'enlaidissent . De mon temps, sortir avant la fin des classes était impensable, et personne même le plus diable, n'aurait pensé escalader ces murs, ils nous servaient seulement aux récréations de perchoirs quand nous jouions au gendarme et au voleur. Je ferme les yeux, je crois entendre les enfants chanter, délivrés de leurs devoirs, et les cartables déjà rangés, la dernière heure avant la sortie, la plus ensoleillée. Monsieur Moureau a de la peine à nous modérer, quand nous arrivons à notre air préféré :
"Petites Campanules,
 Qui tintaient au cou des mules,
 Partout vous portez
 La vie et la gaité.!!."
Et mon voisin malin qui me faisait toujours pouffer de rire, lui, chantait à voix basse :
 "au cul des mules" ! au risque de me faire punir....
Après la sieste, ,je vous raconterai d'autres souvenirs de mon école.

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23 mars 2007 5 23 /03 /mars /2007 17:29





Le Semainier de l'Artiste.


Dimanche, je dessinerai un poisson,
Lundi,  il finira dans le poêlon,
Mardi, il ne reste que les arrêtes,
Mercredi, je vends ma toile à Paulette,
Jeudi, me hâte vers l'écailler,
Vendredi, la sole gît, sur la faïence fêlée,
Samedi, interdit d'y toucher,
Dimanche, je dessinerai un poisson....



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23 mars 2007 5 23 /03 /mars /2007 12:23

                     

          J'ai encore des cauchemards de ce 26 Mars 1962, et pourtant j'en ai vu des attentats en Algérie et en Israèl !.

            Comme d'habitude, en cette période de changement de saison, (encore une bonne excuse de Docteur pour expliquer mon allergie), j'étais souffrant des bronches.
             Une maladie qui m'a peut-être sauvé la vie. Les jours précédants, raccompagnant ma mère d'un ouvroir, "Les Dames Visiteuses", organisation de charité, j'avais pu voir tourner dans le ciel , comme des mouches, des avions de chasse au dessus de Bab-El-Oued.  Pour les jeunes lecteurs, disons que ce quartier prolétaire était l'équivalent d'un Faubourg St-Antoine de Paris, adossé à la Casbah. La Chasse francaise mitraillait les terrasses ouvrières. De loin,  je n'entendais rien, et ne connut des détails du siège que plus tard.
          Les affiches collées en hâte aux murs pendant le couvre-feu, les attentats, la rumeur publique, les nouvelles vraies ou fausses, les émissions pirates, les concerts de casseroles accompagnaient  les jours et les nuits d'un peuple en colère qui voyait sa patrie se dérober sous ses pieds.
                Toujours est-il que 5 jours (un chiffre porte-bonheur comme une main de Fatma), après le début officiel du Printemps, fut organisée une manifestation de solidarité pour la population de Bab-El-oued, assiégée par les forces de l'ordre.
             A Alger, chaque manifestation converge d'abord vers son coeur, qui est le quartier du Square Lafferière, au bas du Monument aux Morts. Ici, les cris de "A la Bastille !!" sont remplacés par "Tous au G.G*" ainsi du moins le fut le 13 Mai 1958.
            Le 26 Mars 1962, le rendez-vous était devant la Grande Poste, une esplanade vaste où convergeaient des rues aux noms glorieux, Baudin, Michelet, Isly, Bugeaud et autres... De la fenêtre du cinquième étage de la rue Sadi-Carnot, mon poste de guet habituel, où accoudé je passais des heures à mon observatoire pour me distraire et oublier ma poitrine sifflante, je vis ce matin de  Printemps, s'organiser  le cortège  joyeux de passants pacifiques et d'étudiants et écoliers en goguette, nombreux brandissant le drapeau tricolore, en culotte courte et sandales, s'interpellant, reconnaissant des amis et camarades et  tous marchant au milieu de la rue car Alger  était en grève. Les rideaux de fer des magasins étaient baissés, et en face de chez moi, l'immeuble des Chemins de Fer était vide de ses employés, et même  du port ne me parvenaient plus les sifflements des remorqueurs.
        Sous le soleil algérois, les choses les plus graves ne sont jamais sérieuses :J'avais d'en haut, l'impression d'une kermesse. Je vis même de la rue Drouet-d'Erlon déboucher des voyageurs débarqués d'un train à la Gare de l'Agha, se joindre à la foule. Je pouvais suivre des yeux les passants qui montaient la rue Charas et enfilaient le Boulevard Baudin, tout en entendant le reportage à Radio Monte-Carlo, qui était alors la source de nos informations non censurées. Le bruit de la mitraille à la Grande Poste, je l'entendis à ma radio portative, et plus proche de moi, sursautais aux chocs des  ricochets de balles qui martelaient les devantures closes du début de la rue Sadi-Carnot. J'entendis alors les cris de "Halte au feu", enregistrés par Julien Besancon :


http://www.cerclealgerianiste-lyon.org/audio/isly.wav

             Les crimminels avaient agi en plein jour. Quelques minutes après, je vis des passants affolés revenant en sens inverse et je devins un témoin impuissant et terrorisé de ce que je vis: un camion à ridelles chargé de corps ensanglantés qui filait à toute allure et à grand renfort d'avertisseur vers l'Hôpital Mustapha en bout de la longue rue Sadi-Carnot.
           Suivirent des camionettes et autos particulières, leurs chauffeurs agitant éperduement des mouchoirs blancs en dehors des portières. Je ne vis même pas une seule vraie ambulance. Le silence était tombé comme une chappe sur le quartier.
             A la radio, un  appel à tous les étudiants en médecine pour se rendre aux hopitaux, un appel pour les transfusions de sang, un appel au secours censuré qui mettra plusieurs jours pour arriver en France.
             Du bleu, du blanc et du rouge de la France n'en restait que le rouge du sang et de la honte sur les pavés d'Alger.
           Délaissant la fenêtre, mon coeur battant trop fort, je vis sur les murs de la chambre de mes parents, une orgie d'arc en ciel qu'un face à main  biseauté réfractait d'un rayon de soleil.
           Je ne pus soutenir ce phénomene merveilleux et incongru et retournai le miroir, en signe de deuil.
          Mon père avait essayé le soir de parler en anglais avec la direction du "New-York Times" pour qu'il diffuse la vérité sur le massacre. Il fallait pourtant que la vérité soit connue et traverse la mer.
       "Il y a , épinglées aux arbres, des listes de Héros", ainsi, j'avais commencé à rédiger ce que je vis en allant le lendemain sur les lieux du Crime. Les troncs des ficus étaient devenus des poteaux de fusillés. Des listes de disparus y étaient piquées. Leurs cadavres furent jetés péle-mèle à la morgue. 
     Le Plan avait réussi, et fut cloué ce jour- là le cercueil de l'Algérie Francaise. Tout a été filmé, photographié, enregistré, mais nous resterons pour combien de temps des "profiteurs esclavagistes et des colonisateurs cruels", pendant que les porteurs de valises et de bombes écrivent leurs mémoires de "résistants" ?.
       Plus tard, la vérité que nous crions sur les toits depuis cinquante ans se fera entendre, mais nous ne serons plus là. L'Histoire s'écrit lentement, comme le vin qui dépose sa lie.

        Le "Massacre de la Rue Transnonain" a été immortalisé par Daumier.

     Celui de la Grande Poste d'Alger attend encore à la  grande porte de l'Histoire.


       *"GG" :L'immeuble du Gouvernement Général.
         N.B.Merci au Cercle Algérianiste à qui j'ai emprunté cet enregistrement.
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18 mars 2007 7 18 /03 /mars /2007 16:41
Bonne ou mauvaise lecture, j'en suis le seul responsable. Hélas, je ne peux changer l'Histoire de France.

                  
  Je me suis souvenu de ce poème de Lamartine, qui évoquait sa patrie, et moi, en souriant intérieurement, je pensais que j'avais ces images en triple qui meublent  mes pensées: l'Algérie, la France et Israel.

"Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ?
Dans son brillant exil mon coeur en a frémi ;
Il résonne de loin dans mon âme attendrie,
Comme les pas connus ou la voix d'un ami."

Dans le salon de mes parents, j’avais deux places préférées. D’abord, le fauteuil en cuir vert tout craquelé et chaud des rayons de soleil du matin. Je m’y installais en travers, comme un lézard sur sa muraille et y passais quelques heures jusqu’à ce que le soleil au zénith n’entre plus  par la grande porte fenêtre du balcon. Lorsque, l’après-midi, maman se mettait au piano, je me cachais sous ce vaisseau demi-queue, m’allongeais sur le tapis, à côté de la lyre, avec mon livre préféré, Klapp la Cigogne et me laissait bercer par une triste musique  de Chopin .

Quand j’étais sûr d’être seul à la maison, j’ouvrais, non sans  peine avec ses deux grosses boules de verres,  les  battants du buffet du salon. Sur l’étagère inférieure était empilée une collection  d’Illustrations de la guerre de 14-18. Je les connaissais presque tous et  aujourd’hui encore  j'en revois les images. L’une m’avait frappé: la réclame pharmaceutique de  “l’Urodonal”, où était dessinée une grande tenaille mordant des reins. Et une autre réclame de lampe de poche électrique, ”Leclanché”.
 Je suivais aussi les dessins patriotiques d’Henriot, une courte bande humoristique. Ce journal était évidement orné de photos de guerre, mais elles étaient de mauvaise qualité, en noir et blanc,  retouchées, et des gravures des peintures et aquarelles en couleurs, très réalistes, les complétaient. J’y ai appris à reconnaitre non seulement les uniformes et les décorations, mais aussi la vie dans les cagnas, la boue, les terres inondées où flottaient des casques, et toute la vie des tranchées, les photos avant l’assaut, l’ultime coup de gnole, et après le bombardement des obus, des mines, les paysages dévastés, les forêts  squelettiques, partout la mort était là,  mais censurée, pas de ventres béants et d'entrailles, mais que des blessés, des prisonniers allemands hagards.
On ne lisait que des récits de bravoure des Poilus. Et même un grand reportage sur l’équipe de canoniers motorisés, qui avaient abattu un Zeppelin, tombé en flamme. Il fallait consolider le moral de l'arrière.
Mais sur l’étage supérieur du buffet, devant la pile de disques, lourds et fragiles, à côté du gramophone, reposait un grand foureau décoré de lanières de cuir, d’où émergeait le manche d’un poignard. Il était très lourd à dégager de sa gaine, et avec son manche et sa garde décorée, il ressemblait à une croix du Sud qui orne la selle des chameliers. C’était pourtant une dague  de Zouave, qui avait appartenu à mon grand-père. Je ne saurai jamais comment elle était arrivée là, car de mon grand-père maternel, il ne reste que des photos jaunies et un grand diplôme avec son nom sur fond d’Arc de Triomphe où sont incrits sur le fronton ces vers inoubliables de Victor Hugo:

Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie.
Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau.
Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère ;
Et, comme ferait une mère,
La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau !

(Les chants du Crépuscule)

Henri Werber chantait alors, avec la France entière, le chant patriotique de “Sambre et Meuse’’.
N'hésitez pas à pousser le volume. Ce chant a été composé pour conduire la troupe au Combat, et faire lever les Morts de leurs tombes.
Que cet air entrainant est loin de la réalité horrible des tranchées. !

http://www.chanson.udenap.org/enregistrements/
weber_henri_regiment_de_sambre_et_meuse_le_1904_extrait.mp3

Van Gogh a peint  un célèbre portrait de  Zouave :
http://www.artquotes.net/masters/vangogh/vangogh_zouave.htm

D'après le fichier de Mémoire des Hommes, Grand-Père est tombé à la côte 304, près du village d'Esnes. Cette place est restée dans l’Histoire de la Guerre de 14-18, comme la plus acharnée, la plus meurtrière, la plus inhumaine s’il en fut, pour défendre Verdun en 1916. Sa citation précise qu’il s’était "porté volontaire dans un poste avancé de la cote 304. ".Lui, dit le Fichier, était "Garcon de Magasin", une autre rubrique précisait "Ne sait pas nager". (Un problème pour ceux qui trempaient dans l'eau des tranchées....).

Mais ces qualités suffirent pour Mourir pour la France et disparaitre dans la boue.
Dessin de la région d'Esnes, cote 304
http://iabem.free.fr/club.html

Le 4iéme régiment de Zouaves, où figure le nom de  Salomon Schebat:(dans le doc:RZ-004 pdf)
http://cecile_meunier.club.fr/historiques/RZ.htm

Le 4ième de Zouave à Douaumont :
Dans son calvaire jusqu'au 5 Juillet 1916 il avait tout subi ainsi que les attaques de  Gaz. Comme ses milliers de camarades d'Algérie.
http://cecile_meunier.club.fr/historiques/jmo/RZ-004-010814-
240914.pdf

Voir aussi la côte 304 et 4ième de Zouaves:
http://www.chtimiste.com/

Merci à tous ces chercheurs-historiens bénévoles qui ont construit les liens cités ci-dessus.

Mais comment oublier le côté particulièrement triste de cette guerre : les Mutinés et Fusillés:
http://ecjs.ac-rouen.fr/travaux_eleves/premiere/mutins-14-18.htm
Un extrait:
Comprendre le problème  : « Les officiers ont trouvé commode de rejeter tout le mal sur les organisations de l'arrière qui ne sont certes pas étrangères au mouvement. Mais le 129ème RI était resté calme et n'avait pas manifesté de sentiments pacifistes. Ceux-ci ne se sont révélés qu'au moment d'aller se casser la figure. » Comment va réagir Pétain et remédier au problème ? Il a 40 ans de vie militaire et est âgé de 59 ans quand la guerre éclate. Malgré ses succès à Verdun, Nivelle lui a été préféré à la tête des armées. Cependant , après la désastreuse offensive du Chemin des Dames et les mutineries, Pétain devient général en chef des armées sur le front Nord-Est. On a vu précédemment que, dans son rapport du 30 mai 1917, tout en incriminant les « agents extérieurs »responsables des mutineries, il comprend assez bien la crise morale qui affecte les poilus.
Il décide de réagir en changeant de stratégie, en usant l'ennemi avec un minimum de pertes et en même temps , discipline, datée du 18 juin, que les mutins sont « des soldats qui, depuis trois ans sont avec nous dans les tranchées. » Cela ne l'empêche pas de se montrer très dur. Fayolle le décrit ainsi dans son Journal : « Pétain, lui, est meilleur, froid, calme, résolu, très dur d'ailleurs. N'hésite pas à casser les médiocres et à faire fusiller les lâcheurs. " ainsi, en janvier 1915 « des 40 soldats d'une unité qui se sont mutinés à une main avec un coup de fusil, Pétain voulait en faire fusiller 25. Aujourd'hui. il recule. Il donne l'ordre de les lier et de les jeter de l'autre côté du parapet des tranchées les plus rapprochées de l'ennemi. Ils y passeront la nuit. » En 1917, Pétain use pleinement de ses pouvoirs discrétionnaires et ordonne l'exécution immédiate de sept condamnés à mort, comme l'y autorise le décret du 8 juin. Il souligne l'importance qu'il attache à la trentaine d'exécutions faites pour « le rétablissement du moral ». Il baptise « cérémonie expiatoire » l'exécution « sans incident » le 3 juin de trois soldats et d'un caporal par un peloton d'hommes requis dans un des régiments qui avaient connu des refus d'obéissance devant l'ennemi. Pour lui, des soldats, même valeureux, même épuisés, même mal commandés, n'ont pas à se permettre des mouvements collectifs de protestation. Pauvres jeunes soldats assassinés par les balles francaises. Honteux le Chef  qui a  permis ces exécutions  “expiatoires”. Pétain aura ainsi acquis assez d’expérience sanguinaire pour en 1942 signer les ordres pour envoyer les enfants juifs et leurs familles innocentes à l’abattoir des Nazis.
Je referme ce bahut avec ses revues patriotiques, range cette dague sur l'étagère: Je reste écoeuré d'un tel massacre et si triste de n'avoir pas connu ce Grand-Père, ainsi que ma Grand-mère qui mourut de chagrin.
Maman se retrouva orpheline à l'âge de quatre ans.
Mais les vignes de France furent particuliement fructueuses,
nourries des cadavres et du sang des soldats. Le Bleuet fleurit partout dans les campagnes.
Maman m'avait dit, lorsque nous arrivâmes à Paris, que c'était peut-être mon Grand-Père qui a été enterré sous la dalle du Soldat-Inconnu.
Les Monuments aux Morts de 14-18 à peine furent construits que déjà un bruit de bottes renaissait à l'Est.
Maintenant, il me vient à l'idée que, peut-.être, Hitler alors s'est incliné sur la tombe d'un juif.

 
Allons enfants de la Patrie,
Le jour de gloire est arrivé !
Contre nous de la tyrannie,
L’étendard sanglant est levé, (bis)
Entendez-vous dans les campagnes
Mugir ces féroces soldats ?
Ils viennent jusque dans vos bras
 Egorger vos fils et vos compagnes !
Refrain
Aux armes, citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons !
Qu’un sang impur
Abreuve nos sillons !


Lorsque mes parents chéris décédèrent en France, après le retour d'Algérie, mon frère, pour préserver leurs tombes des profanateurs qui aimaient barbouiller à la croix gamée, les fit transporter et enterrer en Terre d'Israel. Dans la fosse, nous avons versé un sachet de terre d'Algérie, emportée en 1962. Sur le nouveau marbre, nous avons ajouté aussi le nom de Salomon Schebat, "Mort pour la France", ainsi que le nom de son épouse , née Marthe Bloch. C'est désormais au tour de mes enfants de veiller sur eux et sur Israel.

Je ne peux terminer cette courte évocation que  par le chant de la "Hatikva":
 
http://un-echo-israel.net/IMG/mp3/Hebrew_-_Hatikva.mp3

                                                               
                                                                           FIN


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6 mars 2007 2 06 /03 /mars /2007 16:46




       Cette première nuit, je me sentais tellement excité par mes retrouvailles avec ma ville, que je suis resté un long temps accoudé au mur de la terrasse.

        Dans l’eau noire du port se reflètent les lumières vertes et rouges des remorqueurs, qui glissent silencieusement en traversant les bassins.  
         Le phare du Cap-Matifou balaye la baie de son pinceau lumineux et découvre  par intermittences les ombres  des gros navires marchands et les grues géantes au repos.Tout un ruban scintillant de la route Moutonnière forme un long collier à Alger endormie.
        Ma ville brille de tous ses feux, et comme  j’aimais jadis reconnaître les étoiles pour en faire un Grand Chariot, je devine mes quartiers aux dessins de tous ses petits foyers. La Gare est calme, les wagons serrés les uns contre les autre se reposent avant les départs matinaux, mais en bas dans ma rue,   les éboueurs sont déjà au travail, déroulant leurs longs tuyaux noirs. L’un d’eux, pousse de côté la petite  plaque de fonte qui masque l’arrivée d’eau, y raccorde le tuyau et avec la même longue clef à tube de mon enfance ouvre  le robinet caché. L’eau jaillit avec force de la lance que maintient  à deux mains ce travailleur nocturne. Il pousse dans la rigole du trottoirs, les papiers, les épluchures et les poussières de la journée vers la bouche d’égout. L’eau brille sur son suroît comme celui d’un pêcheur d’Islande. Ma rue sera propre  pour le lever du jour. . Le camion-benne qui collecte les poubelles, passe lentement et s’arrête devant chaque immeuble. Il  manque au décor les bruits de ferrailles que faisaient les panniers entrechoqués et qui réveillaient le quartier, maintenant le plastique y a mis une sourdine , mais les cris des éboueurs eux, n’ont pas changé! Ce sont les mêmes disputes entre le chauffeur pressé et les hommes qui alimentent la benne toujours affamée qui ouvre une large gueule à chaque chargement .

         Pour finir, je m’étends sur notre petit tapis, le chat se réfugie près de mon cou et ne me gêne pas longtemps par ses ronronnements, car je sombre dans un sommeil profond.

   
Clic-clac, clic-clac, c’est le bruit des sabots des charettes des maraichers sur le pavé. Ils viennent du fond de la rue de Lyon, chargés de leur provende entassée aux Halles de Belcourt, pour alimenter le Marché Clauzel. Ces chevaux à la robe grise, agitent leurs grelots, et balancent la tête à la cadence d’un trot discipliné, mais ils sont comiques avec leurs oreilles qui pointent d’un vieux chapeau. Mais non, c’est un rêve car, depuis longtemps, le bitume a fait place aux pavés de granit  et aux rails des trams dans ma longue rue Sadi-Carnot. Ce n’était que le grelot du collier de Louis qui tinte à mon oreille. Je dois remercier mon ami le chat qui vient me lécher la joue de sa langue rapeuse, et même pose sa patte de velours sur mes paupières , car sans lui, j’aurai pu rater le spectacle du lever de soleil sur Alger.

     Le Djurdjura sort de l’ombre, il devient une silhouette gris-bleu.  Il cache encore le soleil qui va enterrer la nuit.

      Soudain l’horizon s’embrase.. Les nuages lointains s’empourprent. La ville offre son flanc à l’aube. Les immeubles et les collines passent rapidement du rose clair  au jaune triomphant, et puis la lumière blanche s’empare de la ville, le ciel devient transparent, la mer retrouve son bleu frissonant de la veille, rien n’a changé, sauf moi.

-Où vas-tu ainsi de bon matin ? Je ne t’ai pas connu si pressé chez nous !

-C’est que j’ai tant à revoir, vous ne pouvez pas comprendre.

-Et au moins dis-nous où te porteront tes pas, dans le cas où  tu aurais besoin  de notre aide, cette ville est si grande!.

- J’ai envie d’aller me promener sur les hauteurs  du Square Lafferière, en attendant , toi le Tapis, prends garde aux fientes des hirondelles et toi Louis, laisse les moineaux en paix.

-Radoteur ! à toi de bien ouvrir l’oeil et sois prudent! Je préfère descendre à pieds, car je ne  me souviens que trop de la panne de cet ascenceur.

A chaque étage des rires et des disputes d’enfants, cette maison est bien remplie. Des mains de fatmas en faience peinte ont changé les noms des locataires sur cuivre jaune. Au cinquième à droite, sur la porte en bois verni, un rectangle clair et vide, c’est ce qu’il reste de “René Lévy Ingénieur”. La sonnette n’a pas changé, mais des verrous et un bloscope ont transformé notre appartement en forteresse. Un “Dépêche-toi, tu vas être en retard”, s’échappe du dessous de la porte et me rappelle que mon Ecole Clauzel était à deux pas,”Ralina tranquille !" implore une petite voix, non rien n’a changé si ce n'est l'accent et je souris à cet enfant qui ne me voit pas. Je tourne sur ma  gauche et me dirige vers le Carrefour de  l’Agha. Bien que j'ai été averti par de précedents voyageurs et ai  avidement lu leurs messages sur Es'mma, c’est le coeur gros et battant la chamade que je passais lentement devant des magasins à la devanture condamnée, ou devant d’autres absolument étrangers. D’abord la marbrerie qui faisait voler des sanglots de pierre sur le trottoir, a disparu, de même que l’échoppe de journaux ou j’attendais les nouveaux “Jim Taureau”, ”Garry”, ”Coeur Vaillant, et autre “Coq Hardi’, rangés en colonne dans la devanture avec les “Pieds-Nickelés, et plus tard Le “Modèle Réduit d’Avion” .  Chez cette vieille brave femme, les pistolets à ressort qui tiraient des flêches à ventouses, me clignaient de l’oeil à chacun de mes passages, jusqu’à ce que je réunisse la somme nécessaire. Au coin de la rue Drouet d’Erlon, une bonne surprise pourtant: la pharmacie de feu Monsieur Créange était toujours là, avec sa large vitrine . J’étais,(hélas) un bon client, toujours consommateur de pilules et sirops divers qui n’ont pas réussi à me tuer. C’était, en revenant du marché avec ma mère, un arrêt obligatoire pour passer sur la balance mécanique très précise qui indiquait toujours le même poids malgré les vitamines miracles. En  traversant la ruelle, la droguerie d’angle n’est plus. J’y achetais régulièremnt cent grammes de mastic pour immobliser la vitre de la fenêtre du bureau qui vibrait dans son cadre au passage du tram, parceque j’aimais jouer au vitrier en lissant en biseau la pâte jaune.
       Au retour des Galas Karsenty, maman furetait  toujours chez “Taty”, ce magain de Modes, et y trouva une fois une paire de gants qui lui montaient jusqu’aux coudes, celle qu’elle mit avec une robe de taffetas le soir où moi et mon frère nous nous sommes endormis sur le lit de  la chambre à coucher, tous verrous fermés, ainsi que ce misérable loquet qui barra à mes parents le chemin du retour.
         Un peu avant le Carrefour, l’armurerie du père de mon copain Castel, elle aussi a manqué à l’appel. Devant sa vitrine, je restais en arrêt, comme un jeune chien de chasse devant les fusils à canons doubles, ”chokés, et noir de guerre” comme les décrivait le catalogue de la Manufacture d’Armes de St-Etienne, que je connaissais mieux que mon livre d’Histoire. Des étuis à révolvers,.des ceintures remplies de cartouches, des pistolets chromés ou à crosse d’ivoire, des culasses de fusils damasquinées , des balles de calibres divers, du matériel pour sertir les douilles et du plomb de toutes grosseurs formaient un éventail digne d’un magasin du Far-West. En été s’y ajoutaient des harpons à simple ou doubles sandows, des palmes, des lunettes sous-marines, des schnorkels de toutes les couleurs, des cannes de bambous à moulinet rapide et des hameçons décorés de plumes et paillettes comme pour un carnaval à Rio de Janeiro. Mes instincts guerriers se portaient toujours sur le même fusil, une carabine à un coup, à la crosse vernie, un genre Lebel, comme au stand de tir des forains où j’avais tiré mon premier carton Boulevard de Strasbourg à Paris, un été vacancier  de 1948.(Plus tard j'en recu des plus perfectionnés, et même gratuits !). J’eu quand même un choc en voyant mon Carrefour de l’Agha un peu chambardé sans mon autorisation.
       Je remonte la rue Charras. J’aurai tant  voulu revoir le “Lagon Bleu” au Vox. La scéne d’amour finale m’avait laissé rêver bien des nuits. Vox populi, vox Dei :faut plus rêver, le Vox n’existe plus que dans la mémoire des salles obscures qui nous éclairaient les secrets de la vie..Il faut bien s’y résigner, je suis devenu un étranger dans mon propre pays. Et avec les nouveaux patrons, les décors ont changé !.
       En haut de la rue Charras, je débouche sur la rue Michelet. Les ficus sont toujours comme taillés par le même coiffeur, des cubes de feuilles vertes sur troncs gris et torturés. Le Coq Hardi, lui, a jeté son dernier cri un jour de 1960. J’avais lu plus tard que mon ancient prof  d’allemand y avait été blessé à la machoire par un boulon.
      Je t’avais prévenu, les trams verts et crèmes à longues perches sont depuis longtemps du passé, comme les trolleys qui roulaient avec le seul sifflement ténu du moteur électrique . A la place des arrêts, un trou noir hideux marque les travaux d’un métro, et crève la perpective de la Grande Poste. Je m’approche de la grille du square.
       Avant de pénétrer dans ce sanctuaire que représente pour moi la montée au Monuments aux Morts, je m’appuie sur la grille.Je murmure une prière inventée sur le champ comme pour purifier ce lieu et ces souvenirs sacrés. Emprunterai-je les escaliers de gauche, ou ceux de droite, qui conduisent symétriquement à la même esplanade ?.
     Je crois que je montais avec Maman du côté gauche.  L’horloge florale était dans les dernières années francaises une création relativement récente, avec des plantes vivaces  très colorées, et les aiguilles tournaient  avec une précision suisse suivant les heures du jour. Tout le long des murs de soutenement  de cette large percée, la Ville d’Alger avait, après la guerre de 14-18, apposé des plaques de marbre  avec les noms des soldats algérois Morts pout la France . Dans les années de la 2ième guerre mondiale, cet endroit aéré et dégagé, accueillait sur ses bancs de pierre blanche , les mères avec leurs tricots et leurs bambins avec leurs cerceaux. Une fois, ma mère me conduisit près d’un des murs, et me fit caresser en me guidant de sa main chaude, le nom de mon Grand-Père maternel. J’avais six ans alors, et jamais n’oublierai cet instant furtif. En regardant maintenant de part et d’autre et de haut en bas les murs dénudés de leurs inscriptions sacrées, je ne peux m’empêcher  de crier au blasphème.
    J’avais pourtant été averti. Le Monuments aux Morts, l’oeuvre la plus achevée de Paul Landowski n’est plus. A sa même place, un espèce de cube de béton casse et masque les formes de la statue en l’épousant,  comme un linceul laisse deviner le cadavre. Car il s’agit bien ici d’un crime. Alors que bien des mausolées, stèles, statues, et mêmes clochers, tout ce qui peut rappeller un cher souvenir, furent démontés et transbordés en France, seul le Monuments aux Morts, ”Le Pavois”, qui vu de la mer est  le point de rencontre d’une superbe perpective, a été lâchement abandonné ,en arrière, au Minotaure.

Avec ce monument aux morts Le Pavois, Paul Landowski renoue avec la grande tradition funéraire du Moyen-âge et de la Renaissance française : un Gisant porté triomphalement par une victoire ailée et deux cavaliers, un français et un maghrébin, tous trois montés sur des chevaux caparaçonnés. Les bas-reliefs du socle évoquent la vie des tranchées et la communauté franco-algérienne. Paul Landowski mêle ici le contemporain à l'allégorie millénaire des grandes reconstitutions épiques.”(Majorie Sauvage).       
    Moi, j’avais pourtant appris qu’on ne laisse pas de morts à l’ennemi. Abasourdi,  je regarde cette masse informe comme pour essayer de voir à travers ce voile de ciment.
     Je m’en approche et y vois un grand trou, une armature qui a laissé se détacher son béton. Je me penche, je crois entendre des plaintes étouffées, mais ce n’est que mon sang qui bourdonne dans ma tête enflammée. L’endroit est presque désert.
   Les enfants ne remplissent plus de leurs ébats joyeux cet endroit ensoleillé. Dans les années qui ont succédé au débarquement allié, les soldats américains et anglais y venaient en permission se photographier. Inévitablement, ils distribuaient à cet enfant pâle et bouclé que j’étais, des sucreries dont j’ai retenu seulement les couleurs pastels de leurs pastilles et bien-sûr, les chewing-gums qui pour les plus grands remplaçaient la colle dans la construction de maquettes flottantes.
      Voila, sur ce banc de pierre en arc de cercle, maman enfilait des mailles, une à l’envers une à l’endroit, tout en me surveillant du coin de l’oeil,jouant avec l’insigne d’un calot de soldat Anglais, un canon de la Royal  Artillery. Je ne manquais pas aussi de faire des glissades sur les rampes en pentes douces qui longeaient les plates-bandes et de courir après les pigeons.
       Avant de partir, j’avais trouvé une ancienne photo, très rare, puisque elle représentait juste sous le bas-relief, en gros plan, une liste de noms qui avaient provisoirement échappé au marteaux des forcenés, avant la destruction totale.
      Maintenant, c’est mon devoir de lire leurs noms, là où ils furent graves :

Fulton georges, Fiancette,Lucien, Fischer,Leon, Fitoussi,Follcher, Follana,Fontanaron,
Forner Sauveur, Fornes Jean-Baptiste, Garnier Claude, Garnier Robert, Garoby Andre, Garouste Jean-Pierre,.Gatto Antoine, Gauthier Georges, Gauthier Georges,(bis). Gayte Marcel, Georges Maurice, Boutherans Leon, Garouste Jean-Pierre,Genty Henri, Graillot Andre, Granier William, Grange-Gourmet Marcel, Grausam Charles, Grasi Georges, Graziani R, Griessinger, Grirri Charles, Grirri Pierre, Grima Marcel, Grumel Charles.

Depuis  tous les Gouverneurs Généraux qui se sont succédés pour ranimer la Flamme (et l’ont soufflée ensuite), depuis toutes les Associations d’Anciens Combattants, depuis tous les politiciens qui se sont tenus au garde à  vous devant  ces noms en chantant la Marseillaise sans y penser un traitre mot, je vous sors de l’oubli où vous avez été abandonnés ainsi que d’autres milliers pour que la Patrie vous soit enfin reconnaissante, là où vos noms ont été gravés.

Mais aujourd’hui, une autre surprise m’attendait. Tout en haut d’un mur, juste dans un coin peu accessible et cela en est peut-être l’explication, existe encore en 2006, la seule et unique plaque où j’ai pu lire 12 noms, tous commencant par la lettre “S’:

Smirou Abraham, Sparacino Simon, Scognamiglio Raphael, Solaire Lucien, Solaire Michel, Solari Paul, Solal Joseph, Solbes André, Solbes Vincent, Solday Francois, Soldini Camille, Soler André.

Et pourquoi je restais si ému ? Parceque justement le nom de mon Grand-Père maternel est Schebat Salomon et que certainement sa plaque devait être bien proche de cet endroit. Je me promets rentré à la maison, d’essayer d’en apprendre un peu plus sur ces morts rescapés d’une deuxième destruction.

 
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Published by georges - dans souvenirs
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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 19:00

                                                                                            
                                                         Chapitre 2:

                                                 L’Arrivée à la Maison

  

         C’est le froid qui me réveilla de mon engourdissement , et je fus tout surpris de l’obscurité, nous étions entourés de méchants nuages, et seules les étoiles les plus fortes étaient parfois  perceptibles.

-         Réveille le chat, dit le tapis,

avec la gorge serrée, je commence à être fatigué et je ne vois pas grand-chose dans ce ciel cotonneux . J’ai peur de perdre la bonne direction. 

 Louis, (c’est en fait le nom qu’il avait reçu en raison de son attitude royale et hautaine), troublé dans son sommeil, redressa la tête, pointa ses oreilles, se  lécha les pattes et lissant  ses moustaches et son  petit nez rose se réveilla complètement.

     - Pas difficile, bailla le chat, arrête un passant et demande-lui le chemin du Cap Matifou.

        -Louis! pour une fois dans ta vie, soit sérieux. C’est le moment où jamais de te rendre utile, prends le quart, et cherche un point de repère, sinon nous n’arriverons jamais à Alger.
     Dans toutes ces montagnes de nuages noirs qui nous entouraient, je me sentais comme un Guillaumet cherchant un passage dans les Andes. Louis grimpa sur mes épaules comme une vigie, scrutant de ses yeux jaunes la nuit d’encre. Pigeon à babord miaula-t-il, mis soudainement en appétit.

     -Rapproche-toi, mais garde tes distances dis-je au tapis, pour que ce chat affamé ne dévore pas notre sauveur.
   -Pardon, Monsieur le pigeon voyageur, pourriez-vous nous indiquer la direction d’Alger ?

         -J’y porte justement une dépêche de France, une bonne nouvelle.

         -Ah bon, et qu’en est-elle ?
      - Il paraît que la langue francaise n’est plus obligatoire en classe pour   faciliter l’intégration et abolir les frontières de l’inégalité.

-         Moi, ironique :" Que  c’est beau la démocratie ! "  

-         Je suis pressé d’apporter la bonne nouvelle et vous quitte !

-         Le chat: "Oiseau de malheur, puisses-tu être dévoré avant d’atteindre ton but !"

-         Le tapis en colère:"  pas de politique s’il vous plait, n’avez-vous pas lu l’Aviss du Livre d’Or ? Concentrez-vous plutôt à guetter les premières effluves de fleurs d’orangers de la Mitidja, alors nous serions sur de nous rapprocher de la côte algérienne.

         - Moi , moins romantique et plus réaliste me souvenant de nos promenades du Dimanche :
        - Une odeur nauséabonde serait aussi le bon signe que nous sommes proches de l’embouchure de l’Harrach…..
       Le ciel soudain s’éclaira, d’abord une pâle lueur qui transforma les masses noires en nuages blancs qui s’effilaient en brumes roses caressées par les rayons du soleil, et ce fut un cri de joie lorsque l’horizon s’empourpra  et que la fine ligne grise annonça la côte algéroise. Le Djudjura se découpait nettement et le soleil dans notre dos éclairait le manège des mouettes qui annonçaient la
proximité de la terre ferme.

    -Suis-les donc, dis-je à notre transporteur qui n’en pouvait plus, elles nous amèneront dans la baie et là,je pourrai te guider.

        Lorsque j’avais quitté Alger en bateau en 1962, c’était  à une heure   le soleil était déjà haut et écrasait la ville d’une lumière uniforme. Cette fois, c’était un retour triomphal car le soleil à peine sorti de la mer éclairait en ombres rasantes les mille cubes de la capitale et chaque batisse sortait comme un bas  relief de cet amphithéâtre unique qu’est notre ville. Je pouvais déjà mettre un nom sur ces espaces habilement dressés par la main de l’homme. Et seule la Casbah sauvage échappait aux régles de l’architecture, composée de petits dés serrés les uns contre les autres  qui dégringolaient vers la mer, lors que les boulevards rectilignes soutenaient les constructions de la ville moderne qui tout en grimpant sur les flancs de la cité restaient aérées d’espaces verts.

     Je reconnaissais déjà la jetée nord en zig-zag, et nous dirigeant sur le réservoir à Gaz, passant au dessus des toits en tuiles de chez Cerutti et des bâches de chez Blachère, je fis obliquer notre petit tapis vers le grand immeuble du Maurétania qui dominait le Carrefour de l’Agha, et demandant encore un petit effort à notre ami, le fit passer au dessus de la grande bâtisse des Bureaux des  Chemins de Fer,  si reconnaissable  à sa façade striée de séparations verticales peintes en bleu, et tout ému,le coeur battant criais à mes amis, c’est là,juste en face, l’immeuble à sept étages, pose toi sur sa  terrasse,  nous sommes à la maison.

Le tapis s’étala de tout son long.épuisé et ému d’avoir tenu sa promesse et me courbant, le touchant de mon front,  je l’embrassais en  carressant de mes deux mains sa laine encore humide de la rosée de la nuit. Quand au chat la queue en point d’interrogation il avait aussitôt sauté sur les tomettes rouges et explorait son nouveau terrain de chasse. J ’étendis notre petit tapis sur un fil de fer qui courait d’un bout à l’autre de la buanderie, comme si de rien n’était pour ne pas éveiller l’attention d’une voisine éventuelle. Quant au chat, il avait déjà choisi la murette la plus exposée au soleil pour se remettre de ses émotions. Tout blanc comme un burnous il était d’emblé devenu algérien. Moi je voulais me dérouiller les jambes  et du premier coup d’oeil vis que cette terrasse était bien plus petite que celle de mes souvenirs.

C’est un phénomène bien connu, exactement à l’inverse de l’exploration sous-marine où  les petits poissons vous semblent bien gros , les paysages de notre jeunesse à travers les lunettes du temps sont rapetissés comme une peau de chagrin.

De cette terrasse, (l’immeuble d’en face n’ayant été construit que dans la fin des années 50), j’en ai retenu comme premier souvenir  la course au trésor de guerre, ces éclats de la  D.C.A. américaine qui retombaient sur la ville après l’explosion des obus perdus dans le ciel . Après la nuit d’effroi, où le ciel d’Alger était strié de lignes lumineuses et balayé des rayons des projecteurs, nous montions sur la terrasse chercher ces fragments tranchants. Quelques mois plus tot mon père et un voisin, le Commandant en retraite Franco, un des rares anti-pétainiste du quartier, allèrent admirer du haut de la terrasse le débarquement de l’armada alliée. La baie était envahie de bateaux de guerre qui attendaient leur tour pour débarquer armement et munitions dans la Capitale de la France en Guerre. Je reviendrai plus tard sur ce sujet quant à mes souvenirs de tout petit bonhomme. De la terrasse, il fallait descendre par un escalier étroit et en colimaçon pour déboucher sur l’étage des petits réduits que possédait chaque locataire.

Cet escalier avait une rembarde trop basse à mon gout, et je m’y cramponais, ayant le vertige en me penchant  vers la rue en aplomb. Ces réduits, de part et d’autres d’un couloir, m’effrayaient. A travers leurs portes faites de lattes de bois gris ajourées, j’imaginais des ombres fantomatiques qui voulaient me saisir à travers ces interstices. Et je courais à en  perdre haleine jusqu’à une petite chambre, qui était le but de nos explorations et de nos jeux. A  son origine faste, cette chambrette servit de refuge à une Autrichienne et son ami. Une grande femme blonde aux yeux bleus, et aux tresses d’or, ramassées en macaron. Une vraie aryenne tyrolienne. Lui était un laborantin qui avait fui sa Hongrie natale et travaillait à l’Hopital de Mustapha. Son rêve était de produire une recette de jeunesse à base de cellules cultivées dans des oeufs, en laquelle il croyait fermement. (Plus tard je lus les réalisations du célèbre Docteur Niehans en Suisse, sur cette meme idée). Elle, Anna c’était son prénom, s’était réfugiée juste avant la guerre en Algérie, mais étrangère et considérée comme ennemie en temps de guerre  risquait tout simplement l’internement . Alors pour remercier notre famille du danger qu’elle nous faisait encourir,    (en plus de nos  difficultés dues aux  Lois d’Exception  anti-juives de Vichy de 1941), elle devint ma “gouvernante”.

Cheorches, disait-elle, en me serrant sur son coeur et coiffant mes boucles blondes. Un jour, elle demanda à mon frère de m’accompagner en haut. J’avais bien trop peur de passer tout seul dans ce couloir. Dans la pièce, son Monsieur Ignace, un homme ventripotant aux dents d’or, les cheveux  gris  coiffés en arrière rangeait des seringues dans une boite de métal chromé et je pensais déjà à un guet-apens. Il n’en était rien. Anna sortit de l’armoire mon petit ours qui ne me quittait jamais la nuit et même le jour et je me demandais comment il était arrivé là. Elle me tendit alors une petite culotte taillée dans un restant de tissu , équipée de bretelles et en habilla mon ourson et le boutonna comme un vrai vêtement tyrolien. Cheorches, c’est pour ton anniversaire et enchanté de voir mon ours enfin habillé, je me jetais dans ses bras. Anna m’adorait; trop au gout de maman, qui s’étonnait de ce dévouement  sans borne. Et oui, c’était le secret d’Anna qu’elle révéla à ma mère bien après qu’elle nous eut quitté en légalisant ses relations avec Monsieur Ignace par un mariage : elle était devenue enceinte trop jeune et sans doute avait dû tout abandonner derrière elle à cause de sa famille. J’étais devenu l’objet de son amour maternel perdu à jamais.

Pendant les années sombres où régnaient les restrictions, les souris affamées avaient envahi les maisons, et chez nous dévoraient, faute de mieux, les bourrelets de cotton qui rendaient nos fenêtres en bois plus hermétiques. Anna elle, assise sur son lit, distribuait à ces bestioles au nez pointu, des miettes de son repas.  Lorsque dans l’exode de 1962 chacun essayait  de sauver ce qui était perdu d’avance et s’occupait égoistement  à reconstruire la cellule familliale, nombreux furent les liens qui se brisèrent à cause des distances et des soucis immédiats. Maman revit pourtant dans la banlieue parisienne Anna, qui était plongée dans une semi-misère. Anna est morte sans que je l’ai jamais revue  depuis ma jeunesse. C’est un remords que je ne peux effacer. Mon ourson lui est resté dans le tiroir qui était sous mon lit, avec d’autres trésors.  A vous de me juger. Cette chambrette plus tard avait été transformée en un bric à brac fabuleux. D’abord il y avait un établi de menuisier, un vrai avec son étau en bois pour serrer des planches épaisses. Et des rabots de toutes les tailles. Même une longue et lourde varlope qui décapait les bois les plus rugueux. Au mur une perceuse à main, peine en rouge vif, le célèbre modèle Peugeot, un vilbrequin que j’avais de la peine à manier, des rapes à bois, des limes à métaux, des lames de scie de tous calibres, des boites de vis et de clous,tous ces outils pour le simple plaisir de mon père qui était un ingénieur et un brilliant intellectuel, mais qui aimait travailler de ses propres mains, à temps perdu. Le seul problème est qu’il n’avait jamais de loisir , et c’est moi et mon frère qui tapaient du marteau et maniaient le ciseau et le maillet en jouant au menuisier et en faisant un tapage infernal dont se plaignaient à juste titre les voisins.

Mais j’y découvris aussi d’anciennes revues de mode, sur papier glacé, en noir et blanc certes, mais avec de superbes photos de réclames de soutien-gorges, des bustiers de “Le Jabby “ qui me faisaient rêver…Tiens, la petite fenêtre qui donnait du côté de la rue Marceau, j’aurai bien voulu la revoir: elle avait été fendue lors du  plastiquage de l’immeuble des Contributions. A la grande joie des citoyens, les dossiers s’étaient éparpillés jusque dans les escaliers de la rue Tirman des milliers de pages couvraient les trottoirs de la rue Marceau. La détonnation fut très forte et bien  proche de ma chambre sur cour.

Une de plus, une de moins, j’étais accoutumé  à ce phénomène musical. Mitraillage et plastiquage étaient alors les deux mamelles de l’Algérie.. 

De ce septième étage, un escalier intérieur tournicotant débouchait sur le sixième , le dernier arrêt de l’ascenseur. Un ascenseur à cables, de la société Ottis-Pifre.

     Les parois étaient en  bois ciré et sa porte s’ouvrait en accordéon. En la tirant latéralement il fallait faire attention à ne pas s’y faire coincer un vetement, comme ma cape ou mon écharpe. Un jour d’hiver en revenant de l’école Clauzel , l’ascenseur capricieux s’arrêta entre deux étages. Le seul fait de l’ascension provoquait chez moi un besoin pressant et je me tortillais enfermé dans ma cage dans une situation où chaque instant compte double. J’ouvris sans problème la porte en accordéon, mais celle du palier restait bien-sur par sécurité verouillée.  Je fis alors ce qu’il ne faut jamais faire, que le lecteur se le dise bien !. Je passais ma main et poussais de coté la roulette de sécurité qui libérait la porte palière uniquement quand l’ascenseur s’arrêtait à sa hauteur. La porte de fer s’ouvrit,  et dans l’espace laissé à mi-hauteur, me recroquevillant, jetais mon cartable, et sautais sur le palier, libre, mais inconscient du danger auquel j’avais échappé si l’ascenceur s’était remis soudain en marche.

Mais cet ascenseur étroit offrait aussi d’autres avantages. De ma chambre bleue sur cour, et de ma fenêre grande ouverte, j’étais de niveau avec la terrasse d’une maison qui devait donner sur la rue Tirman. Les jours de lessive, une jeune servante au foulard jaune qui travaillait chez la  Marbrière* s’affairait à la buanderie et étendait la lessive de sa patronne aux quatre coins . Elle était toute en rondeurs, échauffée par la vapeur qui s’échappait de la lessiveuse.et s’était retroussée les manches et les plis de son sarouel. La maline  sur la pointe des pieds pour épingler les draps, me laissait entrevoir en me souriant des délices défendus. Un matin, ouvrant  au rez-de-chaussée la porte de l’ascenseur, je la vis soudain derrière moi  s’approcher et s’inviter au voyage. J’étais plus petit qu’elle et arrivais juste à la hauteur de sa poitrine qui gonflait une chemisette de soie verte. J’étais devenu rouge écarlate à sentir la chaleur de son corps qu’elle serrait contre moi, et avant d’arriver au 5ième, elle eut le temps de m’embrasser goulûment , et ouvrant la porte s’échappa en riant et s’enfuit en dégringolant  les escaliers de ses pieds nus. J’en restais ébahi croyant etre arrivé au septième ciel. Elle meubla  longtemps après mes jeunes nuits.

*(Voir sur Essmma “L’Enfance heureuse au fil de la plume”).

Notre immeuble construit dans les années 30 avait peu de locataires. Au  7ième, le proprietaire Charles Hude habitait avec sa fille, future Madame Collinet.. Au 6ième, occupait tout l’étage un camarade de promotion d’E.S.E de mon père, Monsieur Brulebois. Il était haut et fort de taille et zézayait. Sa femme petite blonde aux yeux bleus était toujours polie malgrès le chahut que nous faisions sur sa tête. Chaque fois qu’il parlait avec mon père  j’attrappais un fou-rire irrespectueux. Je lui dois pourtant une fière chandelle. Comme chaque dimanche soir, c'était l'évènement attendu: l'émission policière et le célèbre "tiens, tiens, tiens", de l'inspecteur Pluvier, suivi du bruitage de la Citroën qui partait sur les chapeaux de roues ! Ces bruitages étaient toujours les mêmes avec les changements de vitesse, et me tenaient collé au poste de radio. L'oeil magique, vert dans l'obscurité, ajoutait du mystère à ces maîtres!. Un soir, nos parents, une fois n'est pas coutûme, étaient de sortie. Mon frère et moi, pour plus de sûreté dans cette atmosphère policière, non seulement fermèrent le verrou, du haut, du bas, mais aussi, calamité, le crochet en laiton de la porte. La pièce terminée, et la radio passant à la musique douce, nous nous endormîmes sur le lit de nos parents, à côté de la T.S.F, dans les bras de Morphée. Revenant du spectacle, mauvaise surprise pour papa et maman, la porte d’entrée était bloquée et les appels, les coups sur le palier, ne nous dérangèrent point... Mon père trouva la solution, alla à l'étage supérieur, réveilla notre voisin, Monsieur Brulebois à une heure du matin et armé d'un balai entra chez lui et alla cogner contre notre fenêtre de la chambre à coucher. Avant que ne se brisât la vitre, mon frère se réveilla, et ainsi se termina, un supplément imprévu à cette pièce policière. Et c'est l'occasion pour moi, de m'excuser auprés de Jean Brulebois-fils (que j'ai croisé sur Es' mma), après soixante ans, de ce remue-ménage mémorable.

      Nos voisins du 5ième étaient un couple charmant, les Aribaud. Lui avait été prisonnier de guerre pendant presque cinq ans et ses nerfs en avaient souffert. .Ils sortaient le dimanche se ballader sur une grosse cylindrée à deux roues et me souviens qu’ils revinrent une fois chez eux contusionnés et sans la motocyclette. Leur fillette était très jolie, nous jouions de nos fenêtres voisines à nous jeter des fils de laine. Elle poussa bien plus vite que moi et se maria très jeune.  Au 4ième habitait la famille de Paul Ventre et de sa belle-mère je crois Madame Ducros. Jacques, grâce à Es'mma, je l’ai rencontré sur le Livre d’Or. A côté, un vieux ménage, les Pinon. Il était retraité des Chemins de Fer. Un jour que nous étions rentrés d’excursion de Sidi-Ferruch, mon père déballa des oursins frais acquis au vivier. Je ne sais exactement comment s’est produit l’incident, peut-être que papa accoudé à la fenêtre les ouvraient pour les servir, toujours est-il que par un faux mouvement les oursins à longues épines choisirent de passer par la fenêtre, juste au moment où Monsieur Pinon, un septuagénaire absolument chauve jugea bienfaisant  de s’aérer à l’étage inférieur.
Les épines d’oursins qui d’habitude se plantent sous les pieds, atterrirent cette fois surun  crane dénudé, avec les excuses confuses de papa. De longues années plus tard, ce souvenir piquant nous faisait encore rire. Mais nous avions une autre occasion de plaisanter. Le dimanche, alors que nous montions à pieds à El-Biar, il nous arrivait de croiser ce digne retraité avec son amie, encore plus agée que lui, et surtout à la figure dévorée par la laideur, comme dans un conte de fées. Mes parents faisaient semblant en les croisant à deux mètres de ne pas les voir, mais moi je pouffais comme un impertinent qui découvrait le secret de ces promenades qui adoucissaient sans doute sa vie rude en semaine chez lui.

Au 3ième étage, les soeurs Guérin , dont une je crois travaillait au Gouvernement Général et ainsi connaissais mon Grand-Père. Le fils pendant la guerre avait contracté le typhus, maladie qui atteint alors beaucoup de foyers.J e l’avais croisé aussi sur Es'mma (guerincc@aol.com)   mais sans réponse.

Au second, la famille Tourré. Madame Tourré, une grosse femme souffrait du diabète:

Et c’était son mari qui se dévouait et lui faisait les piqures d’insuline. Lorsque elle mourut, ce fut la première fois que des tentures noires furent accrochées à l’entrée de notre immeuble et je fus très impressionné en voyant le corbillard en bas dans la rue..

Leurs voisins étaient les Franco. Elle, souffrait des nerfs. Chaque fois que je descendais les escaliers en retournant à l’école primaire après l’arrêt de midi,  j’entendais les éclats de voix des disputes et même des bruits de vaiselle brisée, à tel point que je dévalais vite les marches pour m’en éloigner.

Au 1er étage, c’étaient les bureaux avec la grande plaque de cuivre “Entrez sans frapper”. Aujourd’hui où la violence est reine, cette phrase prendrait un sens différent !!

Au rez-de-chaussée, le logis des concierges qui se sont succédés. Les premiers furent Monsieur et Madame Juan. Je les ai toujours connus agés.
Je me souviens des après-midi, où lorsque maman étant en retard, je l'attendais dans ce hâvre de fraîcheur qu'était le minuscule logis de la Concierge.  Assis sur une chaise de paille, débarassé de mon cartable, je regardais fasciné l'horloge à poids accrochée au mur de l'unique pièce de séjour. Petite merveille sculptée en volutes, elle était couverte d'un toit, comme un chalet des Vosges, et sous son faîte, une lucarne à deux battants s'ouvrait par enchantement toutes les heures et la petite boule de plume sortait en sifflant son piou-piou et rapidement sur elle se refermait la fenêtre. Ce bref instant de bonheur, je l'attendais patiement, en regardant les poids en fonte moulés en forme de glands de sapin qui lentement descendaient, accrochés à la longue chainette. Monsieur Juan, lui, un vieil homme encore fort au visage buriné, et son éternel béret sur le côté, un matin d'hiver, nous avait délivré d'une pauvre souris prise dans le piège à ressort et qui ainsi avait terminé de dévorer les rideaux du salon.

Le dos de cette loge donnait sur une espèce de cour inaccessible.Les jours de pluie,je remplissais des cones de papier journal au robinet de la salle de bains et me précipitais à la fenetre de ma chambre,jetant du cinquième une bombe à eau qui explosait plutot bruyament à coté de ce qui devait etre leur chambre à coucher.

Dans le tout  petit hall se trouvait à la fois la cage d’escaliers,l’ascenseur,la porte de la loge de la Concierge et au mur,les boites aux lettres que le facteur remplissait lui-meme à chaque distribution journalière.Ainsi derrière son rideau de dentelle bonne-femme,la concierge assise au coin de sa table pouvait tout voir d’un coup d’oeil.

De notre boite aux lettre en bois vernis,j’en ai gardé un souvenir qui me hante encore.

     J’étais en 4ième au Lycée Emile-Felix Gautier. Une année difficile, celle du début de la 2ième langue vivante,( de l’Allemand en lettres gothiques !) , et aussi du devoir d’apprendre l’hébreu pour passer mon examen de Bar-Mitzwa à mes 13 ans. Sans diminuer ma responsabilité dans mes études bancales, j’eu à souffrir d’un Professeur de Lettres brillant  mais peu psychologue qui était persuadé  que je m’évadais de ses cours alors que j’étais dans ma chambre, comme un poisson sorti de l’eau qui cherche à respirer en se tordant la bouche. Un matin, entra le Proviseur accompagné du Surveillant Général pour lire les récipiendaires au Tableau d’Honneur. Il termina par un avertissement du Conseil de Discipline à mon nom. Une infamie dégradante en place de grève. Je n’osais rien dire à ma famille et guettais le bulletin trimestriel envoyé par la poste. Après quelques jours d’anxiété  je vis le bout de l’enveloppe qui dépassait de la boite et m’en saisis sans penser que j’ajoutais une mauvaise action supplémentaire et m’enfonçais ainsi un peu plus profondément dans le sable mouvant de la honte. Mes parents convoqués étaient atterrés mais je ne fus pas puni, ni pardonné, les deux n’auraient eu aucun sens.  C’était fini, je devais redoubler cette classe.

Du petit hall, un large escalier de quelques marches nous conduit à l’entrée:

Me voila donc arrivé de plein pieds avec le 20 de la rue Sadi-Carnot. Le portail  en fer forgé n’a pas changé. Il fut la source d’une dispute avec mon grand-frère. Ce devait être en 1943. Glissée entre la vitre et la ferronnerie de l’entrée, nous vimes ensemble une grande affiche pliée en quatre dont nous nous disputames  la découverte. C’était un portrait du Général De Gaulle avec en fond le V de la victoire sur une croix de Lorraine. Pour nous, à cette époque,  c’était comme découvrir le bon dieu.

Ce soir, je suis trop fatigué pour sortir dans ma rue ,je retourne sur la terrasse rejoindre mes amis. La nuit est vite tombée, sans que je ne m’en apercoive tant j'ai été bavard.

Je m’allonge sur le dos. Les lumières de la ville  ne me génent pas pour contempler le ciel. Je peux voir des étoiles filantes et mourantes en quelques secondes. Mais je ne peux dire que rien n’a changé depuis mon départ, je viens de repérer un satellite sur sa longue trajectoire !.    

 

 

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Published by georges - dans souvenirs
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