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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 15:03

   

                                                               Vue du Port d'Alger

 

Carte postale (Lucien Lévy) colorée main, début des années 1920, car la Préfecture était déjà construite.

 

Alger-Bateau-dans-le-port.-copie-1.jpg

 

 

 

 

                                                                     Alger de ma jeunesse

 

 

ALGER vue générale

 

 

Le voyageur arrivant en bateau à Alger est saisi par la beauté de ses collines que prennent d'assaut les maisons aux toits rouges et les cubes blancs de la Casbah. Mais cet éparpillement de constructions modernes et anciennes a pour base la rectiligne perspective des Boulevards soutenus par des voûtes marchandes gagnées sur ce qui fut un littoral irrégulier. Les riches immeubles à arcades, comme ceux parisiens de la rue de Rivoli, s'égrènent régulièrement le long des Boulevards Carnot et Baudin en épousant le contour de la baie dans un ordre quasi militaire. De ce trait horizontal au dessus de la mer, tracé de main de maître par les urbanistes napoléoniens à barbiche et moustache en crocs, est née cette belle perspective qui souligne comme une signature éternelle chaque tableau d'Alger.
Mais si au dessus de cette règle à niveau, les hauts immeubles en béton se sont multipliés avec fièvre à l'époque du Centenaire, et surtout après la deuxième guerre mondiale, ils ont toujours laissé dans la ville des espaces verts qui s'ajoutaient à sa beauté d'alors. 

Mon Grand-Père paternel habitait au 8 du Boulevard Baudin. Dans un immeuble jouxtant la Maison des Étudiants, proche du Commissariat Central et face à la Maison de l'Agriculture et de la Banque de l'Algérie, le centre nerveux (et quelques fois énervé vers la fin !) de la Capitale. La plus part des passagers des trains  arrivants de l'intérieur  du pays descendaient à la Gare de l'Agha et en quelques pas foulaient le centre économique de la Capitale. Ceux qui atterrissaient à l'aérodrome de Maison-Blanche, à la fin de la longue route moutonnière et des rampes Poirel et Chassériau, inévitablement arrivaient aussi au même carrefour. Et moi j'en étais le spectateur inlassable et privilégié
 

   A droite, le magasin de Machines Agricoles de Louis Billiard, et le porche du Commissariat Central. Au fond du Blvd,  je devine sur le même trottoir, mais dans un passage, le Cinéma "Caméo", le magasin de Timbres Slonimski, le Garage Baudin et en façade l'établissement d'Expéditions "A.E.T." de Marchetti. Sur le trottoir de gauche (invisible), la Banque de l'Algérie. et la grande Quincaillerie Bernabé. En écrivant cette énumération, je  souris en pensant que  cela avait bien de points communs (en moderne 1930)  avec le décor d'une rue du Far-West où s'alignaient le bureau du Shérif, la Banque, le Théâtre et l'Entrepôt d'outils agricoles et même le Bureau de la Diligence !.

Oui, nos familles étaient des pionniers et je suis fier de faire partie de cette descendance. 

 

boulevard Baudin-copie-1

    Comme les fenêtres de l'appartement de mon Grand-Père Charles s'ouvraient du coté mer, je ne pouvais en profiter les jours de Fêtes Nationales pour voir et complimenter l'armée française et je devais alors demander asile à de vieilles tantes (dont l'appartement était situé dans un immeuble au numéro impair) et qui m'ouvraient les larges portes-fenêtres de leur balcon pour admirer  le défilé. Les autres jours de l'année, ces fenêtres étaient voilées par un lourd rideau grenat pour protéger le salon de la lumière crue et du moindre grain de poussière. Ces parades du 11 Novembre,  8 Mai et 14 Juillet, étaient toujours précédées par les Spahis aux chevaux magnifiquement harnachés, qui caracolaient sous les rênes des cavaliers, les officiers en bottes rouges sabre au clair et cape blanche au vent. Ils passaient hélas trop vite sous la fenêtre, les sabots ferrés cliquetant sur les pavés. En hiver la cavalcade sur les pavés mouillés était dangereuse et je guettais les faux-pas (!). Chaque cheval avait sa crinière  soigneusement tressée et des licous de parade .

 

     Les Spahis descendent le Blvd Carnot pour passer devant la tribune officielle du Blvd Baudin

et continuer jusqu'à la fin de la  rue Sadi-Carnot.

 ( Collection Jacques Varlot)

 

 

55.Spahis. Alger

 

  Les immeubles des numéros 8 et 9 profitaient de la haute dénivellation  entre le boulevard et le niveau des quais. Ainsi lorsque je me tenais au balconnet de mon Grand-Père, j'avais l'impression d'être entre ciel et terre  dans un observatoire qui dominait tout le port de commerce.   

 

 Photo prise avec un petit appareil "Elgy-Lumière" très simple et tout manuel mais qui m'a permis  d'éterniser ce paysage.

 

Agha arriere-port Alger

 


Je crois que mon Grand-Père habitait le quatrième étage. La vue qui s'étalait sous nos yeux était celle du port de marchandises, et je pouvais passer des heures entières à me réjouir des détails de cette vie maritime. Au bas de l'immeuble, s'étalaient des hangars. Une construction au toit de tôle ondulée abritait une corderie. Je pouvais observer dans la cour la fabrication des gros cordages de marine qui naissaient au fur et à mesure que  la filière torsadaient ensemble les torons de chanvre. Sur un coin du toit une tribu de chats se dorait au soleil, attendant la pitance que leur jetait quotidiennement une bonne âme. Moi j'avais trouvé amusant, puisque cela m'était interdit chez-moi, de confectionner des bombes à eau. C'est simple, il suffit de confectionner un cornet en papier journal bien doublé ,le remplir sous le robinet et ne pas perdre de temps avant qu'il ne se déchire, pour le balancer par dessus bord. L'explosion à l'impact du toit en ferraille faisait bondir de peur les matous, et sortir la concierge qui maudissait ce sale gosse que j'étais !

Mais d'où provient cette photo en noir et blanc du port d'Alger ? Et bien c'est un cliché que j'ai pris un jour dans les années 50 du même endroit où notre regrettée tante Suzanne (née Meyer) avait installé son chevalet dans un appartement voisin. Ce tableau superbe était digne de l'École d'Alger, mais si par modestie sans doute  aucune de ses oeuvres n'ont jamais été exposées, elles ornaient les murs de nos familles. (Maintenant il doit être chez sa fille à Lyon). Je me souviens avoir observé lors de mes visites  le travail du peintre le matin, sur l'étroit balconnet. Elle était assise face au chevalet avec sa palette de couleurs à l'huile, et sa boite de pinceaux et spatules et flacons divers,  travaillant sous son chapeau de paille avant que le soleil trop haut ne brûle les yeux et aplatisse les couleurs..

Ce paysage certes n'est pas celui d'une campagne reposante, verdoyante et idyllique comme celle de Birkadem(1) qu'elle aimait peindre mais celui de la vie bruyante du Port de Commerce avec le passage des trains de marchandises et de voyageurs, et le déchirement des cornes des remorqueurs hâlants les chalands, et le halètement des grues à vapeur plongeants leurs pelles dans  le ventre des cargos.
De cette fenêtre j'entendais et voyais battre le coeur de l'Alger laborieuse qui importait et exportait dans les cales de ses bateaux  le charbon et les minerais. L'Algérie qui n'avait presque pas de fonderie, exportait ses  minéraux bruts des montagnes du Zaccar et importait des boulets de coke qui servaient aussi à alimenter les soutes des navires étrangers qui pouvaient ainsi charbonner à leurs escales.


 Par chance j'ai découvert un tableau de Simon Mondzain
(2) qui à ma stupéfaction semble avoir été réalisé sous le même angle de vue que ma photo en noir et blanc ! Peut-être même d'un appartement  du même immeuble. J'avoue que mon émotion reste grande devant ce témoignage de talent qui cristallise mes souvenirs d'enfance. Je peux rester à le contempler de longs moments, je pourrai même dire presque religieusement, car ce paysage est pour moi celui d'un Lieu Saint.

 

 

Mondzain

 

Au contraire de son ami Marquet qui avait le génie de peindre avec fluidité ses nombreuses interprétations du Port d'Alger, Mondzain lui a peint ce spectacle avec une  minutie de détails  qui enchantent ceux qui comme moi peuvent les comparer avec les mémoires de ma jeunesse. N'hésitez pas à agrandir ce tableau pour vivre avec ces passants, voir ce petit âne et son attelage, les voitures, le passage à niveau et la maisonnette de son gardien.

Les tas de charbon ne sont pas uniformément noirs. Le peintre a réussi à en faire ressortir le relief avec de savants dégradés. Sont remarquables les inscriptions de " Prosper Durand" qui était le riche aconier qui exportait du minerai et importait le charbon. Vous admirerez le Titan transporteur et la grue à portique électrifiés installés sur le quai Nord de l'Agha. En plus du va et vient maritime s'ajoutait le trafic ferroviaire de marchandises et de voyageurs dans les deux sens. Au fond de la baie s'étirent le Hamma et la zone industrielle d'Hussein-Dey. Le Jardin d'Essai étale sa luxuriante verdure jusqu'à la mer. Sur les hauteurs de la ville des frondaisons encore vierges. (Dans une de ces grottes dans la falaise, il y a  quatre siècles, un certain Cervantes se cacha quelques mois de ses geôliers avant d'être repris). Au loin, les montagnes embuées du Djurdjura qui changent de couleur avec la course du soleil. En hiver ses crêtes étaient couvertes de neige. Maintenant ce sont mes cheveux qui sont blancs...toute l'année.

Je quitte avec regret mon balcon pour une autre destination (virtuelle)....

 

 

(1) Birkadem, ("le Puits de la Négresse"), était un endroit de l'arrière pays,  où les Turcs avaient choisi de bâtir de pittoresques villas, dans les collines verdoyantes à la terre fertile. Figuiers, Néfliers et Orangers  des vergers embaumaient cette campagne où se mêlaient les puissantes effluves des buissons de Géraniums et des Jasmins qui poussaient dans les bas cotés des chemins .

(2) Mondzain (1887-1979)  qui avait visité Alger dès 1925, s'y était installé définitivement comme réfugié juif polonais et s'y maria. Naturalisé français il ne quitta Alger qu'en 1962, comme nous tous.

Une biographie révélatrice de l'artiste par Nadine Niesweller :
http://www.ecole-de-paris.fr/artists/view/simon_mondzain

 

 

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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 09:08

 



Le 14 Juillet est la Fête Nationale des Français (1). Un jour de congé payé pour les citoyens et de vacance pour les écoliers. Un singulier défilé maintenant non traditionnel mais pluriel, avec comme invités dans les tribunes des ambassadeurs chamarrés, et à la parade des unités de nos ennemis d'hier, qui cette fois ne descendront pas les Champs-Élysées au pas de l'oie. D'ailleurs suivant cette logique, il faudrait y inclure aussi un peu de blanc avec des troupes royalistes pour célébrer la réconciliation totale..(rires en fond d'écran). Le tout pour commémorer ce jour de boucherie où la plèbe mêlée aux femmes de petite vertu  y trouvèrent l'occasion de se défouler sur le dos des vieux gardiens de la Bastille et de porter au bout d'une pique la tête du Gouverneur de cette prison quasiment vide de prisonniers de qualité !.
Hélas l'homme a la mauvaise habitude de ne revenir aux bonnes manières que lorsque la Paix est rétablie.
Mais pour nous, cette date historique est une double fête car est venue au monde (et au rendez-vous précis) une petite fille, adorable bébé qui depuis le 14 Juillet 2010 éclaire nos heures.

 

  Sage, comme une image

                                                                      IMG_1170.JPG

 

 

 

J'aurai tant voulu que ses arrières Grands-Parents soient là pour se pencher sur le berceau, mais ce serait changer la course irréversible du temps...
J'ai donc commencé son éducation en classant les livres en français que mes parents avaient offert à mes enfants à chacun de leur visite en Israel. Mon père s'était même appliqué à traduire et écrire en hébreu, avec des lettres hésitantes les noms des "Animaux de la Ferme" pour mieux se faire comprendre de ses petits-enfants ! Priver un enfant de la connaissance de la langue française  c'est comme rogner les grandes plumes d'un oiseau et empêcher son envol. Et puis internet abonde de comptines de ma jeunesse que je lui murmurerai pour la bercer.

Quand elle chaussera toute fière ses premières bottines, assise sur le tapis, je lui chanterai en posant ma main sur ses petits pieds :

 

Petit soulier d'or et d'argent

Maman t'attend au bout du champ

Pour boire le lait caillé

Que les souris ont barboté

Au bout d'une heure, deux heures, trois heures,

Petit soulier va t'en !


L'hébreu, elle l'apprendra naturellement. Mais je souhaiterai que très jeune elle se familiarise aussi avec l'anglais qui est encore la langue véhiculaire du savoir. Et puis je lui glisserai quelques mots en yiddish (que je ne connais pas du tout), mais dont j'ai le souvenir paternel. Et je lui souhaite de faire de solides études, de choisir les matières qu'elle aimera bien pour se réjouir d'apprendre et ne pas en souffrir. Mais avant je la verrai (peut-être) avec une grande fierté faire des pointes sur ses chaussons de chez Repetto (2), ou nous jouer au piano la Lettre à Élise. Je suis sur qu'elle sera, comme sa mère, douée pour le dessin, et je lui offrirai à temps des crayons Prismalo, et une grande boite de couleurs et même un petit chevalet. Quant aux jouets, j'en ai vu tout en bois peint, du cheval à bascule au jeu de construction, bien plus attrayant que tous ces objets en plastique dangereux qui traversent la Mer de Chine pour nous envahir. La question sera de savoir si je résisterai plus tard à lui offrir un train électrique ou un voilier bien vernis, au lieu d'un jeu de cuisinière avec les casseroles miniatures ? ....Sûrement nous choisirons une poupée, qui ferme ses paupières en s'endormant à coté d'elle.
Les peluches, elles, garnissent déjà la commode...Nous irons ensemble au Grand Bassin chercher sous les nénuphars les carpes mouchetées, et avec un peu de chance verrons la tortue d'eau aux yeux rouges se réchauffer au soleil sur la pierre plate.
Les pigeons se hasarderont à picoter les miettes de biscuit jusque près de ses petites sandales. Je l'entends déjà pleurer quand les fourmis viendront chatouiller ses minuscules doigts de pieds....Alors je la prendrai dans mes bras en riant, puis lui expliquerai combien ces ouvrières sont charmantes et prévoyantes et elle se calmera à la musique rassurante de ma voix
Bien sur quand sa bouche sera barbouillée de la confiture de son goûter, je lui essuierai ses lèvres en lui disant affectueusement comme ma mère  en avait l'habitude "Barboucha" ! (En fait ce mot algérien Berbucha désigne le Couscous, et je ne sais par quelque miracle d'amour maternel il a pris ce sens dans ma famille !). 
Par contre je ne suis pas en mesure d'éloigner d'elle les nuages gris qui s'annoncent à l'horizon. Sans le vouloir et le savoir, elle est née petite héroïne fragile qui va devoir entendre (le plus tard possible) ces sirènes d'alertes qui nous  transforment en statue de pierre au moment où il faut vite courir  chercher un abri.  Je suis sur qu'elle retiendra de son entourage en grandissant la largeur d'esprit de sa famille et saura bien se garder de tous ces préjugés qui ne demandent qu'à remonter à la surface et  à nous empoisonner la vie. Mais pour cela il lui faudra lire beaucoup de livres pour tirer les leçons du passé. J'espère qu'à ses dix-sept ans elle n'aura pas à recevoir la première convocation pour la conscription. Mais combien de guerres nous aurons dévoré le meilleur de nous-mêmes d'ici-là ? Et si par malheur les pays arabes n'avaient pas encore à cette date décidé enfin de laisser vivre Israel en paix, et bien qu'elle serve au mieux son pays !.
De toutes les façons il sera trop tard pour moi d'assister à la cérémonie du Serment à la fin de ses classes, alors je me laisse à l'imaginer semblable à sa mère en uniforme à son âge, en feuilletant l'album de famille.

Mais l'essentiel est qu'elle soit pleinement elle-même en réalisant toutes ses aspirations pour être heureuse et si par hasard elle découvrira un jour ce blog qui sera aux objets perdus non réclamé faute de propriétaire, qu'elle sache qu'elle a ensoleillé nos vieux jours.



Notes:

(1) Quoi, déjà une note ? Elle n'est destinée qu'à ceux encapuchonnés qui pour une raison ou une autre ont préféré la rue aux Cours d'Histoire :

http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=17890714

 (2) Repetto un grand magasin d'articles de Danse de la Rue de la Paix, ou nous n'avions pas résisté à la folie lors d'une escapade parisienne d'y acquérir pour  notre fille aînée de vrais chaussons de petits Rats pour ses cours dans un Studio de Tel-Aviv. Plié, relevé, ouvrez en grand votre porte-monnaie...

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16 septembre 2010 4 16 /09 /septembre /2010 12:23

 

 

Été 1967 (1).
Arrivé à Tel-Aviv, je suis allé m'inscrire à l'Agence Juive comme travailleur volontaire, ai reçu une carte numérotée, et n'avais plus qu'à monter dans un camion vers une auberge qui était devenu un centre de tri, là j'eus de la chance car on me proposa de travailler au Kibboutz ou au Sinaï. Je choisi l'inconnu.
A Paris, Israel figurait en bonne place avec des cartes dessinées dans les journaux, et des flèches des mouvements tournants  et les noms  des lieux des combats. Vu de la ridelle d'un camion  le paysage allait bientôt se découvrir sans fioriture. La belle route qui nous emmenait vers le Sud se terminait avec les vergers, les champs de dahlias, et les plantations d'agrumes arrosées par les jets d'eau des tourniquets, au kibboutz de Yad-Mordechaï ( En souvenir de Mordechaï). Là nous fîmes un arrêt pour remplir nos gourdes et surtout pour visiter ce kibboutz-frontière qui avait tant souffert des incursions des fedayins. Mordechaï Anielewicz (2) était le héros qui organisa la révolte du Ghetto de Varsovie et qui périt dans les flammes en 1943 quand  lui et ses amis furent à court de munitions. Ce ne pouvait être une meilleure préface avant de découvrir sous l'uniforme les nouveaux héros du peuple d'Israel.
Sa statue en bronze, réplique de celle de Varsovie figure au pied de l'ancien château d'eau du kibboutz criblé d'éclats d'obus lorsque ses habitants durent faire face aux tanks égyptiens lors de la Guerre d'indépendance (3) de 1948.
 Depuis, les attaques  des fedayins de la bande de Choukeiri (le sinistre prédécesseur d'Arafat) n'avaient cessé de harceler les kibboutzim du Néguev  en franchissant la ligne verte. A cet endroit même l'armée d'Israel un mois auparavant attendait  dans les tranchées, bandée comme un ressort le début de la déflagration générale. A la sortie de Yad-Mordechaï, une plaque jaune et tordue: Gaza ! La route devint cahoteuse, pleines de lacets, et passait littéralement entre des haies de figues de barbarie. Le camion soulevait une poussière fine et déjà la campagne de Gaza se signalait par ses maisons basses et ses murettes. Des oliviers tout couverts de poudre blanche, des moutons et des chèvres, une agriculture maigre et sèche. Une large panneau publicitaire nous signala l'entrée de la ville: une bouteille verte de "Seven-up", la  limonade locale, dont l'usine faisait vivoter de pauvres habitants dont la misère était (et est encore) soigneusement entretenue par l'Egypte voisine et les pays arabes pour déligitimiser Israel. Le centre de la ville était défiguré par des réclames immenses et colorées et des panneaux de toutes sortes dont celles d'agences de voyages, qui bordaient le marché ouvert, avec des lignes téléphoniques et électriques qui courraient un peu partout  accrochées à des poteaux en bois. Des taxis Mercedes, des  charrettes à pneus tirées par des chevaux  aux os saillants, et partout des enfants avec des plateaux de boulanger sur la tête et des étals  sur les trottoirs  de tout ce qui peut être vendable ou pas. Sur le tout un soleil impitoyable.
Place "Palestine", le camion passa devant l'imposante caserne de la ville de  Gaza qui il y a un mois au paravant abritait les milices. Elle tranchait, imposante, sur les maisons basses du quartier. Nous avons continué notre voyage en passant par les agglomérations aux noms tirés de l'obscurité par les combats qui s'y livrèrent comme Khan-Younès, qui lorsque vous en connaissez une, les connaissez toutes. Sortant de la bande de Gaza, nous filèrent vers El-Arish. Les récents effets de la guerre s'offraient à mes yeux horrifiés. Partout des tanks à la tourelle renversée, des canons énormes disloqués, des voitures blindées carbonisées. Le sable était noirci des incendies. Et les munitions vives de toutes sortes jonchaient le sol. Ce ne fut qu'un long spectacle d'épouvante jusqu'à notre but, la base de Bir-Gafgafa en plein centre du Sinaï

 

L'aérodrome égyptien de Bir-Gafgafa

 

9edd0-3

 

Les Égyptiens avaient subi une telle défaite qu'il était évident que cette guerre devait être la Dernière. La  "Der des Der" comme la France le pensait en 1918.....
Dans ce paysage de désolation, les Égyptiens avaient construit leurs campements dans des cuvettes, sans doute pour être à l'abri des vents de sable,mais aussi pour être mieux camouflés. Il ne restait dans ces trous que des tentes effondrées sur les lits de camp et des réservoirs d'eau criblés. Une seule bâtisse d'un étage révélait le quartier des officiers. Un peu de coté, des tentes de surplus  étaient alignées pour nous loger. En essayant de ne pas trébucher dans les cordages qui la tendaient fermement, je déposais mon mince bagage sur un lit de camp. Les flancs de la tente étaient relevés,mais l'intérieur restait  brûlant.
Je reçus du "magasin d'habillement" de fortune, l'autorisation de choisir un des uniformes à ma taille: ils étaient tous blancs, car c'étaient des vêtements égyptiens abandonnés...!

 

 

Bir-Gafgafa-1967.jpg

 

 

Ainsi, du moins au début, je me promenais  comme un soldat de l'armée de Nasser.... Mais je n'eus pas à me plaindre, j'avais tout le confort: une douche était installée sous un grand réservoir. Chaque jour un camion citerne le remplissait. Nous déjeunions dans le réfectoire égyptien, attablés avec nos  quarts d'aluminium que nous nettoyions  comme tous les vrais soldats avec beaucoup de sable et...un peu d'eau. Nous nous levions très tôt pour aller un peu plus loin à ce qui fut une station d'essence: une pyramide de jerricans noircis et déformés par le feu la signalait de loin. Notre travail était de charger des camions de munitions et aussi de remplir d'essence des bidons de 20 litres en bon état, préalablement nettoyés de leurs grains de sable qui s'infiltrait partout, comme on nettoie des verres derrière le comptoir d'un café.
Le problème était la fermeture du bouchon métallique: il était constitué de deux griffes qui en s'enfilant dans leur logement devait maintenir le bouchon hermétiquement clos. Mais chaque fois la fermeture était récalcitrante et c'est avec une pierre que je frappais sur le bouchon du Jerrican rempli de 20 litres d'essence  qui ne demandait qu'à exploser à la moindre étincelle !
Il faut pardonner mon inconscience, abruti aussi par la chaleur infernale qui nous entourait. Nous travaillions tous avec ardeur, les volontaires comme moi, comme les moins volontaires qu'étaient de jeunes soldats  prisonniers égyptiens. Nous étions cote à cote, occupés sans avoir à nous parler, mais buvions dans la même boite de conserve l'eau chaude salvatrice d'un réservoir sur roues. La sueur immédiatement séchait et nous étions couverts de sel et de poussière jaune. Je peux dire, même si vous  doutez de ma sincérité  que ce fut une époque magnifique de ma vie.
Le soir, avant qu'ils ne regagnent leur périmètre cerclé d'un simple rouleau de barbelé au milieu du Camp, nous leur faisions entendre bien que théoriquement il nous était interdit de leur parler, de la musique émise du Caire. Leurs officiers par contre, des seigneurs, ne quittaient pas leur camp, se prélassaient toute la journée en lisant des journaux, un foulard blanc de soie autour du cou, et leurs chaussures bien cirées et uniformes entretenus  par leurs soldats......Un jour, ils furent tous libérés, retournèrent dans leur delta et leur ville, et de vieux réservistes israéliens, des vétérans des guerres précédentes vinrent faire le même travail.
Ils avaient reçu dans leur équipement des fusils Tchèques flambants neuf à la crosse de bois jaune, qui étaient désuets pour une guerre moderne. Un  réserviste même se promenait en savates de plage, ses pieds gonflés ne pouvant entrer dans les chaussures hautes. Un autre était complètement édenté...
Tous avaient été mobilisés pour permettre  aux jeunes soldats des activités plus guerrières. Je vivais au milieu du microcosme israélien. Je côtoyais un condensé de la population israélienne. Certains démunis, allaient en permission avec dans leur bagage qui une couverture  égyptienne, qui une boite d'olives en conserve de l'armée.. J'étais ému par ces larcins qui expliquaient bien des choses sur la pauvreté de certains israéliens sans travail à cette époque. Être mobilisé était une chance pour eux de manger à leur faim et d'être payés de quelques lires par l'État.
Les jours passaient très vite malgré la monotonie du travail car je sautais de temps à  autres m'asseoir dans la cabine du chauffeur pour l'accompagner dans ses livraisons dangereuses d'essence ou de munitions dans de petites bases éparpillées  jusqu'au Canal de Suez. J'avais un peu perdu la notion du temps dans cette solitude quand le proche Jour de Kippour se signala à nous avec la nécessité de construire rapidement un oratoire précaire mais digne de ce nom pour les soldats. Les derniers arbres qui poussèrent dans cette région étaient morts depuis déjà quelques milliers d'années, et le seul bois visible était celui des épineux que le vent roulait  en boules folles dans le désert. Le Rabbinat aux armées nous envoya à temps un chargement de planches et ainsi nous construisîmes une baraque, meublée des bancs empruntés au réfectoire égyptien. La veille de Kipour un Rabbin de Tsahal y déposa une petite armoire avec les Rouleaux de la Loi. Ainsi naquit à Bir-Gafgafa une nouvelle Synagogue après quelques deux mille ans d'errance. Les réservistes, presque tous chefs de famille, et qui n'avaient pas eu de permission s'y pressèrent et y récitèrent les prières avec émotion. 
Ce jour d'abstinence, chauffé à blanc dans ce désert de pierrailles fut pour moi l'occasion de me promener dans cette solitude biblique sans souffrir du tout de la soif, tant j'étais plongé dans mes pensées en me souvenant du Kipour d'Alger en famille dans la petite Synagogue de la rue Scipion, dans la basse-casbah.

 

Photo remarquable (extraite du site Zlabia) de la Synagogue de la rue Scipion.

Derrière la ferronnerie, le vitrail de l'Étoile de David.

 

rue scipion1

 

 Nous y en avons été chassé en Juillet 1962, et bien voila ironie du sort que cinq ans après je me coiffais d'une Kippa en plein Sinaï où mes lointains ancêtres avaient tourné en rond quarante ans sous le commandement de Moise.
Pendant que les fidèles récitaient les liturgies, moi qui avais de tout mon coeur aidé à bâtir l'oratoire, je cherchais de beaux silex, et retournais prudemment les pierres du bout de mes souliers pour les remettre en place lorsque je découvrais un nid de jeunes scorpions.
Je préférais la solitude pour essayer de retrouver le passé .
Lorsque le soleil se coucha derrière les collines, commencèrent les concerts des hyènes, des chiens sauvages et des chacals tapis le jour dans leurs caches. Le ciel se piqua d'une multitude d'étoiles scintillantes. Les sentinelles reprirent leur garde plus au sérieux. Et moi rompis ce Jeûne inoubliable à la même heure que mes parents en pensant aux délices qui nous attendaient autour de la table familiale.

 

Vendredi , 16 Septembre 2010, début de Yom Kipour 5771.

Une grêle de rockets s'est abattue sur le Néguev. Guilad Shalit passe dans un cachot au secret à  Gaza sa cinquième année d'otage dans l'indifférence de la Croix-Rouge et autres organisations humanitaires (à sens unique). Des palestiniens  souhaitent faire d'Israel un état bicéphale pour mieux l'engloutir. Le Hamas de Gaza, le Hezbola du Liban, en choeur avec Téhéran appellent à la destruction totale  de l'État d'Israel et la création d'un état palestinien du Jourdain à la Méditerranée. C'est la Paix à la mode nazie. Plus que jamais il nous faudra donc rester sur nos gardes pour protéger l'avenir de nos enfants, même au prix d'être accusés, nous  les juifs, de nous défendre.

 

Notes :

(1) La Guerre des Six Jours:

http://www.terredisrael.com/ISRAEL_Hist6Jours.php

(2) Portrait d'Anielewicz :
http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/biography/Anielevich.html

Un aperçu sur la guerre du Néguev en 1948 :
(3) http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/History/Negev48.html

 

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28 août 2010 6 28 /08 /août /2010 13:37

                              

 

                          L' Honnête Homme                                  

Chaque après-midi j'aime écouter une émission radiophonique, dont le temps de passage à l'antenne est d'ailleurs chaque année de plus en plus court. Des citoyens vétérans lancent des appels pour quêter généralement des bribes d'informations sur leurs familles détruites dans l'holocauste et même d'éventuels survivants ou témoins de leur passé. Pour moi, c'est une leçon d'Histoire à travers ces voix tremblantes qui essayent de retrouver des signes de vie de l'Europe sous la botte nazie. Un lointain cousin, un ami d'université, un compagnon de misère qui auraient survécu à la traque ou au bûcher. Ces auditeurs laissent sur les ondes un nom difficile à prononcer(1), une adresse, un numéro de téléphone, comme une bouteille à la mer.


Mais cette fois, il s'agissait d'une demande ayant pour cadre la ville de Tel-Aviv de cette dernière décade. Un couple d'israéliens qui voulaient passer des Fêtes en famille dans la lointaine Amérique voulut demander un visa de touriste pour y entrer. Habitants à Bnei-Brak, le célèbre faubourg religieux de Tel-Aviv, et n'étant plus très jeunes, ils demandèrent le service d'un taxi pour les transporter au centre de la ville.

L'ambassade américaine se dresse au coeur de la cité, rue Hayarkon. Le chauffeur naturellement en descendant de la colline emprunta la rue Dizengoff, une rue principale très passante, débordante de vie, surtout en ce Jour de Pourim (2).

Pourim est l'équivalent du Mardi-Gras, qui est l'occasion pour les enfants en vacances de se déguiser, d'assister à des fêtes enfantines, de montrer leurs robes en tulle pailleté de la Reine Esther d'un jour, coiffées de couronnes scintillantes, ou de déambuler vêtus de panoplies comme leurs héros de bandes dessinées de cape et d'épée, leurs joues empourprées, avec des moustaches tracées au..cirage noir.


Au carrefour se dresse un grand centre commercial qui enjambe la rue tant il est vaste, à la manière des Galeries Lafayette, mais avec des salles de cinémas en plus des magasins aux vitrines attirantes. Plusieurs feux de signalisation orchestrent le flot des voitures et permettent aux nombreux piétons de traverser en sécurité.
Nous sommes le 4 Mars 1996 (3).

Mais les passants innocents ne savent pas ce que les services de sécurité recherchent hâtivement, ayant reçu mais assez tard un renseignement brûlant: un camion suspect en provenance de Gaza circulerait dans la ville, avec à son bord un terroriste et sa charge mortelle. Cette date n'avait pas été choisie au hasard par les dirigeants du Fatah.
Le chauffeur complice le conduisit vers ce Centre Dizengoff, et poursuivit sa route après que son passager ait choisi de descendre dans le quartier. Son but, choisir une des entrées pour pénétrer dans le complexe et s'y exploser en faisant le maximum de victimes dans ce décor où tout n'est que verrières .
Mais à chaque portail de plein pied avec la rue, veillent depuis la recrudescence des attentats des vigiles qui fouillent les sacs et passent les visiteurs au détecteur de métal .
L'assassin hésite et cherche alors une autre voie pour accomplir son forfait et meurtrir  le plus grand nombre de passants. Il pénètre donc dans la foule qui attend des deux cotés du passage protégé principal, traverse avec les enfants au feu vert et la main dans sa poche appuie sur l'interrupteur qui déclenche l'énorme explosion d'une charge de vingt kilogs où sont mêlés des clous à la dynamite.
Après quelques secondes de silence total, une pluie de verres brisés, et les hurlements des blessés. Juste en face, une pharmacie(4) d'où viennent les premiers secours avant le hululement des sirènes d'ambulances qui arrivent rapidement. Le spectacle est hallucinant. Par hasard j'ai trouvé cette photo horrible sur internet. Les débris de cadavres jonchent le sol. Certains brûlent encore. Il faut  se mordre les lèvres et regarder ce témoignage, comme il faut se forcer à découvrir les corps de juifs accrochés aux barbelés des Camps de Concentration. Il faut connaître le but de ces monstres du Fatah et du Hamas et maintenant du Hezbola qui refusent à Israel le droit d'exister tout comme le vociféraient Hitler et ses admirateurs.

 

Dizengoff Center-4 Mars 1996

 

 

 Sur ce cliché enfumé, un taxi reconnaissable à son enseigne jaune sur son toit, les portes ouvertes par le souffle.
Le mari de ce couple était assis à coté du chauffeur qui fut grièvement blessé et  son corps forma un bouclier pour son passager. Son épouse et lui furent aussi atteints par les éclats et évacués vers le proche hôpital Ichilov.
Comme d'habitude dans ce cas aux nombreuses victimes, les ambulances les dispersent dans les urgences de multiples hôpitaux de la ville.
Ainsi maintenant j'apprends  de sa propre voix  au micro de la Voix d'Israel, le but de son intervention. Depuis ce funeste jour, ces citoyens  honnêtes recherchent le chauffeur de taxi, dans l'espoir que rétabli de ses blessures, il écouterait l'émission, pour le rencontrer après quinze ans et... lui régler enfin le prix de la course si tristement interrompue.

Je ne sais pas si son appel a été entendu.


  Carrefour Dizengoff et King George en 2010

  Rien n'y arrêtera sa vie.

 

jacob_0387.jpg

 

Hier soir, une fois n'est pas coutume, nous sommes allés dans un des cinémas du complexe. Étonnamment, malgré les centaines de chaînes de TV la petite salle était bien remplie. Instinctivement je me surpris à encore promener mes yeux inquisiteurs sous les fauteuils. Une vieille habitude paranoïaque. 

Mais peu habitué à fréquenter les chambres obscures, j'eus le temps de voir les gens chercher leurs places  en tenant sur leur ventre un énorme carton de Pop-Corn.  Fini le déclic de la lampe de poche de l'ouvreuse et la réclame "La pile Wonder ne s'use que si l'on sent sert" de ma jeunesse cinéphile ! Pendant le film quelques téléphones portables sonnèrent. Je n'entendis que ceux de mes voisins immédiats : mes oreilles ayant subi une attaque en règle de la sonorisation.  (J'en sortis vivant, quoique presque sourd ).

A la fin du générique entrèrent  des femmes de ménage (peut-être d'ex-ouvreuses  reconverties) pour nettoyer le sol de ce qui avait échappé à la gloutonnerie de quelques uns. A la sortie je regrettais déjà l'air conditionné de la salle et l'humidité s'empara de l'éponge que j'étais devenu. 

Et le film diriez-vous ? Il fut trop long à mon goût, avec tous les kitches méli-mélo hollywoodiens pour faire rire et pleurer les spectateurs, mais très beau avec ses superbes paysages de Chine et les extraordinaires pas de ballets du "Dernier Danseur de Mao".

Il me manqua quand-même la réclame des Esquimaux Gervais,

"Les seuls, les vrais !" que j'attendais à l'entracte au cinéma L'Empire à Alger. Ce bâtonnet à la vanille enrobé de chocolat glacé était le bonheur suprême qui accompagnait l'entracte avant que les lumières ne s'éteignent doucement et que débute dans les éclats stéréophoniques  un glorieux Western panoramique.

 

Notes:


(1) Noms :
A leur arrivée en Israel les patronymes des immigrants étaient quelquefois "hébraisés" par les fonctionnaire de l'État Civil en essayant de les traduire, surtout ceux d'Europe Centrale, ou les changeaient carrément  car certains portaient un patronyme  ridicule et humiliant affublé par les populations antijuives au fil du temps.

(2) Pourim, sa signification:
http://www.calj.net/pourim


(3)
Le 20 Janvier 1996 Yasser Arafat venait d'être élu Président de l'Autorité Palestinienne, lors des premières élections jamais tenues dans les territoires à candidat...unique. Ainsi il célébra sa victoire électorale et son Prix Nobel de la Paix à sa manière, par ces attentats meurtriers.

 

(4) Sur cette célèbre Pharmacie:
http://kefisrael.com/2010/04/26/la-pharmacie-shor-tabachnik/

Bilan du désastre:
Le camion et son passager venaient directement de Gaza. Dans cet attentat périrent 13 passants et 75 furent blessés, leurs corps déchirés par les clous..
Ce même jour à Jérusalem un attentat dans un autobus causa la mort de 19 voyageurs et des dizaines de blessés.
Le nombre de blessés ne comprend jamais la quantité dix fois plus importante de personnes traumatisées et qui sont condamnées à souffrir toute leur vie de      maladies  de nerfs comme des soldats témoins des horreurs de la guerre.
J'emprunte souvent ce passage, mais chaque fois avec un pincement de coeur.


Je ne peux que souhaiter que vienne enfin le jour où tous les enfants du monde vivront en paix.

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16 août 2010 1 16 /08 /août /2010 22:24

 

 

 

 Claude  Coquerel, La Baie d'Alger (1937)

 

coquerel-baie d'alger

 



Dieu se pencha un matin de sa montagne sacrée


Trempa son doigt dans l'eau bleutée

Dessina une belle courbe


La Baie était née

Jeta dans un coin de gros morceaux de rochers

Saupoudra des pincées de graviers


Le Peñon  était né

Signa son oeuvre d'un large zig-zag

La Jetée était née


Alluma le Phare et satisfait, alla... se reposer

Alger était née.


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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 14:26

 

 

  Danger de Maure

 

 

 

Alger-Crique

 

 

                               Une crique*, comme seul le littoral algérois en avait la secrète beauté.

 

 

 

Quand Alger revêtait sa robe d'été, tout se simplifiait pour moi, plus de cartable et de soucis scolaires, plus de vêtements engoncés, de tricot de laine qui me piquait le cou et  de chaussettes hautes avec leurs élastiques qui me sciaient les jambes.

Je faisais claquer le carrelage frais de mes pieds-nus bronzés qui portaient déjà la marque blanche laissée par mes sandales.

Avant que la fournaise ne s'empare de la ville, je pensais aller rejoindre mes cousins pour aller nous baigner. Ce jour-là, je ne sais pourquoi, car la journée de  "Tisha-bé-Av"(1) et ses interdictions étaient déjà bien derrière-nous, les habitués de la baignade ne seront pas au rendez-vous.
Ni mon grand-frère Michel, ni Jean-Paul Lévy, ni Alain Stora et Claude Schebat, ni Jean Bernheim et Jacky Zeraffa, ni les soeurs Jacquotte et Madeleine Tabet ne seront donc pas de la partie aujourd'hui. J'étais de loin le cadet de cette bande dont souvent je ne comprenais pas les plaisanteries d'étudiants.
Je fus désappointé à la perspective de prendre un bain de mer seul sans nos ébats joyeux, mais surtout un peu effrayé à l'idée de faire cette excursion sans accompagnement. Mais vue de ma fenêtre la mer brillait dans la baie, étale et bleutée dans cette belle matinée.
Je ne pouvais résister à son appel.
Je m'enhardis donc et préparais mon sac marin où j'y fourrais ma "fouta"(2)  de plage, une bouteille d'eau remplie au robinet de la cuisine, et dans un  sachet une grappe de raisin vert que je pris de la coupe de fruits de la salle à manger..
-Georgicot, où vas-tu ainsi ?
Au revoir Maman, je vais à la plage, à Miramar !
-Quoi tout seul ?
Heu, oui, tout seul...
-Fais attention en traversant, et aussi aux oursins près des rochers... surtout ne reste pas longtemps au soleil !.
Le maillot sous mon short, j'étais prêt avec un carnet de tickets pour partir à l'aventure.
Elle commença proche de chez-moi, à l'arrêt du Moulin, où j'attendais le tram des "céféra"(3) pour la Place du Gouvernement. Je laissais aux ménagères chargées de couffins revenant des Halles et aux passagères voilées prioritaires avec leurs ventres enflés, les bancs de bois vernissés, et me tenais au plus prêt du wattman au fez rouge pour jouir du paysage et des impromptus du trajet. Avec lui, mais des yeux, je tournais rapidement le volant de fonte pour ralentir la motrice à l'approche d'un tournant ou poussais la manette du rhéostat pour gérer la vitesse du tram dansant sur les rails. Du pied il faisait tinter son timbre pour écarter les autos et les piétons , les moineaux eux qui picotaient du crottin s'envolaient au bruit de ferraille de ce petit train électrique!
En passant sur le Boulevard Carnot, je pouvais déjà voir de près l'eau scintillante domptée par la jetée.  Je descendis sur la Place, qui m'aveuglait les yeux de sa blancheur pour chercher l'arrêt du car qui me conduirait à Miramar.

Un peu désorienté par la foule des passants et des oisifs qui se croisaient aux pieds de la statue du Duc d'Orléans, je me frayais un chemin entre les femmes en haïk, les bruyants porteurs de marchandises en chéchias, les passagers débarqués fraîchement de la Gare, les étudiants de la Médersa aux visages d'ascètes, et les vieux venus faire leurs ablutions à la Mosquée de la Pêcherie avant la prière.

 

Sur cette carte postale de 1930, on peut distinguer le tram des C.F.R.A. .

Alger-1930-Place du Gouvernement

Je finis par trouver la chicane de l'autobus en stationnement, et je n'étais pas le seul à espérer à y monter avec les propriétaires de paniers pansus et même de cage à poules. Cette fois je ne trouvais plus de place assise et du me contenter au démarrage de me tenir à une poignée à portée de ma main. Les fenêtres entrouvertes au maximum laissaient entrer l'air chaud du vent de la course et qui au moins avait l'avantage de balayer les odeurs animales. Le car devait continuer sa route jusqu'à Guyotville et faisait des arrêts fréquents où montaient plus de voyageurs qu'ils n'en descendaient.
J'essayais d'entrevoir la mer, mais tous ces corps en sueur me bouchaient le paysage du littoral. Un arabe se serra contre moi et j'essayais de dégager mon dos, mais j'étais coincé par le montant de l'autobus. Quoique que je fis en essayant de changer de position, il se collait à moi quand je m'efforçais de me libérer et d'atteindre la porte. L'autobus ralentit et je vis l'arrêt de Miramar. Rouge de confusion, je piétinais les voisins pour gagner enfin la sortie, mais il essaya encore  de me retenir en me tirant par la manche de la chemise. Je lui donnais un violent coup de coude en arrière et me dégageant je bondis sur le trottoir en me retournant pour vérifier que j'étais enfin seul, et que ce sale individu était resté dans l'autobus que je suivis des yeux, s'éloignant dans son panache de fumée bleue pour disparaître à un tournant.
Je tremblais encore, mais plus que jamais voulus descendre sur cette plage, par le petit sentier qui longeait le cimetière musulman.

La mer que je croyais si calme et transparente  avait pris la couleur violette de celle prête à se mettre en colère. La plage était déserte et n'avait rien de tentant cette fois. Même les fragments de verre polis par le ressac et les débris de brique bien plats et arrondis que j'aimais lancer pour faire des ricochets  me laissaient indifférent tant j'étais marqué par ce qu'il venait de m'arriver. J'eus le désir profond au bas de la falaise de m'éloigner encore plus et je décidais de nager jusqu'au Grand Rocher. Un exploit qui n'en était plus un pour moi depuis le début de la saison lorsque je faisais cette traversée en compagnie des grands.

Soudain le vent s'était levé et la mer moutonnait, les vagues me giflaient la face, mais j'étais un bon nageur et progressais méthodiquement dans les creux pour me laisser remonter comme un bouchon et entrevoir alors le Grand-Rocher. Derrière-moi la plage s'était réduite à un fil sous la falaise. J'avais au moins l'avantage de ne pas voir le fond lointain où ondulaient les algues quand la mer était calme, ce qui m'impressionnait toujours beaucoup. J'essayais de ne penser à rien d'autre qu'à ne pas trop me fatiguer pour éviter une crampe à la jambe comme cela m'était arrivé une fois et avais du faire la planche pour me décontracter.

Lorsque l'eau tourbillonne autour du rocher, l'abordage n'est pas facile surtout que je devais veiller à rester bien à plat-ventre pour ne pas mettre les pieds sur les oursins. Après plusieurs tentatives, un bon remous me porta à la hauteur du rocher que je saisis avec bonheur et en m'y agrippant me hissais exténué pour y reprendre des forces. J'avais froid et pas envie de l'escalader pour voir de l'autre versant la mer ouverte et la houle qui venait du large.

J'avais voulu me prouver que j'étais intrépide, et bien me voilà tout seul, isolé sur mon île, et même invisible des chalutiers qui sortaient poser leurs palangres. Comme la solitude est mauvaise conseillère et pour ne pas laisser cours à des méditations inquiétantes, je me jetais à l'eau pour retourner sur la terre ferme. Cette fois les vagues me poussaient dans le dos, mais en biais ce qui  me dévia de mon but . Et malgré mes efforts je fus porté vers un petit rocher presque à fleur d'eau plein de varech et de plantes marines qui me frottaient le ventre à ma grande peur d'y déranger quelque poulpe ou même murène. Je réussis à passer cet obstacle en tapant des pieds et des mains pour me retrouver en eau libre et enfin proche du rivage. Ces graviers qui me blessaient la plante des pieds je les foulais cette fois avec le plaisir de retrouver la terre ferme. Mon sac de toile bleu m'attendait. Les grains de raisin vert jamais ne m'avaient paru aussi succulents. Mes lèvres restaient salées et ma bouche sucrée. Dans mon émotion j'avais oublié de mettre la bouteille au frais au bord de l'eau, comme nous en avions coutume ! Je bus donc au goulot et à grands traits une eau tiède mais délicieuse.
  Je décidais de me rhabiller sur mon maillot mouillé, pour ne pas aller dans la grotte qui nous servait de cabine, sachant pourtant que le sel me brûlerait entre les jambes après quelques pas,  et repris le chemin du retour. Par chance je trouvais une place assise dans l'autobus jusqu'au terminus de la Place du Cheval. En la traversant, je regardais cette fois avec suspicion les passants en burnous et montais rapidement dans le tram qui me ramenait à la maison. Je souriais au fur et à mesure que je me rapprochais de mon quartier. J'essayais d'oublier mon aventure en  regardant les quais et les bateaux défiler sous la fenêtre du wagon grinçant et les éternels marchands de tapis  déambulants  qui proposaient en cachette des bagues en or aux touristes qui ne savaient pas le décerner du cuivre poli.


-Georges, c'est toi ?
 Oui maman !
-C'est bien, tu es rentré de bonne-heure cette fois !.
 Oui ,la mer était trop agitée...
-Met tes vêtements dans le baquet et prend du linge propre .....

 

En cet après-midi de mon enfance je sortis donc doublement vainqueur d'une situation hasardeuse. Je m'étais ainsi octroyé un certificat d'aptitude à affronter les nombreux dangers qui allaient m'attendre à l'avenir sur mon chemin, avec la mention "passable, mais peux mieux faire" .....

 

 

Notes:


(1) "Tisha-bé-Av", le 9 du mois de Av du calendrier israélite:


Le 9 Av de l'an -422 avant J.C., Nabuchodonosor II, marche sur Jérusalem, détruit la ville et le Premier Temple, exilant le peuple, ou une grande partie de celui-ci en Babylonie. Le 9 Av, en 68 après J.C., Titus détruit le Second Temple, brûle Jérusalem, et exile les Juifs de leur Patrie. On peut aujourd'hui voir à Rome sur l'Arc de Triomphe de Titus, le bas-relief des esclaves juifs portants sur leurs épaules le Chandelier à Sept Branches en or massif qui décorait le Temple de Jérusalem il y a 2500 ans. Nul ne sait ce qu'est devenu ce Chandelier sacré. Une chose est sûre, est que malgré toutes ses péripéties le Peuple Hébreu et son langage ont survécu alors que bien d'autres civilisations ont disparu.

"Tchar-bév" prononçaient les anciens avec un accent judéo-arabe dont  nous nous moquions. C'était un jour de contrition et de jeûne. Les juifs d'Algérie avaient ajouté une tradition  à cette calamité qui interdisait aux enfants d'aller se baigner ce jour-là, en le baptisant pour nous effrayer comme étant le "Couteau dans la Mer". Ce mois d'été, la Méditerranée était en effet capricieuse et passait rapidement d'une mer d'huile aux vagues battant le littoral. Sans oublier les méduses urticantes. Le mois idéal pour la baignade étant en octobre, après les vacances....

 

(2) "Fouta" : nom arabe pour désigner une pièce de coton d'habillement et par extension dans le langage algérois la serviette de plage pour s'y étendre.


(3)  "Céféra" :
La prononciation locale pour lire les initiales du "Chemin de Fer sur Routes d'Algérie": C.F.R.A. Ces motrices et leurs wagons de couleur grenat  n'avaient pas tellement changé jusqu'à leur disparition en Janvier 1960 à cause des violences de manifestants descendus de la Casbah et les rues furent asphaltées pour éviter le déchaussement des pavés et les constructions de barricades....Les riverains cependant n'en gagnèrent rien en silence, car y succéda bientôt l'explosion finale de l'Algérie française...

 

Photo:

Cette superbe photo d'une crique est empruntée au site algercity.olxalgerie.com

 

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24 juillet 2010 6 24 /07 /juillet /2010 15:20

 

  Le Vingt Divin

 

 

toujours le 20

 

                                                     Le bleu d'Alger dit-on chasse les mouches.

 

 

J'ai reçu d'un voyageur(1) retour d'Ifrykia, une photo de l'immeuble que mes parents habitèrent depuis leur mariage jusqu'à l'aller sans retour, en métropole. A vrai dire j'avais oublié quand même certains détails, comme le dessin des ferronneries des balcons, car en sortant dans la rue, je ne regardais presque jamais en l'air ! A part les antennes qui poussent comme partout à Alger pour capter la vérité sur les chaînes étrangères, l'aspect de la maison n'a guère changé. Toujours les mêmes persiennes à lattes de bois qui grinçaient et réveillaient en sursaut ceux qui dormaient encore, quand on les remontait pour profiter de l'air frais du matin. Nous habitions au cinquième, à gauche avec en façade le bureau et le salon-salle à manger. Le balcon étroit  abritait une sorte de  jardinière d'où jaillissaient un bougainvillier d'un rouge flamboyant et des  cactées qui dépassaient la murette et se balançaient au vent du soir.

Maintenant je ris tout seul à haute-voix, car je viens de me souvenir qu'à un moment pressant de mon enfance, j'avais une fois arrosé ce pot de terre, comme je le faisais contre les arbres dans la rue ! Ah le bon temps où tout était permis! J'aimais escalader ce bac et me pencher pour mieux observer la vie bruyante de la rue Sadi-Carnot où tramways et charrois commençaient tôt à animer la longue rue.

A l'époque je n'avais pas le vertige et j'embrassais goulûment sur la pointe des pieds le vaste paysage où tournoyaient et plongeaient les Martinets en fin d'après-midi.

 

                                                     Le numéro 20 de l'immeuble, en mosaïque dorée.

                                               A l'origine, la ferronnerie du portail était peinte en noir.

 

l entr e du 20

 

 

C'est au numéro 20 que j'ai grandi dans un cocon, et causé bien des soucis de santé à mes parents, et sans doute n'ai-je pas exaucé leurs espérances secrètes de me voir briller dans mes études. Ce n'était pas pourtant l'envie d'entendre mon nom prononcé par le Proviseur, avec mes camarades Alezra, Boizis et Cohen, régulièrement lauréats du Tableau d'Honneur ou des Félicitations !.

En fait je n'étais pas paresseux, mais un rêveur où toute ma vie était intérieure. Je m'imbibais d'images peu importantes pour d'autres mais qui faisaient de moi un antiquaire de la vie courante. Après des dizaines d'années je peux encore entendre les bruits du foyer et de ma rue si familiers. Pourtant ce n'est qu'en 1958 que je remarquais une inscription sur le coté borgne de l'immeuble, datant sans doute de 1941. En effet, un belle journée où la fièvre gaullienne s'était emparée d'Alger, des artisans peintres vinrent installer leur machinerie et leurs poulies pour ravaler le mur et recouvrir à la chaux une grande inscription alors encore visible en lettres noires capitales du temps de Vichy : "Travail, Famille, Patrie".

Notre propriétaire était pourtant un  homme correct et très poli qui ne manquait jamais de saluer mes parents lorsqu'il venait encaisser les loyers mensuels chez la concierge.

 

                       Au bas de cette carte postale,la citation du traître : " Je hais les mensonges " !!!

                       Cette phrase évoque pour moi les assassinats auxquels il prêta main-forte le 16 Juillet 1942 quand il envoya sa police rafler les israélites parisiens, vieillards, femmes et enfants pour les interner à Drancy et les envoyer par fourgons de marchandises à Auschwitz.

a150 Petain

 

                                                                           La fièvre gaullienne :

               Affichette d'après 1958 : En moins de 4 ans l'Algérie était liquidée par ses discours habiles passant de    " Algérie Française pour toujours " à l'Algérie des fellaghas .

 

Alger De Gaulle-copie-1


 

Alger-Caméléon avait une nouvelle fois démontré ses qualités d'adaptations. Alger souvent changea de mains mais seule la mer qui la baigne reste insaisissable et appartient à tous et à personne.

 Durant les restrictions des années 40, une fois par semaine descendait de Birkadem la charrette de Monsieur Yvars qui faisait sonner les sabots de son cheval sous notre fenêtre. Il était le métayer de notre Grand-Oncle et apportait à nos familles citadines tout  frais cueillis un cageot de légumes encore rougis de la bonne terre du Sahel. Le jardinier-cocher de l'âge où on ne vieillit plus était ceinturé d'une large bande de tissu rouge. Son visage tout ridé par le soleil et son cou raviné  ressemblait à celui d'une tortue. Il s'asseyait boire un verre de vin frais dans la cuisine où il déballait ses trésors sentant bon la campagne. Notre cuisine était minuscule et de plus bâtie en angle, avec sans doute de ce qui devait rester du crayon de l'architecte !. Mais sur cette petite table de travail couverte d'une toile cirée, ma mère cuisinait les meilleures de ses recettes auxquelles j'assistais toujours en qualité de gâte-sauce pour  surtout goûter aux plats et lécher les fonds de moules. Elle n'avait qu'à se retourner pour déposer la cocotte de fonte noire sur le fourneau où allait mijoter, hors de ma portée, un rôti de viande hachée ou un riz au Safran.

Notre bienfaiteur devait pour remonter dans ses terres enfiler la rue de Lyon et traverser le Ravin de la Femme Sauvage qui était une longue coupe dans le tuf jaune des collines. De là, Birmandreis et Birkadem (Le Puits de la Négresse) et la montée vers la propriété de Maître Meyer en entrant par le chemin de terre à "Soultz-Cottage", une véritable expédition sous le soleil brûlant de l'été.
Sa charrette à ridelles je la revois encore avec le fouet planté à coté de la manivelle du frein. Mais j'aimais surtout le chapeau de paille qui coiffait la tête du cheval et laissait passer deux grandes oreilles qui frémissaient pour chasser les mouches . Je n'étais pas autorisé à descendre dans la rue pour caresser la bête luisante de sueur et devais me contenter du spectacle haut perché. Une position qui me permit de constater que le poitrail d'un cheval est bien plus étroit que son arrière-train !.
Mais ce n'est pas tout d'avoir une belle vue sur le port en habitant à un cinquième étage, encore faut-il y accéder en ascenseur pour ne pas perdre son souffle. Le notre, un vénérable Ottis-Pifre (2), était souvent sujet à des malaises.

Le propriétaire n'avait pourtant délivré qu'une clef à chaque locataire, pour éviter que les coursiers des bureaux l'empruntent et augmentent son taux mensuel de pannes...Suivant la loi, il est interdit aux enfants de monter seuls, mais je passais outre sous les yeux sévères de Madame Juan, la concierge qui derrière ses rideaux bonne-femme surveillait les allées et venues. Cette clef qui faisait de moi un privilégié je l'égarais quelques fois, mais j'en avais fait des doubles chez le serrurier qui avait son atelier dans les escaliers de la rue Hoche, tout proche du Lycée Gautier.
Une après-midi d'hiver, je revenais de l'école engoncé dans ma cape avec mon lourd cartable sur les épaules et fébrilement engageais la clef dans la serrure et ainsi ouvrais le portail ajouré de l'ascenseur, mais pour y pénétrer il me fallait pousser de coté une autre fermeture en accordéon qui me laissait peu de place pour passer avec ma gibecière sur le dos.
Je revois encore la plaque du fabriquant "Otis-Pifre" en cuivre sur le panneau de beau bois ciré et les sept boutons dont j'atteignais tout juste le cinquième pour commencer mon ascension. Comme d'habitude au démarrage de la cabine se déclenchait en moi, comme un réflexe pavlovien, une irrésistible envie que j'essayais de contenir sur place par une danse de St-Guy à ma façon(3). Soudain dans un tressautement s'arrêtât ce court voyage entre deux étages !

Un des avantages de cette cage d'escalier était que la ferronnerie laissait passer passer largement la lumière et que je n'étais pas enfermé dans une chambre noire. Pressé, (le mot est faible), au lieu d'attendre le secours d'un locataire, j'agis comme jamais je ne vous conseillerai de le faire. J'avais observé maintes fois qu'à chaque étage, au flanc du puits une roulette de la cage d'escalier libérait le portail quand la machine arrivait à son hauteur. Un déclic que j'entendais même de l'intérieur de l'appartement et qui signalait une arrivée au palier.  Je décidais donc de tirer d'une main de singe la porte-accordéon et de l'autre à travers les barreaux poussais la manette à roulette et réussis ainsi à ouvrir le portillon de l'étage !

Mais l'ascenseur était coincé à mi course. Je pris donc un risque dont je ne sus pas évaluer l'importance: je jetais mon cartable et ma cape par l'entrebâillement laissé à mi-étage, et comme un chat m'y glissa pour atterrir libre sur le palier. Un folie exécutée sans savoir que par un caprice électrique j'aurai pu être coupé en deux. J'étais pourtant heureux de m'être sauvé ainsi de ma prison grâce à mon observation de l'électro-mécanique !


Notre appartement servait aussi à mon père qui presque jamais ne prenait de vacances, comme bureau d'études. Je me souviens d'une importante commande de la Cimenterie Lafarge. Il s'agissait de construire une très grande trémie  carrée  sur pieds pour l'usine de Rivet. Papa la dessina et en fit même une maquette en bristol un dimanche. Je l'accompagnais quelques fois dans ses visites . L'air était si pollué par les poussières de ciment que je préférais ne pas sortir de l'auto...Que dire des employés qui y passèrent leur vie à coté de la chaleur des fours et dans les suspensions maléfiques de l'usine. La Silicose les guettait.
 
Notes:

 (1) Crédit des photos:

Je remercie Mr Marc Créhange pour ces belles photos de l'immeuble. Son père Jean Créange ,un homme  affable ,avait sa pharmacie  au coin de la Rue-Sadi-Carnot et de la rue Drouet-d'Erlon à deux pas de chez-nous.

 

  (2) La lecture de ce billet ne vaudrait pas grand-chose si elle n'était pas le prétexte de vous inviter à lire sérieusement ces excellents sites sur les ascenseurs et en particulier ce que vous devez faire et surtout ne pas, en cas de panne de ces engins entre ciel et terre .

www.ascenseurs.fr/public/pdf/Historique%20%20complet.pdf

http://ascenseurs.free.fr/index.htm

(3) Lorsqu'il m'arrivait de monter dans cet ascenseur avec mon père, celui-ci avait coutume de dire tout en essayant de garder son sérieux et sans me regarder: Connaissez-vous le nommé Géant ?... J'ai en..vie de pi....!! ajoutait-il et j'éclatais de rire. Ops !....

 


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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 00:00

 

 

 

 

Mish-Mish a disparu

 

 

                                                                          Dédé: bonjour les amis !

nounours
Je devais avoir dans les cinq ans quand je reçus un grand livre écrit en gros caractères et illustré d'un ourson en couverture. Pas un bébé plantigrade sortant de la forêt, mais un petit ours répondant (mais si !) au nom de "Dédé" , qui allait devenir le compagnon de mon enfance. Son aventure m'avait profondément frappé, lorsqu'un jour il décida une  nuit de sortir tout seul de la maison et alla au hasard  des rues, se perdant dans un paysage inconnu de lui. Les immeubles se ressemblaient tous dans la pénombre mal éclairée des réverbères. Je revois encore cette image angoissante et qui peupla longtemps mes nuits enfantines. A tel point que jusqu'à ce jour j'en fais encore des cauchemars, mais cette fois c'est moi qui au long d'une longue promenade perd mon orientation, traverse épuisé des marécages et des ravins jusqu'à me réveiller en sueur. Certes il est vrai que j'ai le sens de l'orientation peu développé et qu'au volant je faisais des tours et détours pour arriver à mon but, mais je suis sur que cette lecture m'a vraiment perturbé. Pas si grave maintenant à l'heure du GPS*, mais le problème est que.... je n'ai plus d'auto pour en profiter !.

Comme presque tous les enfants de mon âge, je dormais avec un ourson en peluche avec qui je me sentais en sécurité pour traverser la nuit en lui faisant partager mon oreiller. Pour moi, celui du livre et le nounours que je serrais sur moi ne faisaient qu'un. Et veillais à ce qu'il ne m'abandonne pas.
Mais pourquoi cette introduction enfantine? Parce-que Mish-Mish a disparu.

 

                          Encore ce fichu flash !  Je t'ai pourtant dit que je n'aime pas être photographié !

5769_0394.jpg

 

Mish-Mish est le nom hébreu (משמש ) de l'abricot, ce fruit à la peau de satin, qui sert de prénom à un chaton de la même couleur de fourrure. Mish-Mish a bien grandi en appartement, couchant çà et là sur le fauteuil le plus confortable, ou dans son panier rembourré, goûtant de temps à autres aux feuilles sucrées de la Stévia qui pousse généreusement dans la potiche du balcon et même se vautrant sur la jardinière des plantes aromatiques destinées à la cuisine bio !.

Ma fille est affolée. Après enquête, le Chat qui se promenait sur le palier avait été chassé d'un coup de pied par un nouveau voisin qui le croyait étranger à la maison. Et le pistage du félin a commencé méthodiquement. Cette bête cajolée et ne s'étant jamais mesurée à des problèmes d'existence, avait du perdre le sens et l'habileté de la chasse pour subsister, ayant reçu deux fois par jour sa ration de croquettes vitaminées ! Avec une coupelle d'eau fraîche pour y tremper sa langue râpeuse.

Certes un chat après une fugue revient presque toujours sur ses pas, le ventre creux et le poil en bataille.

 

 

  J'ai un peu trop déjeuné !

  https://mail.google.com/mail/?ui=2&ik=ea0662ab77&view=att&th=1296f27ae89207ec&attid=0.1&disp=inline&realattid=f_gav0ex2e0&zw

 

 

Mais là, c'était beaucoup grave, Mish-Mish avait été jeté iniquement dans la rue contre sa volonté et ne devait pas comprendre ce revirement dans sa vie si calme . Il ne connaissait rien du quartier puisque il fut recueilli tout petit avec une patte blessée, à quelques kilomètres de là. En plus il avait outre les dangers de la rue, à faire face à la mafia de matous qui tenaient le haut du trottoir, et les refuges verdoyants des buissons et les bons endroits pour surveiller les poubelles.

Tout en patrouillant, nous avons semé sur les murettes, près des portails, dans les passages, des croquettes dont il est friand. Les jambes fatiguées par les allées et venues par la grosse chaleur, je suis retourné chez-moi. Alors ma fille a décidé d'imprimer grâce à son ordinateur, une photo du disparu avec son adresse. Elle est allée coller ces affichettes aux troncs des Ficus du quartier, dans l'espoir qu'un ami des bêtes aurait croisé un chat errant de couleur rousse.

 

https://mail.google.com/mail/?ui=2&ik=ea0662ab77&view=att&th=129b75be1165b15a&attid=0.1&disp=inline&realattid=f_gbf3zgng0&zw

 

                          Ce Ficus est très âgé, ses racines plongent profondément dans l'Histoire de Tel-Aviv.

      

Moi j'ai cherché dans internet combien de temps pouvait survivre un chat privé de nourriture et surtout d'eau. Son espérance de vie est au mieux de huit jours. Malheureusement il faisait alors une chaleur torride, et le ciel opaque nous apportait des poussières desséchants les narines.
De bonnes âmes téléphonaient pour signaler...un chat roux dans leurs parages et ma fille a couru partout vérifier ces informations sans résultat. Nous sommes allés même jusqu'au refuge municipal, où chaque bête recueillie errante est capturée et enregistrée sur ordinateur avec l'adresse et le jour du ramassage. A ma fille angoissée, le vétérinaire a précisé que les animaux n'étaient pas automatiquement piqués à mort après un certain temps, mais envoyés à la Société Protectrice des Animaux. Ce fut un réel soulagement, et je l'aurai embrassé même d'avoir menti, mais toujours rien de Mish-Mish. J'avoue que ma nuit fut agitée. J'imaginais le chat errant et assoiffé, épuisé par ses marches inutiles, et surtout j'étais terrifié à l'idée qu'il pouvait rencontrer un chien sans laisse férocement anti-chat. Car un jour que je n'oublierai jamais, sous mes yeux impuissants un chien qui devançait sa maîtresse a subitement bondi sur un chat trop confiant en son prochain et lui a broyé le dos. Pendant une minute j'ai assisté à son agonie, la pauvre bête essayant de ramper, l'échine brisée avant de se raidir définitivement. Je souffrais à tel point de mes inquiétudes, que je me mis à souhaiter que le mieux pourrait être que Mish-Mish soit déjà mort d'un accident. Car s'il avait été volé, la récompense affichée aurait déjà du porter ses fruits. J'envisageais au mieux une fugue avec une Belle de Nuit aux yeux verts rencontrée  sur le trottoir, ou bien une visite dans un cabaret à l'affiche alléchante .


                                                                                      Cabaret

8910

Mais j'essayais de me raisonner, et de reprendre mes esprits, en me disant lâchement qu'après tout il ne s'agissait que d'un chat de gouttière, né d'un croisement au clair de lune, dans un quartier sans lettres de noblesse.
Mais à chacune de mes visites il venait se blottir sur mes genoux, me léchait la main, et prenait la meilleure position pour faire un somme en ronronnant de plaisir quand je lui caressais le nez !

 

  (Ça c'est un autre jeune locataire qui a bien voulu prêter son concours pour l'illustration ! )

  https://mail.google.com/mail/?ui=2&ik=ea0662ab77&view=att&th=1296f16919708d97&attid=0.1&disp=inline&realattid=f_gav00hob0&zw

 

 

 

Mish-Mish répond-moi, dans quel appartement es-tu enfermé, es-tu tombé dans une bouche d'égout ? Où gis-tu blessé, assoiffé et affamé, caché dans un recoin ? J'imaginais le pire en pensant que peut-etre grimpé dans une poubelle pour la visiter comme un clochard, il avait été déversé  dans le camion de nettoiement et de là conduit à la décharge publique, hors de la ville, paradis des rats  des serpents et des corbeaux.
J'ai même essayé même de me concentrer dans un silence total pour essayer d'entrer en contact par télépathie avec ce félin miniature démuni de ...portable ! Il ne me restait plus qu'à implorer la protection de Baset l'Égyptienne Déesse des Chats devant sa statuette, mais sans résultat.

 

                                                                              La Déesse Baset

large-cat-golden-scarab-big

 

J'étais prêt à tous les paganismes qui pourraient aider à retrouver ce chat en danger et à mettre fin à notre angoisse. Nous pensâmes mettre un message S.O.S. dans les boites aux lettres, mais qui risquait de passer inaperçu vu la quantité quotidienne de billets publicitaires qui les bourrent. Et même j'envisageais de mobiliser un groupe d'enfants pour ratisser la région, comme dans les livres pour la jeunesse...Après huit jours de torture, je commençais à parler de Mish-Mish qu'au passé pour nous habituer à la triste réalité, tout en regardant ses photos.
L'exercice de Défense Passive qui avait eu lieu cette semaine n'était pas fait pour arranger les choses. Un vétérinaire à la radio avait précisé de bien tenir nos petits amis à quatre pattes chez eux, car le hululement puissant des sirènes les effrayent (autant que nous !) à cause de leur ouïe sensible  et la peur fait alors qu'ils s'échappent dans toutes les directions.
Tout en explorant le quartier, je scrutais aussi les branches d'arbres touffues, car  le chat est un excellent grimpeur avec ses griffes pour essayer d'atteindre un nid. Mais quelquefois il ne sait plus comment redescendre, surtout que Mish-Mish n'était pas du tout sportif, ses escalades à la maison n'ayant pas dépassé le haut du frigidaire !

 

                                                                        Dernière-minute !

 

Je ne voudrais pas vous tenir plus longtemps en haleine. De toutes les façons je n'aurai pas écrit ce récit s'il avait fini tristement. Comme dans les Contes à l'heureuse fin, ma fille qui ne désarmait pas dans sa recherche et n'hésita pas à fouiller les mêmes endroits et à revenir sur ses pas, aperçut une boule rousse recroquevillée sous un buisson dans une arrière-cour, exhaussée et miaulant faiblement mais vivante. Mish-Mish était sauvé, mais nous aussi de cette semaine angoissante.

Depuis je regarde d'un autre oeil ces bêtes attachantes que je vois des fois attendant devant le portail de la maison de leurs maîtres que quelqu'un veuille bien l'ouvrir.

 

                                                               Moi je suis  fatigué d'attendre dehors !                                       

                                                                (Illustration de la blogosphère féline)

Chat

 

  Note: avant son escapade ce chat pesait 5.5.kg. Pesé à son retour au bercail il a accusé une perte de près d'un kg ce qui est énorme: sans doute due à la déshydratation pendant ces huit jours. Il s'est rapidement remis de son aventure (nous aussi !) et vous envoie son coup de langue le plus affectueux.

J'ai appris aussi à regarder avec des yeux nouveaux , et non sans un  serrement  de  coeur, les affichettes qui appellent au secours  des chiens ou des chats perdus sans collier.

 

*GPS : Global Positioning System, qui vous indique d'une voix neutre le meilleur chemin pour arriver à votre destination ,( sauf au Paradis !)..

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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 08:54

 

 

 


                          Mon parc sans voix

C'était celui situé sur les hauts d'Alger, en fin de la rue Michelet, juste avant d'arriver au Palais d'Été du Gouverneur. Et pour  moi qui toujours ai habité chez mes parents au pied de cet amphithéâtre qui enlaçait notre ville, face à la Gare de marchandise de l'Agha, et près du Port, c'était une longue promenade du Jeudi que je faisais avec plaisir en pensant aux prémices des joies qui m'y attendaient. Pour me reposer de la rue pentue, je prévoyais le coté le plus propice du trottoir à emprunter pour m'arrêter devant les différentes vitrines de jouets. Je faisais ainsi des escales calculées qui me permettaient tout en rêvant devant les panoplies enfantines, les autos de Dynky-Toys, pistolet à amorces Solido ou canot Jep à moteur à ressort, de reprendre mon souffle qui d'ailleurs se faisait plus régulier avec la qualité de l'air au fur et à mesure que je m'approchais du Parc de Galland. D'ailleurs la pollution n'existait pratiquement pas car les transports en commun, tramways et trolleys étaient électrifiés. Cette magnifique rue historique(1) qui prenait sa source près de la Grande Poste était bordée d'immeubles d'abord anciens et de plus en plus modernes après les tournants, mais tous d'apparence très bourgeoises, remarquablement dessinés avec des balcons à  ferronneries et moulures dont les avaient doté les architectes mais libérés des arcades trop dispendieuses du style haussmanien du début du siècle. Les moellons avaient fait place au béton qui avait permis aux immeubles de s'élancer en hauteur, et pour les tous derniers, comme le Lafayette à la conquête du ciel. Cette promenade que j'avais faite accompagné de ma mère dans mes jeunes annéees, je la faisais cette fois seul à l'âge idiot du temps du Lycée, quand bien même ce n'était pas un Jeudi ! Car cette voie royale où déambulait la jeunesse insoucieuse toujours en chasse comme de jeunes chiens, attirait les élèves du Lycée de Garçons comme une naïade du fond de la mer. Je trouvais toujours une astuce pour persuader le brave cerbère du Lycée de m'ouvrir le lourd portail vitré en pleines études, pour m'échapper de ce carcan que fut pour moi cet établissement célèbre et pour d'autres un tremplin brillant dans la vie. Pour les sauver du jour où ils devaient rendre leur traduction de Version Latine, la Librairie Ferraris possédait sur ses rayons dans un recoin sombre des fascicules de la Collection Garnier, où Sénèque, Cicéron et Caesar attendaient sans contre-sens et traduits en excellent français, les mauvais élèves dont moi, bien-sur. J'avoue que je me livrais avec honte à ce commerce, tout en prenant un air détaché en demandant ces livrets à la vendeuse, évitant ses yeux comme si elle allait me dénoncer à mon professeur d'humanités. Je me souviens lors de mon Baccalauréat, que mon précieux dictionnaire Gaffiot m'avait livré traduites deux phrases clefs qui m'avaient sauvé, car j'étais devenu plus habile à feuilleter dans ses pages, qu'à essayer de réfléchir calmement. Mais tout faillit mal tourner à l'examen, parce que mon voisin derrière moi, paniqué, ne cessait de me tirer la chemise pour obtenir mon aide, à tel point qu'à la fin pour m'en débarrasser je lui refilais mon brouillon entre deux rondes du surveillant, au risque de voir mon examen annulé. J'avais du étudier le latin, parce que mon grand-frère naturellement l'étudia, suivant l'exemple brillant de mon père, et de mon Grand-Père, comme si les vocations étaient héréditaires.....Pourtant je dois préciser que j'ai passé plus d'heures nocturnes devant mes versions que n'importe qui au monde. Car j'avais déduit que puisque mes crises d'asthme se déclaraient lorsque je m'endormais dans mon lit, je pouvais les tromper en restant éveillé ! Ma tactique n'était pas si mauvaise. Penché sur ma version, un coude sur mon dictionnaire, à la lueur de la lampe de bureau j'essayais de m'évader dans la Guerre des Gaules et quelques fois mon stratagème réussissait mais alors, à l'aube quand Alger se dégageait de la nuit pour passer au rose il fallait me préparer pour aller au Lycée....Je revois encore ce Gaffiot à la couverture de toile rougeâtre très  lourd et trop volumineux pour entrer dans mon cartable. Je dois quand-même  lui rendre grâce, car il fut un prétexte pour aider ma jolie cousine à porter le sien dans les escaliers de la rue Tirman jusqu'au Lycée de filles Delacroix, lorsque elle venait déjeuner à la maison. Mais voila que je me suis bien éloigné de mon sujet principal, n'ayant pas suivi les bons conseils de mon excellent  professeur qui nous enseignait de construire un plan bien structuré, avant de nous jeter comme des aventuriers sur les feuilles doubles(2)
Mais moi je suis né brouillon, impulsif et je laisse toujours courir ma plume comme un chiot sans laisse.
Si j'écris ces lignes, c'est un peu pour me replonger dans mes années heureuses lorsqu'en fin je voyais de loin les grandes grilles somptueuses du Parc. Et chaque fois devant le portail la présence du même marchand de cacahuètes me rassurait sur la réussite de mon après-midi et les prémices de mes joies.  Il se tenait adossé à la murette, son étal déployé sur un pliant. Il n'avait pas d'âge, et son visage était de la couleur bistre de ses vêtements. Son bonnet aux dessins kabyles cachait son crane plus que ne le protégeait du soleil dont il n'avait plus rien à craindre. Il se redressait à mon approche, avec un sourire épanoui sous sa moustache blanchie, et de ses mains ridées mélangeait le tas d'arachides salées chauffées au soleil. Son étal était quadrillé de petites cloisons pour les biblis enrobés de sucre glacé ou nature et les cacahuètes entières avec leur écorce fibreuse pour les singes, ou celles décortiquées, dorées au four et granulées de sel que je préférais. Et sous le pliant un sachet d'où dépassaient des journaux(3)
déjà coupés en carrés pour confectionner les cornets.  Il connaissait mes goûts et à la vue de la pièce blanche que j'extirpais de ma culotte courte, humectait ses doigts et en un tour de main faisait du papier journal un cornet qu'il emplissait de ces merveilles qui allaient  croquer sous mes dents et brûler mon palais.


1947 FRANCE (TWO) 2 FRANCS COIN - VERY NICE! FREE SHIP!

                                                   Pièce en alliage d'aluminium!


A cette époque, je n'étais pas très préoccupé par les conditions d'hygiène et mes yeux ne s'appesantissaient pas sur des ongles en deuil. D'ailleurs le généreux soleil était le meilleur  stérilisateur !

 La taille des  cornets, qui n'était pas déposée au Laboratoire des Poids et Mesures de la République variait avec les marchands, mais de toutes les façons ne pouvaient jamais être remplis à cause du fond conique et du papier replié pour l'obturer. Je devais donc gérer ma promenade avec cette évidence en ne sortant précautionneusement qu'une cacahuète une à une pour la savourer, mais chaque fois c'était la même déception quand j'atteignais trop vite la base pointue  avec ses épluchures et grains de sel.
Alors une fois je décidais de ne pas prendre le tram pour redescendre en ville et transformais cette économie en dépense pour acquérir une autre provision de cacahuètes, que je divisais en deux, la première pour grimper jusqu'au Grand Bassin situé au delà de la colline, et l'autre pour agrémenter mon retour à pieds chez moi.  
Comme j'aurai tant voulu illustrer ce souvenir avec une photo de mon ami le marchand ! J'ai du me rabattre sur un beau dessin d'un vendeur...chinois ! En fait, je ne suis pas très loin de l'actualité car depuis des années les Chinois ont envahi l'Algérie, la main d'oeuvre locale ne semblant pas suffisante (?!), et comme souvent les Fils du Ciel ne sont rebutés par aucune tâche pour envoyer un peu d'argent au pays.

  La Bonté n'a pas de frontière: cet attentionné marchand qui vide la mesure du gobelet dans les mains de la fillette me rappelle mon ami du Parc de Galland.

 

 

Le-Marchand-de-Cacahuetes.jpg

 

Une rare vue d'un coin du Parc.

Cette carte postale est colorée à la main, mais n'en n'est pas moins émouvante pour moi. Depuis des constructions sauvages sont parties à l'assaut de la colline et ont étouffé le paysage .

  

 

 

 

J'aimais fouler de mes sandales les aiguilles de pins sèches. Je récoltais la résine scintillante qui suppurait de l'écorce fendillée du tronc dans une boite d'allumette  pour en garder l'odeur jusqu'à la maison. Parfois je la garnissais aussi d'un beau scarabée noir de l'espèce de celle qui rebute même les grandes personnes, mais j'aimais le laisser se promener sur mon bras qu'il chatouillait. J'admirais la force herculéenne de ce bousier qui poussait devant lui comme un Caterpillar(4) sa boule où il allait pondre ses oeufs.

 

Souvent une colonne de chenilles arpenteuses  toutes velues et annelées me fermait le chemin vers l'enclos des Gazelles sahariennes et je devais faire un détour car notre Prof de Sciences Naturelles, Mozziconacci nous avait enseigné que leur contact irritait la peau.

Les biches gracieuses et peu craintives tout au long des années passées près des enfants partageaient le sol sableux de l'enclos avec des tortues énormes qui avaient du connaître le temps des Califes. Et les pigeons au col mordoré venaient picoter les miettes des tranches de pain que les enfants offraient aux lèvres veloutées des gazelles à travers les larges mailles du grillage.

Je restais de longs moments à écouter le roucoulement des ramiers dans leurs pigeonniers, et à attendre le déplacement hésitant d'une tortue, seule l'odeur forte des petites billes noires que laissaient sur leur passage les Gazelles en agitant leur pompon blanc m'obligeait à me faire abandonner ce petit paradis .

Il me restait alors à explorer la petite fontaine ou j'éteignais le feu de ma bouche . L'eau fraiche coulait dans un bassin minuscule tout moussu où sautaient à mon approche de gracieuses Rainettes vertes comme les feuilles de nénuphar. Les têtards que j'essayais de capturer glissaient de mes doigts plongés dans l'eau glauque. Pour la grenouille, je ne pouvais que rêver de la ramener à la maison, tant elle était agile . Heureusement pour elle, car un lavabo, si rempli d'eau claire soit-il, n'est pas le meilleur endroit pour vivre.... 

                                         

Ce superbe cliché du kiosque est de Tindi, extrait de Flickr.
 

 

 

 

Dominant le grand bassin, une construction de forme orientale avec une curieuse coupole à pans coupés et des colonnes torsadées, avait été construite pour protéger les visiteurs en cas d'ondée. Un grand espace qui restait frais pendant la période estivale. Les murs couverts de faïences et les carrelages amplifiait nos voix aiguës quand nous y jouions aux Quatre Coins. Sur cette photo récente je relève avec tristesse les dégâts qui défigurent ce kiosque. Les colonnes n'étaient pas barbouillées de cette hideuse peinture marron, les ronces n'envahissaient la façade. Le toit comme les murs n'étaient pas couvert de moisissure. Les arceaux des plates-bandes étaient soigneusement peints en vert bouteille comme les chaises pliantes.

Partout le sol était asphalté et net et permettait aux tireurs de billes les meilleurs effets, sans dépasser les limites du serpentin tracé à la craie empruntée au tableau noir....Je n'avais que des billes brunes en terre cuite car je perdais régulièrement mes agates. "Pas bonne échappe" ! criais-je en vain quand ma bille folle sortait du chemin imposé. Serrant la bille lisse entre mon pouce et l'index, la main tournée vers le sol, debout ou à genoux, j'essayais mais en vain d'imiter mes petits amis qui avaient l'avantage sur moi d'habiter près du parc.

Des voyageurs de retour d'Ifrikyia m'ont précisé que le triangle métallique de l'horloge solaire avait disparu de sa table de marbre. Quant au grand bassin elliptique au fond décoré de mosaïques qui dans ses beaux jours était sillonné de petites voiles blanches, il était aussi sec qu'un sarment de vigne. Des fameux canons, souvenirs de la Grande Guerre, il ne restait que les sillons où s'étaient enfoncée les roues de bois ferrées. La cage aux Guenons est vide m'a t'on dit, comme la volière du Perroquet au jabot jaune et longues plumes rouges et bleues que jamais je n'avais manquer de visiter amoureusement avant de sortir du parc. Le fantôme(5) du Gardien "Savate" continue j'en suis sur à traîner sa patte folle dans les allées, abrité du chaud et du froid dans son éternelle pèlerine.

   

Je peux me déplacer les yeux fermés et encore aujourd'hui dans ce jardin sans en oublier le moindre recoin , les moindres odeurs, et ses bruits familiers comme ceux des jets d'eaux ou des chaises pliantes en fer qui s'entrechoquaient quand la vieille femme les sortait de la remise, les cris des enfants qui se poursuivaient jusqu'à en perdre haleine, et les battements d'ailes des pigeons effrayés par leur course, le grincement des poussettes et le babillages des bébés. Mais ce ne sont que des illusions sonores .

Je n'arrive pas à reconstituer dans ce paysage la voix de ma mère quand elle me rappelait patiemment près d'elle, pour mesurer sur moi la progression du lainage qu'elle tricotait pendant ces après-midi insouciants. Pourtant je crois sentir encore la chaleur de ses mains et les aiguilles à tricoter sur ma poitrine. Un point à l'envers, un point à l'endroit.... et comme je m'amusais avec la pelote de laine, maintenant je me prends à débobiner le passé....

Bon, je vous promet de ne plus radoter.. jusqu'à la prochaine occasion indépendante de ma volonté.

 

Notes: 

  (1) Historique ? : Elle était le prolongement naturel de la rue d'Isly qui elle-même continuait la percée de la rue Bab-Azoun originaire de la basse-casbah. A l'échelle de l'horloge de l'Algérie coloniale qui avait alors à peine plus d'un siècle cette voie royale était comme un fleuve alimenté par les rues affluentes descendantes des hauteurs et charriait déjà une grande partie de l'Histoire mouvementée de notre pays! La Résistance (Famille José Aboulker) qui permit le succès du Débarquement des Alliés en 1942 y avait sa cache,  tout comme 20 ans plus tard l'émetteur clandestin de l'O.A.S. sur le plus haut immeuble, le Lafayette. Un jour que nous redescendions en famille d'une longue promenade, une terrible explosion secoua le quartier, et retomba devant nous une aile déchiquetée d'une voiture piégée par les fellaghas...Un Dimanche qui se terminait mal, précédé et  suivi de journées non moins sanglantes.

(2) La veille de la rentrée scolaire nous allions, mon grand-frère et moi, à la Librairie Relin, rue Dumont-D'Urville, acquérir dans cette célèbre papeterie, ces rames de feuilles lignées qui nous approvisionneraient toute l'année. Ce choix était chaque fois un vrai cérémonial et aussi un enchantement devant l'abondance d'articles scolaires exposés. Le magasin embaumait de l'odeur mélangée de papier,  de colle et d'encre d'imprimerie des livres neufs. Pour moi ces feuilles servaient le plus souvent de support pour mes dessins qui inévitablement accompagnaient mes devoirs inachevés.

 

(3)     Sur les cornets de papier-journal :
L'écrivain marocain Khair-Edine raconte dans ses souvenirs:

"Disons que j'ai commencé à écrire en classe de 5ème secondaire (...). Je publiais dans la Vigie marocaine, il y avait même des professeurs qui m'encourageaient mais la famille était contre (...). J'étais plutôt fort en sciences et en français, nul en arabe, sauf en poésie. J'ai même écrit des tragédies que mon père a vendues à des marchands de cacahuètes qui en ont fait des cornets... "


(4) Carterpillar : firme américaine de très puissant tracteurs.


(5)Les canons alignés près du Musée Franchet d'Esperey nous ont vu et entendu jouer à la guerre en culotte courte. Un rare témoignage photographique de nos jeux par J.P. Lang que je remercie:

 

 

012

 "Les fameux canons du parc de Galland. Moi a gauche sur cette photo, mon frère Eugène, à droite. Tous les enfants ayant fréquenté ce parc se souviennent j'en suis certain,des canons, des bassins, du perroquet, de la gazelle, et du gardien Monsieur Sanchis ou Sanchize.
Il discutait de bons moments avec mon Père et j'ai son image devant mes yeux. A chaque visite, lorsque nous approchions de la cage de la gazelle, je demandais à mon Père une cigarette, non pour la fumer, mais pour la donner à la gazelle. Elle en était friande. Que de souvenirs.Amitiés de Provence.
J.P.Lang.
{1945 1962 à Alger Plateau Sauliére,rue de l' Abbé Grégoire Face entrée de l'hôpital Mustapha.)"
Aujourd'hui:

Les photos en couleurs de ce Parc datent souvent d'après notre départ. Elles fleurissent sur internet, mais représentent mal mes souvenirs. Les bâtis sont défigurés par le temps et surtout par la longue négligence locale. Des constructions diverses ont disparu ou sont repeintes de couleurs criardes qui blessent ma mémoire visuelle, et la flore et la faune sont en deuil. Témoin ce billet algérien:
http://www.latribune-online.com/national/16099.html




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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 13:11

 

 

  L'agent Numéro 64


Introduction.
Le jardin littéraire de mon père poussait dans la bibliothèque du salon, réservée aux beaux livres du bibliophile averti qu'il était.
Une série de volumes de l'édition "Au Pot Cassé" me charmait par les vignettes des Ex-Libris qui les décoraient. Mais je me souviens surtout d'un Anatole France (1844-1924), à la couverture recouverte de papier cristal jauni et aux pages "pur-vélin" non coupées.     

                                                    Anatole France par Steinlen

Anatole France, par T.A. Steinlein

 C'est ainsi que je lu "Le Petit Pierre", autant  que me le permettaient les pages pliées !. Anatole France, mon père le précisait souvent, fut un des rares dreyfusards et qui même rendit sa Légion d'Honneur par solidarité avec Emile Zola lorsque celui-ci fut à son tour poursuivi en justice après le fameux "J'accuse" publié dans l'Aurore contre les calomnies des nationalistes. Ces jours-ci j'ai relu une fois de plus l'immortel "Crainquebille", sur internet, mais sans ses illustrations originales de Steinlen. En flânant à mon clavier j'ai par chance croisé l'oeuvre d'un lithographe tchèque au talent remarquable. Cet Artiste Peintre Tavik Frantisek Simon* (1877-1942) passa une partie de sa jeunesse à Paris et grava à l'eau forte des paysages parisiens dont je me suis servi pour illustrer des passages de Crainquebille. Et bien sur le génie de Daumier ne pouvait être absent du Tribunal. Voici cette oeuvre sublime :

 

                                                                              Crainquebille

 

I DE LA MAJESTÉ DES LOIS


La majesté de la justice réside tout entière dans chaque sentence rendue par le juge au nom du peuple souverain. Jérôme Crainquebille, marchand ambulant, connut combien la loi est auguste, quand il fut traduit en police correctionnelle pour outrage à un agent de la force publique. Ayant pris place, dans la salle magnifique et sombre, sur le banc des accusés, il vit les juges, les greffiers, les avocats en robe, l'huissier portant la chaîne, les gendarmes et, derrière une cloison, les têtes nues des spectateurs silencieux. Et il se vit lui-même assis sur un siège élevé, comme si de paraître devant des magistrats l'accusé lui-même en recevait un funeste honneur. Au fond de la salle, entre les deux assesseurs, M. le président Bourriche siégeait. Les palmes d'officier d'académie étaient attachées sur sa poitrine.

 

                                                         Le Prétoire

 

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Un buste de la République et un Christ en croix surmontaient le prétoire, en sorte que toutes les lois divines et humaines étaient suspendues sur la tête de Crainquebille. Il en conçut une juste terreur. N'ayant point l'esprit philosophique, il ne se demanda pas ce que voulaient dire ce buste et ce crucifix et il ne rechercha pas si Jésus et Marianne, au Palais, s'accordaient ensemble. C'était pourtant matière à réflexion, car enfin la doctrine pontificale et le droit canon sont opposés, sur bien des points, à la Constitution de la République et au Code civil. Les Décrétales n'ont point été abolies, qu'on sache. L'Église du Christ enseigne comme autrefois que seuls sont légitimes les pouvoirs auxquels elle a donné l'investiture. Or, la République française prétend encore ne pas relever de la puissance pontificale. Crainquebille pouvait dire avec quelque raison : "Messieurs les juges, le président Loubet n'étant pas oint, ce Christ, pendu sur vos têtes, vous récuse par l'organe des conciles et des papes. Ou il est ici pour vous rappeler les droits de l'Église, qui infirment les vôtres, ou sa présence n'a aucune signification raisonnable." A quoi le président Bourriche aurait peut-être répondu : "Inculpé Crainquebille, les rois de France ont toujours été brouillés avec le pape. Guillaume de Nogaret fut excommunié et ne se démit pas de ses charges pour si peu. Le Christ du prétoire n'est pas le Christ de Grégoire VII et de Boniface VIII. C'est, si vous voulez, le Christ de l'Évangile, qui ne savait pas un mot de droit canon et n'avait jamais entendu parler des sacrées Décrétales." Alors il était loisible à Crainquebille de répondre : "Le Christ de l'Évangile était un bousingot. De plus, il subit une condamnation que, depuis dix-neuf cents ans, tous les peuples chrétiens considèrent comme une grave erreur judiciaire. Je vous défie bien, monsieur le président, de me condamner, en son nom, seulement à quarante-huit heures de prison." Mais Crainquebille ne se livrait à aucune considération historique, politique ou sociale. Il demeurait dans l'étonnement. L'appareil dont il était environné lui faisait concevoir une haute idée de la justice. Pénétré de respect, submergé d'épouvante, il était prêt à s'en rapporter aux juges sur sa propre culpabilité. Dans sa conscience, il ne se croyait pas criminel ; mais il sentait combien c'est peu que la conscience d'un marchand de légumes devant les symboles de la loi et les ministres de la vindicte sociale. Déjà son avocat l'avait à demi persuadé qu'il n'était pas innocent. Une instruction sommaire et rapide avait relevé les charges qui pesaient sur lui.


II L'AVENTURE DE CRAINQUEBILLE


Jérôme Crainquebille, marchand des quatre-saisons, allait par la ville, poussant sa petite voiture et criant : Des choux, des navets, des carottes ! Et, quand il avait des poireaux, il criait : Bottes d'asperges ! parce que les poireaux sont les asperges du pauvre.

 

                                                                    Marchand des quatre-saisons

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Or, le 20 octobre, à l'heure de midi, comme il descendait la rue Montmartre, Mme Bayard, la cordonnière A l'Ange gardien, sortit de sa boutique et s'approcha de la voiture légumière. Soulevant dédaigneusement une botte de poireaux : "Ils ne sont guère beaux, vos poireaux. Combien la botte ? -- Quinze sous, la bourgeoise. Y a pas meilleur. -- Quinze sous, trois mauvais poireaux ?" Et elle rejeta la botte dans la charrette, avec un geste de dégoût. C'est alors que l'agent 64 survint et dit à Crainquebille : "Circulez !" Crainquebille, depuis cinquante ans, circulait du matin au soir. Un tel ordre lui sembla légitime et conforme à la nature des choses. Tout disposé à y obéir, il pressa la bourgeoise de prendre ce qui était à sa convenance. "Faut encore que je choisisse la marchandise", répondit aigrement la cordonnière. Et elle tâta de nouveau toutes les bottes de poireaux, puis elle garda celle qui lui parut la plus belle et elle la tint contre son sein comme les saintes, dans les tableaux d'église, pressent sur leur poitrine la palme triomphale. "Je vas vous donner quatorze sous. C'est bien assez. Et encore il faut que j'aille les chercher dans la boutique, parce que je ne les ai pas sur moi." Et, tenant ses poireaux embrassés, elle rentra dans la cordonnerie où une cliente, portant un enfant, l'avait précédée. A ce moment, l'agent 64 dit pour la deuxième fois à Crainquebille : "Circulez ! -- J'attends mon argent, répondit Crainquebille. -- Je ne vous dis pas d'attendre votre argent ; je vous dis de circuler", reprit l'agent avec fermeté. Cependant la cordonnière, dans sa boutique, essayait des souliers bleus à un enfant de dix-huit mois dont la mère était pressée. Et les têtes vertes des poireaux reposaient sur le comptoir. Depuis un demi-siècle qu'il poussait sa voiture dans les rues, Crainquebille avait appris à obéir aux représentants de l'autorité. Mais il se trouvait cette fois dans une situation particulière, entre un devoir et un droit. Il n'avait pas l'esprit juridique. Il ne comprit pas que la jouissance d'un droit individuel ne le dispensait pas d'accomplir un devoir social. Il considéra trop son droit qui était de recevoir quatorze sous, et il ne s'attacha pas assez à son devoir qui était de pousser sa voiture et d'aller plus avant et toujours plus avant. Il demeura. Pour la troisième fois, l'agent 64, tranquille et sans colère, lui donna l'ordre de circuler. Contrairement à la coutume du brigadier Montauciel, qui menace sans cesse et ne sévit jamais, l'agent 64 est sobre d'avertissements et prompt à verbaliser. Tel est son caractère. Bien qu'un peu sournois, c'est un excellent serviteur et un loyal soldat. Le courage d'un lion et la douceur d'un enfant. Il ne connaît que sa consigne. "Vous n'entendez donc pas, quand je vous dis de circuler !" Crainquebille avait de rester en place une raison trop considérable à ses yeux pour qu'il ne la crût pas suffisante. Il l'exposa simplement et sans art : "Nom de nom ! puisque je vous dis que j'attends mon argent." L'agent 64 se contenta de répondre : "Voulez-vous que je vous f... une contravention ? Si vous le voulez, vous n'avez qu'à le dire."

 

                                                                  Contravention !

  14366                                                        ( L'agent 64, Illustration de Timar )


En entendant ces paroles, Crainquebille haussa lentement les épaules et coula sur l'agent un regard douloureux qu'il éleva ensuite vers le ciel. Et ce regard disait : "Que Dieu me voie ! Suis-je un contempteur des lois ? Est-ce que je me ris des décrets et des ordonnances qui régissent mon état ambulatoire ? A cinq heures du matin, j'étais sur le carreau des Halles. Depuis sept heures, je me brûle les mains à mes brancards en criant : Des choux, des navets, des carottes ! J'ai soixante ans sonnés. Je suis las. Et vous me demandez si je lève le drapeau noir de la révolte. Vous vous moquez et votre raillerie est cruelle." Soit que l'expression de ce regard lui eût échappé, soit qu'il n'y trouvât pas une excuse à la désobéissance, l'agent demanda d'une voix brève et rude si c'était compris. Or, en ce moment précis, l'embarras des voitures était extrême dans la rue Montmartre. Les fiacres, les haquets, les tapissières, les omnibus, les camions, pressés les uns contre les autres, semblaient indissolublement joints et assemblés. Et sur leur immobilité frémissante s'élevaient des jurons et des cris. Les cochers de fiacre échangeaient de loin, et lentement, avec les garçons bouchers des injures héroïques, et les conducteurs d'omnibus, considérant Crainquebille comme la cause de l'embarras, l'appelaient "sale poireau". Cependant sur le trottoir, des curieux se pressaient, attentifs à la querelle. Et l'agent, se voyant observé, ne songea plus qu'à faire montre de son autorité. "C'est bon", dit-il. Et il tira de sa poche un calepin crasseux et un crayon très court. Crainquebille suivait son idée et obéissait à une force intérieure. D'ailleurs il lui était impossible maintenant d'avancer ou de reculer. La roue de sa charrette était malheureusement prise dans la roue d'une voiture de laitier. Il s'écria en s'arrachant les cheveux sous sa casquette : "Mais, puisque je vous dis que j'attends mon argent ! C'est-il pas malheureux ! Misère de misère ! Bon sang de bon sang !" Par ces propos, qui pourtant exprimaient moins la révolte que le désespoir, l'agent 64 se crut insulté. Et comme, pour lui, toute insulte revêtait nécessairement la forme traditionnelle, régulière, consacrée, rituelle et pour ainsi dire liturgique de "Mort aux vaches !" c'est sous cette forme que spontanément il recueillit et concréta dans son oreille les paroles du délinquant. "Ah ! vous avez dit : "Mort aux vaches !" C'est bon. Suivez-moi." Crainquebille, dans l'excès de la stupeur et de la détresse, regardait avec ses gros yeux brûlés du soleil l'agent 64, et de sa voix cassée, qui lui sortait tantôt de dessus la tête et tantôt de dessous les talons, s'écriait, les bras croisés sur sa blouse bleue : "J'ai dit : "Mort aux vaches"? Moi ?... Oh !" Cette arrestation fut accueillie par les rires des employés de commerce et des petits garçons. Elle contentait le goût que toutes les foules d'hommes éprouvent pour les spectacles ignobles et violents. Mais, s'étant frayé un passage à travers le cercle populaire, un vieillard très triste, vêtu de noir et coiffé d un chapeau de haute forme, s'approcha de l'agent et lui dit très doucement et très fermement, à voix basse : "Vous vous êtes mépris. Cet homme ne vous a pas insulté. -- Mêlez-vous de ce qui vous regarde", lui répondit l'agent, sans proférer de menaces, car il parlait à un homme proprement mis. Le vieillard insista avec beaucoup de calme et de ténacité. Et l'agent lui intima l'ordre de s'expliquer chez le commissaire. Cependant Crainquebille s'écriait : "Alors que j'ai dit : "Mort aux vaches !" Oh !..." Il prononçait ces paroles étonnées quand Mme Bayard, la cordonnière, vint à lui, les quatorze sous dans la main. Mais déjà l'agent 64 le tenait au collet, et Mme Bayard, pensant qu'on ne devait rien à un homme conduit au poste, mit les quatorze sous dans la poche de son tablier. Et, voyant tout à coup sa voiture en fourrière, sa liberté perdue, l'abîme sous ses pas et le soleil éteint, Crainquebille murmura : "Tout de même !..." Devant le commissaire, le vieillard déclara que, arrêté sur son chemin par un embarras de voitures, il avait été témoin de la scène, qu'il affirmait que l'agent n'avait pas été insulté, et qu'il s'était totalement mépris. Il donna ses noms et qualités : docteur David Matthieu, médecin en chef de l'hôpital Ambroise-Paré, officier de la Légion d'honneur. En d'autres temps, un tel témoignage aurait suffisamment éclairé le commissaire. Mais alors, en France, les savants étaient suspects. Crainquebille, dont l'arrestation fut maintenue, passa la nuit au violon et fut transféré, le matin, dans le panier à salade, au Dépôt.

 

                                                          L'arrestation.

 

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La prison ne lui parut ni douloureuse ni humiliante. Elle lui parut nécessaire. Ce qui le frappa en entrant ce fut la propreté des murs et du carrelage. Il dit : "Pour un endroit propre, c'est un endroit propre. Vrai de vrai ! On mangerait par terre." Laissé seul, il voulut tirer son escabeau, mais il s'aperçut qu'il était scellé au mur. Il en exprima tout haut sa surprise : "Quelle drôle d'idée ! Voilà une chose que j'aurais pas inventé, pour sûr." S'étant assis, il tourna ses pouces et demeura dans l'étonnement. Le silence et la solitude l'accablaient. Il s'ennuyait et il pensait avec inquiétude à sa voiture mise en fourrière encore toute chargée de choux, de carottes, de céleri, de mâche et de pissenlit. Et il se demandait anxieux : "Où qu'ils m'ont étouffé ma voiture ?"

                                                                                     La Prison.

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Le troisième jour, il reçut la visite de son avocat maître Lemerle, un des plus jeunes membres du barreau de Paris, président d'une des sections de la "Ligue de la Patrie française". Crainquebille essaya de lui conter son affaire, ce qui ne lui était pas facile, car il n'avait pas l'habitude de la parole. Peut-être s'en serait-il tiré pourtant, avec un peu d'aide. Mais son avocat secouait la tête d'un air méfiant à tout ce qu'il disait, et feuilletant des papiers, murmurait : "Hum ! hum ! je ne vois rien de tout cela au dossier..." Puis, avec un peu de fatigue, il dit en frisant sa moustache blonde : "Dans votre intérêt, il serait peut-être préférable d'avouer. Pour ma part, j'estime que votre système de dénégations absolues est d'une insigne maladresse." Et dès lors Crainquebille eût fait des aveux s'il avait su ce qu'il fallait avouer.


III CRAINQUEBILLE DEVANT LA JUSTICE


Le président Bourriche consacra six minutes pleines à l'interrogatoire de Crainquebille. Cet interrogatoire aurait apporté plus de lumière si l'accusé avait répondu aux questions qui lui étaient posées. Mais Crainquebille n'avait pas l'habitude de la discussion, et dans une telle compagnie le respect et l'effroi lui fermaient la bouche. Aussi gardait-il le silence, et le président faisait lui-même les réponses ; elles étaient accablantes. Il conclut : "Enfin, vous reconnaissez avoir dit : "Mort aux vaches !" -- J'ai dit : "Mort aux vaches !" parce que monsieur l'agent a dit : "Mort aux vaches !" Alors j'ai dit : "Mort aux vaches !" Il voulait faire entendre qu'étonné par l'imputation la plus imprévue, il avait, dans sa stupeur, répété les paroles étranges qu'on lui prêtait faussement et qu'il n'avait certes point prononcées. Il avait dit : "Mort aux vaches !" comme il eût dit : "Moi ! tenir des propos injurieux, l'avez-vous pu croire ?" M. le président Bourriche ne le prit pas ainsi.

 

                                         Vous reconnaissez avoir dit "Mort aux vaches!"

 

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"Prétendez-vous, dit-il, que l'agent a proféré ce cri le premier ?" Crainquebille renonça à s'expliquer. C'était trop difficile. "Vous n'insistez pas. Vous avez raison", dit le président. Et il fit appeler les témoins. L'agent 64, de son nom Bastien Matra, jura de dire la vérité et de ne rien dire que la vérité. Puis il déposa en ces termes : "Étant de service le 20 octobre, à l'heure de midi, je remarquai, dans la rue Montmartre, un individu qui me sembla être un vendeur ambulant et qui tenait sa charrette indûment arrêtée à la hauteur du numéro 328, ce qui occasionnait un encombrement de voitures. Je lui intimai par trois fois l'ordre de circuler, auquel il refusa d'obtempérer. Et sur ce que je l'avertis que j'allais verbaliser, il me répondit en criant : "Mort aux vaches !" ce qui me sembla être injurieux." Cette déposition, ferme et mesurée, fut écoutée avec une évidente faveur par le Tribunal. La défense avait cité madame Bayard, cordonnière, et M. David Matthieu, médecin en chef de l'hôpital Ambroise-Paré, officier de la Légion d'honneur. Madame Bayard n'avait rien vu ni entendu. Le docteur Matthieu se trouvait dans la foule assemblée autour de l'agent qui sommait le marchand de circuler. Sa déposition amena un incident. "J'ai été témoin de la scène, dit-il. J'ai remarqué que l'agent s'était mépris : il n'avait pas été insulté. Je m'approchai et lui en fis l'observation. L'agent maintint le marchand en état d'arrestation et m'invita à le suivre au commissariat. Ce que je fis. Je réitérai ma déclaration devant le commissaire. -- Vous pouvez vous asseoir, dit le président. Huissier, rappelez le témoin Matra. -- Matra, quand vous avez procédé à l'arrestation de l'accusé, monsieur le docteur Matthieu ne vous a-t-il pas fait observer que vous vous mépreniez ? -- C'est-à-dire, monsieur leOn parle bien à un chien. Pourquoi que vous me parlez pas ? Vous ouvrez jamais la bouche avez donc pas peur qu'elle pue ?"


IV APOLOGIE POUR M. LE PRÉSIDENT BOURRICHE


Quelques curieux et deux ou trois avocats quittèrent l'audience après la lecture de l'arrêt, quand déjà le greffier appelait une autre cause. Ceux qui sortaient ne faisaient point de réflexion sur l'affaire Crainquebille qui ne les avait guère intéressés, et à laquelle ils ne songeaient plus. Seul M. Jean Lermite, graveur à l'eau-forte, qui était venu d'aventure au Palais, méditait sur ce qu'il venait de voir et d'entendre. Passant son bras sur l'épaule de maître Joseph Aubarrée : "Ce dont il faut louer le président Bourriche, lui dit-il, c'est d'avoir su se défendre des vaines curiosités de l'esprit et se garder de cet orgueil intellectuel qui veut tout connaître. En opposant l'une à l'autre les dépositions contradictoires de l'agent Matra et du docteur David Matthieu, le juge serait entré dans une voie où l'on ne rencontre que le doute et l'incertitude. La méthode qui consiste à examiner les faits selon les règles de la critique est inconciliable avec la bonne administration de la justice. Si le magistrat avait l'imprudence de suivre cette méthode, ses jugements dépendraient de sa sagacité personnelle, qui le plus souvent est petite, et de l'infirmité humaine, qui est constante. Quelle en serait l'autorité ? On ne peut nier que la méthode historique est tout à fait impropre à lui procurer les certitudes dont il a besoin. Il suffit de rappeler l'aventure de Walter Raleigh. "Un jour que Walter Raleigh, enfermé à la Tour de Londres, travaillait, selon sa coutume, à la seconde partie de son Histoire du Monde, une rixe éclata sous sa fenêtre. Il alla regarder ces gens qui se querellaient, et quand il se remit au travail, il pensait les avoir très bien observés. Mais le lendemain, ayant parlé de cette affaire à un de ses amis qui y avait été présent et qui même y avait pris part, il fut contredit par cet ami sur tous les points. Réfléchissant alors à la difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le manuscrit de son histoire. "Si les juges avaient les mêmes scrupules que Sir Walter Raleigh, ils jetteraient au feu toutes leurs instructions. Et ils n'en ont pas le droit. Ce serait de leur part un déni de justice, un crime. Il faut renoncer à savoir, mais il ne faut pas renoncer à juger. Ceux qui veulent que les arrêts des tribunaux soient fondés sur la recherche méthodique des faits sont de dangereux sophistes et des ennemis perfides de la justice civile et de la justice militaire. Le président Bourriche a l'esprit trop juridique pour faire dépendre ses sentences de la raison et de la science dont les conclusions sont sujettes à d'éternelles disputes. Il les fonde sur des dogmes et les assied sur la tradition, en sorte que ses jugements égalent en autorité les commandements de l'Église. Ses sentences sont canoniques. J'entends qu'il les tire d'un certain nombre de sacrés canons. Voyez, par exemple, qu'il classe les témoignages non d'après les caractères incertains et trompeurs de la vraisemblance et de l'humaine vérité, mais d'après des caractères intrinsèques, permanents et manifestes. Il les pèse au poids des armes. Y a-t-il rien de plus simple et de plus sage à la fois ? Il tient pour irréfutable le témoignage d'un gardien de la paix conçu métaphysiquement en tant qu'un numéro matricule et selon les catégories de la police idéale. Non pas que Matra (Bastien), né à Cinto-Monte (Corse), lui paraisse incapable d'erreur. Il n'a jamais pensé que Bastien Matra fût doué d'un grand esprit d'observation, ni qu'il appliquât à l'examen des faits une méthode exacte et rigoureuse. A vrai dire, il ne considère pas Bastien Matra, mais l'agent 64. -- Un homme est faillible, pense-t-il. Pierre et Paul peuvent se tromper. Descartes et Gassendi, Leibnitz et Newton, Bichat et Claude Bernard ont pu se tromper. Nous nous trompons tous et à tout moment. Nos raisons d'erreur sont innombrables. Les perceptions des sens et les jugements de l'esprit sont des sources d'illusion et des causes d'incertitude. Il ne faut pas se fier au témoignage d'un homme : Testis unus, testis nullus. Mais on peut avoir foi dans un numéro. Bastien Matra, de Cinto-Monte, est faillible. Mais l'agent 64, abstraction faite de son humanité, ne se trompe pas. C'est une entité. Une entité n'a rien en elle de ce qui est dans les hommes et les trouble, les corrompt, les abuse. Elle est pure, inaltérable et sans mélange. Aussi le Tribunal n'a-t-il point hésité à repousser le témoignage du docteur David Matthieu, qui n'est qu'un homme, pour admettre celui de l'agent 64, qui est une idée pure, et comme un rayon de Dieu descendu à la barre. "En procédant de cette manière, le président Bourriche s'assure une sorte d'infaillibilité, et la seule à laquelle un juge puisse prétendre. Quand l'homme qui témoigne est armé d'un sabre, c'est le sabre qu'il faut entendre et non l'homme. L'homme est méprisable et peut avoir tort. Le sabre ne l'est point et il a toujours raison. Le président Bourriche a profondément pénétré l'esprit des lois. La société repose sur la force, et la force doit être respectée comme le fondement auguste des sociétés. La justice est l'administration de la force. Le président Bourriche sait que l'agent 64 est une parcelle du Prince. Le Prince réside dans chacun de ses officiers. Ruiner l'autorité de l'agent 64, c'est affaiblir l'État. Manger une des feuilles de l'artichaut, c'est manger l'artichaut, comme dit Bossuet en son sublime langage. (Politique tirée de l'Écriture sainte, passim.) "Toutes les épées d'un État sont tournées dans le même sens. En les opposant les unes aux autres, on subvertit la république. C'est pourquoi l'inculpé Crainquebille fut condamné justement à quinze jours de prison et cinquante francs d'amende, sur le témoignage de l'agent 64. Je crois entendre le président Bourriche expliquer lui-même les raisons hautes et belles qui inspirèrent sa sentence.

 

                                                              L'inculpé.


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Je crois l'entendre dire : "-- J'ai jugé cet individu en conformité avec l'agent 64, parce que l'agent 64 est l'émanation de la force publique. Et pour reconnaître ma sagesse, il vous suffit d'imaginer que j'ai agi inversement. Vous verrez tout de suite que c'eût été absurde. Car si je jugeais contre la force, mes jugements ne seraient pas exécutés. Remarquez, messieurs, que les juges ne sont obéis que tant qu'ils ont la force avec eux. Sans les gendarmes, le juge ne serait qu'un pauvre rêveur. Je me nuirais si je donnais tort à un gendarme. D'ailleurs le génie des lois s'y oppose. Désarmer les forts et armer les faibles ce serait changer l'ordre social que j'ai mission de conserver. La justice est la sanction des injustices établies. La vit-on jamais opposée aux conquérants et contraire aux usurpateurs ? Quand s'élève un pouvoir illégitime, elle n'a qu'à le reconnaître pour le rendre légitime. Tout est dans la forme, et il n'y a entre le crime et l'innocence que l'épaisseur d'une feuille de papier timbré. -- C'était à vous, Crainquebille, d'être le plus fort. Si après avoir crié : "Mort aux vaches !" vous vous étiez fait déclarer empereur, dictateur, président de la République ou seulement conseiller municipal, je vous assure que je ne vous aurais pas condamné à quinze jours de prison et cinquante francs d'amende. Je vous aurais tenu quitte de toute peine. Vous pouvez m'en croire." "Ainsi sans doute eût parlé le président Bourriche, car il a l'esprit juridique et il sait ce qu'un magistrat doit à la société. Il en défend les principes avec ordre et régularité. La justice est sociale. Il n'y a que de mauvais esprits pour la vouloir humaine et sensible. On l'administre avec des règles fixes et non avec les frissons de la chair et les clartés de l'intelligence. Surtout ne lui demandez pas d'être juste, elle n'a pas besoin de l'être puisqu'elle est justice, et je vous dirai même que l'idée d'une justice juste n'a pu germer que dans la tête d'un anarchiste. Le président Magnaud rend, il est vrai, des sentences équitables. Mais on les lui casse, et c'est justice. "Le vrai juge pèse les témoignages au poids des armes. Cela s'est vu dans l'affaire Crainquebille, et dans d'autres causes plus célèbres." Ainsi parla M. Jean Lermite, en parcourant d'un bout à l'autre bout la salle des Pas-Perdus. Maître Joseph Aubarrée, qui connaissait le Palais, lui répondit en se grattant le bout du nez : "Si vous voulez avoir mon avis, je ne crois pas que M. le président Bourriche se soit élevé jusqu'à une si haute métaphysique. A mon sens, en admettant le témoignage de l'agent 64 comme l'expression de la vérité, il fit simplement ce qu'il avait toujours vu faire. C'est dans l'imitation qu'il faut chercher la raison de la plupart des actions humaines. En se conformant à la coutume on passera toujours pour un honnête homme. On appelle gens de bien ceux qui font comme les autres."


V DE LA SOUMISSION DE CRAINQUEBILLE AUX LOIS DE LA RÉPUBLIQUE

 

Crainquebille, reconduit en prison, s'assit sur son escabeau enchaîné, plein d'étonnement et d'admiration. Il ne savait pas bien lui-même que les juges s'étaient trompés. Le Tribunal lui avait caché ses faiblesses intimes sous la majesté des formes. Il ne pouvait croire qu'il eût raison contre des magistrats dont il n'avait pas compris les raisons : il lui était impossible de concevoir que quelque chose clochât dans une si belle cérémonie. Car, n'allant ni à la messe, ni à l'Élysée, il n'avait, de sa vie, rien vu de si beau qu'un jugement en police correctionnelle. Il savait bien qu'il n'avait pas crié "Mort aux vaches !" Et, qu'il eût été condamné à quinze jours de prison pour l'avoir crié, c'était, en sa pensée, un auguste mystère, un de ces articles de foi auxquels les croyants adhèrent sans les comprendre, une révélation obscure, éclatante, adorable et terrible. Ce pauvre vieil homme se reconnaissait coupable d'avoir mystiquement offensé l'agent 64, comme le petit garçon qui va au catéchisme se reconnaît coupable du péché d'Eve. Il lui était enseigné, par son arrêt, qu'il avait crié : "Mort aux vaches !" C'était donc qu'il avait crié : "Mort aux vaches !" d'une façon mystérieuse, inconnue de lui-même. Il était transporté dans un monde surnaturel. Son jugement était son apocalypse. S'il ne se faisait pas une idée nette du délit, il ne se faisait pas une idée plus nette de la peine. Sa condamnation lui avait paru une chose solennelle, rituelle et supérieure, une chose éblouissante qui ne se comprend pas, qui ne se discute pas, et dont on n'a ni à se louer, ni à se plaindre. A cette heure, il aurait vu le président Bourriche, une auréole au front, descendre, avec des ailes blanches, par le plafond entrouvert, qu'il n'aurait pas été surpris de cette nouvelle manifestation de la gloire judiciaire. Il se serait dit : "Voilà mon affaire qui continue !" Le lendemain, son avocat vint le voir : "Eh bien, mon bonhomme, vous n'êtes pas trop mal ? Du courage ! deux semaines sont vite passées. Nous n'avons pas trop à nous plaindre. -- Pour ça, on peut dire que ces messieurs ont été bien doux, bien polis ; pas un gros mot. J'aurais pas cru. Et le cipal avait mis des gants blancs. Vous avez pas vu ? -- Tout pesé, nous avons bien fait d'avouer. -- Possible. -- Crainquebille, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Une personne charitable, que j'ai intéressée à votre position, m'a remis pour vous une somme de cinquante francs qui sera affectée au paiement de l'amende à laquelle vous avez été condamné. -- Alors quand que vous me donnerez les cinquante francs ? -- Ils seront versés au greffe. Ne vous en inquiétez pas. -- C'est égal. Je remercie tout de même la personne." Et Crainquebille méditatif murmura : "C'est pas ordinaire ce qui m'arrive. -- N'exagérez rien, Crainquebille. Votre cas n'est pas rare, loin de là. -- Vous pourriez pas me dire où qu'ils m'ont étouffé ma voiture ?"


VI CRAINQUEBILLE DEVANT L'OPINION


Crainquebille, sorti de prison, poussait sa voiture rue Montmartre en criant : Des choux, des navets, des carottes ! Il n'avait ni orgueil, ni honte de son aventure. Il n'en gardait pas un souvenir pénible. Cela tenait, dans son esprit, du théâtre, du voyage et du rêve. Il était surtout content de marcher dans la boue, sur le pavé de la ville, et de voir sur sa tête le ciel tout en eau et sale comme le ruisseau, le bon ciel de sa ville. Il s'arrêtait à tous les coins de rue pour boire un verre ; puis, libre et joyeux, ayant craché dans ses mains pour en lubrifier la paume calleuse, il empoignait les brancards et poussait la charrette, tandis que, devant lui, les moineaux, comme lui matineux et pauvres, qui cherchaient leur vie sur la chaussée, s'envolaient en gerbe avec son cri familier : Des choux, des navets, des carottes !

 

 

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Une vieille ménagère, qui s'était approchée, lui disait en tâtant des céleris : "Qu'est-ce qui vous est donc arrivé, père Crainquebille ? Il y a bien trois semaines qu'on ne vous a pas vu. Vous avez été malade ? Vous êtes un peu pâle. -- Je vas vous dire, m'ame Mailloche, j'ai fait le rentier." Rien n'est changé dans sa vie, à cela près qu'il va chez le troquet plus souvent que d'habitude, parce qu'il a l'idée que c'est fête, et qu'il a fait connaissance avec des personnes charitables. Il rentre un peu gai, dans sa soupente. Étendu dans le plumard, il ramène sur lui les sacs que lui a prêtés le marchand de marrons du coin et qui lui servent de couverture, et il songe : "La prison, il n'y a pas à se plaindre, on y a tout ce qui vous faut. Mais on est tout de même mieux chez soi." Son contentement fut de courte durée. Il s'aperçut vite que les clientes lui faisaient grise mine. "Des beaux céleris, m'ame Cointreau ! -- Il ne me faut rien. -- Comment, qu'il ne vous faut rien ? Vous vivez pourtant pas de l'air du temps." Et m'ame Cointreau, sans lui faire de réponse, rentrait fièrement dans la grande boulangerie dont elle était la patronne. Les boutiquières et les concierges, naguère assidues autour de sa voiture verdoyante et fleurie, maintenant se détournaient de lui. Parvenu à la cordonnerie de l'Ange-Gardien, qui est le point où commencèrent ses aventures judiciaires, il appela : "M'ame Bayard, m'ame Bayard, vous me devez quinze sous de l'autre fois." Mais m'ame Bayard, qui siégeait à son comptoir, ne daigna pas tourner la tête. Toute la rue Montmartre savait que le père Crainquebille sortait de prison, et toute la rue Montmartre ne le connaissait plus. Le bruit de sa condamnation était parvenu jusqu'au faubourg et à l'angle tumultueux de la rue Richer. Là, vers midi, il aperçut madame Laure, sa bonne et fidèle cliente, penchée sur la voiture du petit Martin. Elle tâtait un gros chou. Ses cheveux brillaient au soleil comme d'abondants fils d'or largement tordus. Et le petit Martin, un pas grand-chose, un sale coco, lui jurait, la main sur son coeur, qu'il n'y avait pas plus belle marchandise que la sienne. A ce spectacle le coeur de Crainquebille se déchira. Il poussa sa voiture sur celle du petit Martin et dit à Mme Laure, d'une voix plaintive et brisée : "C'est pas bien de me faire des infidélités." Mme Laure, comme elle le reconnaissait elle-même, n'était pas duchesse. Ce n'est pas dans le monde qu'elle s'était fait une idée du panier à salade et du Dépôt. Mais on peut être honnête dans tous les états, pas vrai ? Chacun a son amour-propre, et l'on n'aime pas avoir affaire à un individu qui sort de prison. Aussi ne répondit-elle à Crainquebille qu'en simulant un haut-le-coeur. Et le vieux marchand ambulant, ressentant l'affront, hurla : "Dessalée ! va !" Mme Laure en laissa tomber son chou vert et s'écria : "Eh ! va donc, vieux cheval de retour ! Ça sort de prison, et ça insulte les personnes !" Crainquebille, s'il avait été de sang-froid, n'aurait jamais reproché à Mme Laure sa condition. Il savait trop qu'on ne fait pas ce qu'on veut dans la vie, qu'on ne choisit pas son métier, et qu'il y a du bon monde partout. Il avait coutume d'ignorer sagement ce que faisaient chez elles les clientes, et il ne méprisait personne. Mais il était hors de lui. Il donna par trois fois à Mme Laure les noms de dessalée, de charogne et de roulure. Un cercle de curieux se forma autour de Mme Laure et de Crainquebille, qui échangèrent encore plusieurs injures aussi solennelles que les premières, et qui eussent égrené tout du long leur chapelet, si un agent soudainement apparu ne les avait, par son silence et son immobilité, rendus tout à coup aussi muets et immobiles que lui. Ils se séparèrent. Mais cette scène acheva de perdre Crainquebille dans l'esprit du faubourg Montmartre et de la rue Richer.


VII LES CONSÉQUENCES


Et le vieil homme allait marmonnant : "Pour sûr que c'est une morue. Et même y a pas plus morue que cette femme-là." Mais dans le fond de son coeur, ce n'est pas de cela qu'il lui faisait un reproche. Il ne la méprisait pas d'être ce qu'elle était. Il l'en estimait plutôt, la sachant économe et rangée. Autrefois ils causaient tous deux volontiers ensemble. Elle lui parlait de ses parents qui habitaient la campagne. Et ils formaient tous deux le même voeu de cultiver un petit jardin et d'élever des poules. C'était une bonne cliente. De la voir acheter des choux au petit Martin, un sale coco, un pas grand-chose, il en avait reçu un coup dans l'estomac ; et quand il l'avait vue faisant mine de le mépriser, la moutarde lui avait monté au nez, et dame ! Le pis, c'est qu'elle n'était pas la seule qui le traitât comme un galeux. Personne ne voulait plus le connaître. Tout comme Mme Laure, Mme Cointreau la boulangère, Mme Bayard de l'Ange-Gardien le méprisaient et le repoussaient. Toute la société, quoi. Alors ! parce qu'on avait été mis pour quinze jours à l'ombre, on n'était plus bon seulement à vendre des poireaux ! Est-ce que c'était juste ? Est-ce qu'il y avait du bon sens à faire mourir de faim un brave homme parce qu'il avait eu des difficultés avec les flics ? S'il ne pouvait plus vendre ses légumes, il n'avait plus qu'à crever. Comme le vin mal traité, il tournait à l'aigre. Après avoir eu "des mots" avec Mme Laure, il en avait maintenant avec tout le monde. Pour un rien, il disait leur fait aux chalandes, et sans mettre de gants, je vous prie de le croire. Si elles tâtaient un peu longtemps la marchandise, il les appelait proprement râleuses et purées ; pareillement chez le troquet, il engueulait les camarades. Son ami, le marchand de marrons, qui ne le reconnaissait plus, déclarait que ce sacré père Crainquebille était un vrai porc-épic. On ne peut le nier : il devenait incongru, mauvais coucheur, mal embouché, fort en gueule. C'est que, trouvant la société imparfaite, il avait moins de facilité qu'un professeur de l'École des sciences morales et politiques à exprimer ses idées sur les vices du système et sur les réformes nécessaires, et que ses pensées ne se déroulaient pas dans sa tête avec ordre et mesure. Le malheur le rendait injuste. Il se revanchait sur ceux qui ne lui voulaient pas de mal et quelquefois sur de plus faibles que lui. Une fois, il donna une gifle à Alphonse, le petit du marchand de vin, qui lui avait demandé si l'on était bien à l'ombre. Il le gifla et lui dit : "Sale gosse ! c'est ton père qui devrait être à l'ombre au lieu de s'enrichir à vendre du poison." Acte et parole qui ne lui faisaient pas honneur, car, ainsi que le marchand de marrons le lui remontra justement, on ne doit pas battre un enfant, ni lui reprocher son père, qu'il n'a pas choisi. Il s'était mis à boire. Moins il gagnait d'argent, plus il buvait d'eau-de-vie. Autrefois économe et sobre, il s'émerveillait lui-même de ce changement. "J'ai jamais été fricoteur, disait-il. Faut croire qu'on devient moins raisonnable en vieillissant." Parfois il jugeait sévèrement son inconduite et sa paresse : "Mon vieux Crainquebille, t'es plus bon que pour lever le coude." Parfois il se trompait lui-même et se persuadait qu'il buvait par besoin : "Faut comme ça, de temps en temps, que je boive un verre pour me donner des forces et pour me rafraîchir. Sûr que j'ai quelque chose de brûlé dans l'intérieur. Et il y a encore que la boisson comme rafraîchissement." Souvent il lui arrivait de manquer la criée matinale et il ne se fournissait plus que de marchandise avariée qu'on lui livrait à crédit. Un jour, se sentant les jambes molles et le coeur las, il laissa sa voiture dans la remise et passa toute la sainte journée à tourner autour de l'étal de madame Rose, la tripière, et devant tous les troquets des Halles.

Le soir, assis sur un panier, il songea, et il eut conscience de sa déchéance.


                                                                                    Déchéance.

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Il se rappela sa force première et ses antiques travaux, ses longues fatigues et ses gains heureux, ses jours innombrables, égaux et pleins ; les cent pas, la nuit, sur le carreau des Halles, en attendant la criée ; les légumes enlevés par brassées et rangés avec art dans la voiture, le petit noir de la mère Théodore avalé tout chaud d'un coup, au pied levé, les brancards empoignés solidement ; son cri, vigoureux comme le chant du coq, déchirant l'air matinal, sa course par les rues populeuses, toute sa vie innocente et rude de cheval humain, qui, durant un demi-siècle, porta, sur son étal roulant, aux citadins brûlés de veilles et de soucis, la fraîche moisson des jardins potagers. Et secouant la tête il soupira : "Non ! j'ai plus le courage que j'avais. Je suis fini. Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Et puis, depuis mon affaire en justice, je n'ai plus le même caractère. Je suis plus le même homme, quoi !" Enfin il était démoralisé. Un homme dans cet état-là, autant dire que c'est un homme par terre et incapable de se relever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus.


VIII LES DERNIÈRES CONSÉQUENCES


La misère vint, la misère noire. Le vieux marchand ambulant, qui rapportait autrefois du faubourg Montmartre les pièces de cent sous à plein sac, maintenant n'avait plus un rond. C'était l'hiver. Expulsé de sa soupente, il coucha sous des charrettes, dans une remise. Les pluies étant tombées pendant vingt-quatre jours, les égouts débordèrent et la remise fut inondée.


                                                                               C'était l'Hiver.

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Accroupi dans sa voiture, au-dessus des eaux empoisonnées, en compagnie des araignées, des rats et des chats faméliques, il songeait dans l'ombre. N'ayant rien mangé de la journée et n'ayant plus pour se couvrir les sacs du marchand de marrons, il se rappela les deux semaines durant lesquelles le gouvernement lui avait donné le vivre et le couvert. Il envia le sort des prisonniers, qui ne souffrent ni du froid ni de la faim, et il lui vint une idée :

"Puisque je connais le truc, pourquoi que je m'en servirais pas ?"

Il se leva et sortit dans la rue. Il n'était guère plus de onze heures. Il faisait un temps aigre et noir. Une bruine tombait, plus froide et plus pénétrante que la pluie. De rares passants se coulaient au ras des murs.

 

                                                                         Un temps aigre et noir.

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Crainquebille longea l'église Saint-Eustache et tourna dans la rue Montmartre. Elle était déserte. Un gardien de la paix se tenait planté sur le trottoir, au chevet de l'église, sous un bec de gaz, et l'on voyait, autour de la flamme, tomber une petite pluie rousse. L'agent la recevait sur son capuchon, il avait l'air transi, mais soit qu'il préférât la lumière à l'ombre, soit qu'il fût las de marcher, il restait sous son candélabre, et peut-être s'en faisait-il un compagnon, un ami. Cette flamme tremblante était son seul entretien dans la nuit solitaire. Son immobilité ne paraissait pas tout à fait humaine ; le reflet de ses bottes sur le trottoir mouillé, qui semblait un lac, le prolongeait intérieurement et lui donnait de loin l'aspect d'un monstre amphibie, à demi sorti des eaux. De plus près, encapuchonné et armé, il avait l'air monacal et militaire. Les gros traits de son visage, encore grossis par l'ombre du capuchon, étaient paisibles et tristes. Il avait une moustache épaisse, courte et grise. C'était un vieux sergot, un homme d'une quarantaine d'années.

Crainquebille s'approcha doucement de lui et, d'une voix hésitante et faible, lui dit : "Mort aux vaches !" Puis il attendit l'effet de cette parole consacrée. Mais elle ne fut suivie d'aucun effet. Le sergot resta immobile et muet, les bras croisés sous son manteau court. Ses yeux, grands ouverts et qui luisaient dans l'ombre, regardaient Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris. Crainquebille, étonné, mais gardant encore un reste de résolution, balbutia : Mort aux vaches ! que je vous ai dit."

Il y eut un long silence durant lequel tombait la pluie fine et rousse et régnait l'ombre glaciale. Enfin le sergot parla : "Ce n'est pas à dire... Pour sûr et certain que ce n'est pas à dire. A votre âge on devrait avoir plus de connaissance... Passez votre chemin. -- Pourquoi que vous m'arrêtez pas ?" demanda Crainquebille. Le sergot secoua la tête sous son capuchon humide : "S'il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qui n'est pas à dire, y en aurait de l'ouvrage !... Et de quoi que ça servirait ?" Crainquebille, accablé par ce dédain magnanime, demeura longtemps stupide et muet, les pieds dans le ruisseau. Avant de partir, il essaya de s'expliquer : "C'était pas pour vous que j'ai dit : "Mort aux vaches !" C'était pas plus pour l'un que pour l'autre que je l'ai dit. C'était pour une idée." Le sergot répondit avec une austère douceur : "Que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n'était pas à dire, parce que quand un homme fait son devoir et qu'il endure bien des souffrances, on ne doit pas l'insulter par des paroles futiles... Je vous réitère de passer votre chemin."

Crainquebille la tête basse, et les bras ballants, s'enfonça sous la pluie dans l'ombre.

 

                                                                                    La tête basse.

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                                               ---------------------------------------- F I N ---------------------------------

 

Ainsi se termine pour le lecteur le récit d'un homme travailleur, pauvre mais riche de ses droits et dépossédé de sa joie de vivre par une Justice aveugle. Si vos yeux venaient à se mouiller, ne pensez pas que vous êtes trop sensible. On n'est jamais trop sensible aux malheurs des autres. Et depuis qu'Anatole France  a enfanté Crainquebille, ce sont par millions qu'ils se sont depuis multipliés sous nos regards.

 

 

Tous les crédits de ce Blog à :

1) Biographie d'Anatole France:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Anatole_France


2) Texte de Crainquebille extrait du site :

http://abu.cnam.fr/cgi-bin/go?crainque1,21,40

 

 3) Les illustrations du Paris ancien sont extraites ( APRÈS AUTORISATION) du site extraordinaire sur l'Oeuvre  Monumentale  du Peintre et Lithographe Tchécoslovaque T.F.Simon :

http://www.tfsimon.com/Biographie-en-Francais.html

 

 4) Et celles de Daumier sur les Gens de Justice :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Honor%C3%A9_Daumier

   

 5) Steinlen :

 http://www.steinlen.net/main.php

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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