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27 septembre 2006 3 27 /09 /septembre /2006 13:24

                                    



"Shana tova ve gmarratimatova"                                                                

         Ces modestes et naives lignes personnelles, je les offre au lecteur a l'occasion de la nouvelle année hébraique, an 5767, 24 Septembre 2006. Mais c'est le Yom Kippour, le Jour du  Repentir qui le suit d'une semaine que j'ai voulu évoquer.


     Ces jours-ci, nos prières seront plus particulièrement ferventes  en pensant à nos soldats tombés vivants dans les mains d'un ennemi particulièrement cruel, disparus sans aucune  nouvelle d'eux depuis vingt ans, et aux derniers enlevés à la frontière d'Israël.  Aujourd'hui, je dénoue ce mouchoir et en jette le contenu sur le papier, vite avant que ces souvenirs s'étiolent et s'évaporent au fil des années.

                    

             DES SOUVENIRS DANS UN MOUCHOIR

                 (I° partie)

          Cette année-là,  j'ai hérité du beau complet gris bleu de mon grand-frère Michel.

       Certes, la culotte est courte, pas encore celle d'un jeune homme, mais les  hautes chaussettes blanches, qui me couvrent les jambes jusque sous les genoux, me donnent une belle allure de petit prince. J'ai mes cheveux crantés par la main maternelle, qui a aussi ajusté ma première cravate . Et je me sens bien dans mes chaussures, le cuir brille et crisse sous mes pas. J'ai même fait un double noeud à mes lacets qui ont tendance à glisser. « Georges , n'oublie pas ta Kippa » s'écrie mon père glissant la sienne avec son Talit dans le petit sac de velours bleu-marine  et brodé de fil d'argent. Maman est fatiguée de tous ces préparatifs culinaires de la veille, et doit se reposer pour ne pas avoir de vertiges.  « Maman, nous allons à la Shule, nous nous reverrons chez Grand-Père ce soir ». Non, nous ne sommes pas à Soultz, mais à Alger. Papa emploie encore des mots en Yiddish de ses parents. Notre Shule à nous, bien loin du petit village alsacien, est une batisse enserrée dans la basse-Casbah.

          Aujourd'hui, c’est un jour de jeûne , un jour de repentir où l'on souhaite à tout un chacun que Dieu veille bien l'inscrire dans son Livre. Dieu , qui a bien chomé toute l'année se voit tardivement envahi de bonnes actions de grâces et de déclarations d'intentions qui assureront aux heureux élus une année de santé, bonheur et prospérite. Mais pour cela, il faut aller à pieds du 20 de la rue Sadi-Carnot, proche du carrefour de l'Agha jusqu'à la rue Bab-Azoun . Ce jour de pénitence ne doit pas commencer par un péché, pas question de prendre le tram ! Interdit comme pour un Shabat, car il ne faut pas en troubler le repos. Et en cette fin de Septembre, il fait encore très chaud et humide à  Alger.

         Mais ce trajet est traditionnellement entrecoupé d'étapes. La première est juste en face de la Maison des Etudiants, Boulevard Baudin. Nous montons de larges marches de marbre,  guidés par une belle rampe en métal qui commence sa spirale au rez de chaussée avec une nymphe lampadaire de style Nouille . L'air y est frais, silencieux , loin des bruits de la circulation. Un coup de sonette grêle et nous entrons dans un appartement faiblement éclairée, nos pas amortis par les tapis, reçus par deux grandes-tantes d'un ancien âge, celui d'Alger de l'entre deux guerres.

            Les soeurs Teboul, souriantes , fardées mais toujours habillées de noir et élégantes avec discrétion. Un drôle de nom auquel  seulement maintenant je prête attention. Toboul en judeo-arabe est un fabricant de tambour !  Je ne vois de tambourin que celui d'un ouvrage de broderie abandonné sur une chaise avec ses fils de couleurs, à cause sans doute des visiteurs. Le mobilier est du style Louis XV.  Je m'asseois avec précaution sur une chaise recouverte de Gobelin et aux minces pieds cambrés.

         Ce salon ressemble à une antre d'antiquaire. Sur un buffet marqueté, deux potiches de Chine ventrues et veinées de bleu, de part et d'autre d'un vase fleuri. Au- dessus me surveille d'un coin de l'oeil, de son cadre doré,  une femme vêtue pour l'hiver d'un autre pays, les mains cachées dans un manchon de fourrure. Dans un coin, une ébénisterie bombée avec une vitrine à verre biseauté, garde précieusemnt une théière en étain, décorée de volutes, avec de minuscules tasses de faiences peintes. Les rideaux de velours grenat, étaient relevés sur les côtés par des cordelettes à glands pour laisser entrer un jour tamisé.

         Et dans le fond du salon, tassée dans un grand fauteuil auquel avaient été ancrées des roulettes, notre tante Camille, les très fins cheveux blancs à reflets bleus, un élastique violet soutenant les plis de sa gorge plissée et tremblante, nous bénissait en essayant vainement de se redresser avec sa canne à pommeau. C'est la mère très âgée de Raymonde et Marguerite qui l'entourent de tous leurs soins. La table, ornée en son centre d'un étrange tissu de  taffetas froncé et à franges avec lesquelles mes petits doigts jouaient, offrait une coupe en pâte de verre, pleine de fruits... en plâtre peint. 

 G.L.

 à suivre

 

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27 septembre 2006 3 27 /09 /septembre /2006 13:23

                    (II° partie)     

               

        Le jour de l'An, c'était une profusion de sucreries , de gâteaux et même de nougats faits-maison, qui acueillait les visiteurs avec des carafes de citronade et d'orangeade fraîches. J'adorais, entre autres, ces dattes fourrées à la pâte d'amande, colorées de vert ou de rose dans leurs mangettes de papier ...Mais aujourd'hui, je ne pouvais qu'y rêver !...

       Une fois pourtant, furent ouvertes en grand les portes- fenêtres de ce balcon. Il fallait, bien sûr, que ce soit pour un événement exceptionnel. Ce mois de mai inoubliable, j'attendis de longues heures, en suivant la progression du convoi à la radio annoncé déjà montant la Rampe Poirel , avant que je ne réusisse, que Dieu me le pardonne, de prendre en gros plan, debout dans son Hotchkiss découverte, le sauveteur et le fossoyeur de notre Algérie, en képi et les bras élévés vers moi, en uniforme clair, avec mon petit Elgy-Lumière, mais en noir et blanc...
          Notre deuxieme étape, dans cette nomadisation, était le  Boulevard Carnot. L' oncle maternel, Fernand Bloch était le frère deMarthe , ma grand-mère que je n'ai pas connue, car morte très jeune de chagrin après que son mari, Salomon Schebat, ait été tué à Verdun. Sur son carnet militaire du 4ième de Zouaves, à la rubrique profession, je lis  "garcon de magasin", et aux aptitudes physiques: "ne sait pas nager". Mais cela fut suffisant pour mourir à la boucherie de 1916.

         Ainsi l’oncle Fernand s'occupa de l'éducation bourgeoise de ma mère,sa nièce orpheline. II paraît que ce nom de famille alsacien  est un patronyme pour désigner un bucheron,  ou un étranger. Il n'avait cependant pas l'air d'un tailleur de bois, avec son menton double et sa mince ceinture sur son ventre proéminent, et son monocle à chainette  dorée, ni d'un étranger, tant il était bien connu sur la  place des soyeux et des calicots du quartier de la rue de la Lyre, jusqu'à Elbeuf et Roubaix dans le nord de la France où il voyageait plusieurs fois l'an, pour choisir les soies et les imprimés et les représenter  au retour même jusqu'à Tunis.

        Il habitait dans l'immeuble de l'Echo d'Alger. Cet immeuble qui faisait partie de l'ensemble grandiose tracé au cordeau, par les architectes de Napoléon III.

             Des immeubles blancs à arcades Hausmaniennes, une rue de Rivoli  bâtie sur des contreforts et des voûtes habilement exploitées en vastes magasins d'épices et de marchandises coloniales, qui offraient à leurs habitants une vue superbe sur le port et la baie avec ses couchers de soleil..     
          Alger, aux quais pétillants d'activité le jour, et si belle à contempler la nuit, avec les lueurs  vertes des remorqueurs qui se reflètent sur l'eau noire. 
       Lors du voyage inaugural du Président Vincent Auriol, nous fûmes invités un soir, pour ce feu d'artifice qui  fut tiré des chalands flottants, dans le port de marchandises. Une merveille de rosaces  et de pluies de magnésium, de fontaines lumineuses, un ciel embrasé qui en voyait de toutes les couleurs à en faire pâlir les étoiles, des explosions en gerbes pacifiques  que renvoyaient en écho les hauteurs de la Casbah, des lucioles tricolores qui descendaient lentement des vapeurs aux teintes pastels, une  orgie de tirs traçants des lignes bleues, blanches et rouges,qui explosaient à leur tour en pétales brillants comme dans une féerie, bref,  assez d'argent parti en fumée pour alimenter les soupes populaires une année entière.

         Il y avait deux entrées, une sous les arcades du Boulevard , l'autre du côté de la rue de la Liberté . Tous les volumes de ces appartements avaient été conçus  généreusement, comme à Paris...Les plafonds très hauts, les balcons larges et travaillés, le salon avec un piano à queue recouvert de sa housse, et la salle à manger,  dessinés pour accueillir une cour, les chambres trop grandes et froides en hiver, balconnées de torsades de fer, la salle de bains vaste, mais ancienne, et qui brillait de tous ses nickels, et la cuisine  dimensionnée comme un logement, avec ses tommettes rouges et son entrée de service.      

       Un jour que je passais Bd Bugeaud, j'entendis une forte détonation qui semblait venir devant moi et déjà des passants m'en précisaient l'épicentre : les litographes de l'Echo d'Alger avaient dû imprimer des mots  explosifs. Je hâtais mes pas  vers la rue de la Liberté. Déjà en bas de la cage d'escalier, les morceaux de bois et de vitres encombraient le sol. Montant en hâte, je vis ma tante consternée dans son appartement béant, qui évaluait les dégats: la porte principale si lourde et si épaisse avait été arrachée de ses gonds, tant le souffle venant de l'imprimerie au sous-sol, avait été puissant jusqu'au deuxième étage. Même le bureau qui donnait du côté du port, était couvert de platras et de morceaux de verres.

           Mais j'ai trop anticipé. Aujourd'hui nous fûmes recu par le "bonjour, mes enfants chéris" de notre grand-oncle, cet avocat, qui n'avait jamais exercé au barreau d'Alger. Aux murs du large couloir de jolis tableaux d'Orientalistes. Ancien combattant de 14-18 comme tout les algérois de sa génération, il n'était plus jeune et nous escorta à pas lents jusqu'au salon.  Je le revois, sa figure pleine de bonté, tirant de sa blague une cigarette qu'il tassait à petits coups sur le couvercle d'argent, par habitude, mais ce jour saint sans l'allumer, et se tournant vers mon père: « dites-moi, René, que pense Monsieur Charles de la situation, que dit-on au G-G ? »  C'était la question inévitable qui devait meubler la conversation des grands. Mon grand-père Charles , un Délégué à l'Assemblée Algérienne, colon et pionnier alsacien , idéaliste de génie, ne rêvait que d'améliorer envers et contre tous le sort des populations défavorisées, en essayant de convaincre les Gouverneurs successifs de l'urgence de son plan de Paysanat. Il ne réussit à faire adopter que le millième de ses projets et  savait que déjà le cordon de la poudrière était allumé, mais  continua à rayonner l'optimisme jusqu'à sa mort, à sa table de travail en 1958.  
        Pendant la conversation sur ce sujet inépuisable,  toujours soucieuse des poussières, tante Jeannot refermait les grandes fenêtres.  Jeanne Stora, l'épouse de mon oncle Fernand, éternellement gracieuse et belle dans ses petits gestes maniérés, que les ans préservaient, le chignon haut relevé, le nez  mince et aquilin, toujours bien poudrée , n'avait rien à nous proposer aujourd'hui si ce n'est que des souhaits de bonheur. J'aimais ce nom de famille musical

       "Stora est un patronyme modernisé de Astora et Astarte, la déesse de l'amour du temps des Phéniciens qui donnèrent ce joli nom au non moins merveilleux bijou que fut ce port de la côte algérienne". Son frère, Jacques, qui partageait ce grand appartement était extrèmement raffiné et cultivé, très tôt veuf, il adorait écouter les concerts grâce au seul meuble moderne du salon, un immense électrophone, qui combinait une radio dont les stations étaient balayées d'un coup de pouce d'un bouton en ivoire, la dernière merveille de Telefunken.  Jacques était "dans les cuirs'', un métier qui était peu en rapport avec ses allures délicates: il allait choisir les peaux brutes aux abbatoirs pour ensuite les faire traiter au tain et aux sels et les empiler dans une fosse qui empuait le local.  

        Je revois dans la demi-obscurité des voûtes à la Gare de l'Agha, le Grand Said, son tablier lacé sur son cou de lion, la tête enturbannée, et les jambes rougies plantées dans la saumûre, trier et empiler les peaux  séchées et raides suivant leur surface et qualité visuelle.

Georges L.

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