souvenirs d'enfance et d'adolescence

Chapitre 1: Le Départ
Cette année, je ressens un profond changement. Bien que ces mois soient relativement moins froids que l'an passé, j'ai les pieds glacés et le bout de mes doigts me font mal, j'ai peine à taper sur mon clavier et je dois porter des gants de laine ridicules qui me gênent à trouver les touches. J'ai amélioré mon confort en posant un petit tapis qui m'isole du carrelage. Mais je ne suis pas seul à en profiter, le gros chat blanc, vient s'y blotir et mieux encore se recroqueviller sur mes pantoufles feutrées.
Que fais-tu là , gros Bouddha ? Je fais semblant de le gronder et il ferme ses yeux avec dérision, bien décidé à ne pas capituler. Je souris et caresse la tête de cette bouillote inattendue. Je reprends mon message et me relis à voix haute. Les fautes d'orthographes me sautent à la figure et je suis obligé de faire un temps d'arrêt pour ce participe passé placé avant le verbe avoir, qui avait oublié de suivre la règle et de s'accorder avec Alger. Diable! cette fois j'y perds mon latin, Icosium devenu Alger sont-ils masculin ou féminin ? Moi, sentimentalement je veux que mon amour de ville soit au féminin, alors je cours chercher une réponse sur internet et je lis :
" Alger est blanc sous le soleil, aussi l'appelle-t-on Alger
Je suis déçu, ”Alger est blanc” sonne mal à mes oreilles et blesse mon coeur.
Je préfère commettre une faute d'orhographe et être en paix avec moi même, comme Camus préférait sa mère à la justice.
-Cà alors, tu exagères un peu avec tes comparaisons !
Cette voix vient d'en bas. Ce n'est pas
- En as-tu pas assez de radoter avec tes souvenirs ?
C'est ma carpette qui parle en frissonant ses franges.
-Tu ferais mieux de faire comme ces internautes d'Es'mma où tu écrivais il y longtemps tes petits souvenirs .
De quoi je me mêle ! Depuis quand un tapis qui n'est même pas de haute laine se permet de se moquer de moi ? Je ne radote pas, j'aime seulement à évoquer des souvenirs de jeunesse, mais souvent ils se sont noyés dans la brume du temps passé et des paysages et des noms se sont estompés. Toi, par exemple, te souviens-tu de la dernière fois où tu es allé chez le teinturier raviver tes couleurs ?
- Bon, ne t'emporte pas chaque fois que tu parles de ton Alger. Ecoute moi bien, maintenant je suis sérieux, je sais que tu n'es plus jeune, et j'ai une proposition à te faire. A force de t'entendre, moi aussi j'aurais envie de voir là où tu as grandi . Tu crois bien me connaitre depuis que tu m'as reçu chez toi. Et je ne t'ai jamais rien dit, même quand tu me battais avec la tapette en jonc pour m'épousseter ou grattait mon dos en m'assourdissant avec le vieil aspirateur. Mais je possède un secret transmis de père en fils qui remonte à la nuit des temps. Je te propose un voyage en Alger, tu n'auras besoin de rien faire, seulement de t'asseoir sur mon dos à la mode orientale, et moi je me charge du reste.
A ces mots, je me suis vraiment pincé la joue pour voir si je sortais d'un rêve ou si ce petit tapis tout froncé me parlait vraiment. Soudain, le chat blanc sortit de sa fausse torpeur, bomba son dos, s'étira en griffant mes pantoufles, et dit:
-Ne pensez en aucun cas me laisser tout seul à la maison, je fais parti du voyage, que vous le vouliez ou non.
-Chouette! dit le tapis, un chat n'a pas le vertige, et la nuit ses yeux percants nous aideront à nous orienter. Mais, ajouta le tapis en sourcillant de ses poils, tu ferais bien de changer tes chaussettes trouées par des neuves si tu veux t'asseoir sur moi les jambes croisées.
-Mais toi, au lieu de me faire honte, tu n'as pas regardé sous ton ventre la poussière que tu as accumulée ces mois-ci, et de ce pas je vais t'enrouler et te porter au teinturier qui va aussi te secouer, te brosser et raviver tes couleurs et tu te sentiras aussi jeune et frais et pimpant que quand tu es sorti du métier à tisser.Quant à toi, le chat, si tu veux ne pas passer inappercu, va te lisser les poils et la moustache car à Alger, tu auras beaucoup de concurrents sur les toits.
Les préparatifs furent rapides car je ne pouvais presque rien emporter avec moi, ce tapis n'ayant pas une grande envergure, et ni les qualités de vol de ceux de Milles et Une Nuits. Je vérifiais à la maison que tout était bien fermé, les volets, le robinet du gaz, et le compteur d'eau à cause de ce bec de l’évier qui pleure toujours, et même le disjoncteur qui coupe l'électricité, on ne sait jamais avec tous ces incendies spontanés. Et pour faire croire à une présence humaine, j’allumais mon poste à piles sur la chaine qui diffusait de la musique sans interruption. Je ne sus choisir celle de variétés ou classique qui plairait au voleur, alors je réglais au contraire l'aiguille du cadran sur la chaine des interminables commentaires politiques, ainsi assuré qu'à l'entendre mon voleur dégouté ne resterait pas longtemps.
Car mon balcon trop étroit et encombré en plus d'une jardinière, ne pouvait nous recevoir.
A nous la liberté ! Soudain un avion de ligne nous dépassa avec un rugissement épouvantable et nous surprit dans notre béatitude , le remous de l'air nous jeta de coté et faillit nous renverser. Il n'était déjà qu'un petit point brillant comme de l'aluminium, avant que nous nous soyons remis de notre émotion.
- Espèce de chauffard, peux pas faire attention ? m'écriais-je en m'agrippant aux bords du tapis tanguant et roulant. Tention! continua le chat le poil tout hérissé. Ne vous inquiétez pas dit la carpette en reprenant son équilibre, je préfère choisir la route internationale empruntée par les longs courriers car autrement, en survolant des territoires non balisés nous risquerions d'être transformés en passoire par des fusées ennemies qui ne demandent qu'à se libérer de leur chenils. Ah voilà déja la botte de l'Italie, vraiment comme
- Mais.espèce de malin, ne m'avais-tu pas promis de m'emmener en Algérie et voilà que tu survoles le pays des spaghettis au lieu de celui du couscous !
- Ne crains rien, je voulais seulement te faire une surprise, voila Marseille et tu peux déjà agiter ta main, Monique peut-être levè les yeux en ce moment. Si je n’avais pas peur de m’attarder j’aurai poussé jusqu’à Epernay pour voir le jardin de Sylvette. et les Jacques et tous les autres amis, mais notre tour d'honneur est fini, maintenant cap sur Alger avant que ne tombe la nuit.
Cette fois c’est une flotille élégante de canards sauvages qui nous dépasse.
- Où allez-vous les voyageurs du ciel ?
- Nous retournons chez nous pour la ponte, et vous ?
- A Alger , si Dieu veut.!
- Ah , c’est une belle ville, mais trop chaude pour nous ! Faites attention aux courants aériens, obliquez plus à l’Est car le vent vous déportera, nous cria le chef de file au beau col vert mordoré. Si vous voyez les cigognes, n’hésitez pas à leur demander votre chemin, elles y volent tous les hivers..
-Bon voyage et embrassez bien Nils de ma part, si le voyez par hasard ! C’est un cher ami d’enfance !.
Ainsi se succédèrent des vols d’étourneaux aux battements rapides, des escadrilles de flamands roses qui ramaient lentement dans le ciel , leurs pattes repliées en arrière pour offrir la moindre résistance à l’air; des grues aux ailes noires et aux becs ressemblants à des chisteras, tout un peuple d’oiseaux migrateurs dont je ne savais pas le nom, mais tous élégants dans leurs vols sobres, et qui sans carte du ciel et sans boussole, retournaient à leurs paysages de l’année précédente. Je me laissais bercer dans tous ces froissements d’ailes et de plumes et bientôt m’endormis en entourant le chat de mes bras.