souvenirs d'enfance et d'adolescence

Cette première nuit, je me sentais tellement excité par mes retrouvailles avec ma ville, que je suis resté un long temps accoudé au mur de la terrasse.
-Où vas-tu ainsi de bon matin ? Je ne t’ai pas connu si pressé chez nous !
-C’est que j’ai tant à revoir, vous ne pouvez pas comprendre.
-Et au moins dis-nous où te porteront tes pas, dans le cas où tu aurais besoin de notre aide, cette ville est si grande!.
- J’ai envie d’aller me promener sur les hauteurs du Square Lafferière, en attendant , toi le Tapis, prends garde aux fientes des hirondelles et toi Louis, laisse les moineaux en paix.
-Radoteur ! à toi de bien ouvrir l’oeil et sois prudent! Je préfère descendre à pieds, car je ne me souviens que trop de la panne de cet ascenceur.
A chaque étage des rires et des disputes d’enfants, cette maison est bien remplie. Des mains de fatmas en faience peinte ont changé les noms des locataires sur cuivre jaune. Au cinquième à droite, sur la porte en bois verni, un rectangle clair et vide, c’est ce qu’il reste de “René Lévy Ingénieur”. La sonnette n’a pas changé, mais des verrous et un bloscope ont transformé notre appartement en forteresse. Un “Dépêche-toi, tu vas être en retard”, s’échappe du dessous de la porte et me rappelle que mon Ecole Clauzel était à deux pas,”Ralina tranquille !" implore une petite voix, non rien n’a changé si ce n'est l'accent et je souris à cet enfant qui ne me voit pas. Je tourne sur ma gauche et me dirige vers le Carrefour de l’Agha. Bien que j'ai été averti par de précedents voyageurs et ai avidement lu leurs messages sur Es'mma, c’est le coeur gros et battant la chamade que je passais lentement devant des magasins à la devanture condamnée, ou devant d’autres absolument étrangers. D’abord la marbrerie qui faisait voler des sanglots de pierre sur le trottoir, a disparu, de même que l’échoppe de journaux ou j’attendais les nouveaux “Jim Taureau”, ”Garry”, ”Coeur Vaillant, et autre “Coq Hardi’, rangés en colonne dans la devanture avec les “Pieds-Nickelés, et plus tard Le “Modèle Réduit d’Avion” . Chez cette vieille brave femme, les pistolets à ressort qui tiraient des flêches à ventouses, me clignaient de l’oeil à chacun de mes passages, jusqu’à ce que je réunisse la somme nécessaire. Au coin de la rue Drouet d’Erlon, une bonne surprise pourtant: la pharmacie de feu Monsieur Créange était toujours là, avec sa large vitrine . J’étais,(hélas) un bon client, toujours consommateur de pilules et sirops divers qui n’ont pas réussi à me tuer. C’était, en revenant du marché avec ma mère, un arrêt obligatoire pour passer sur la balance mécanique très précise qui indiquait toujours le même poids malgré les vitamines miracles. En traversant la ruelle, la droguerie d’angle n’est plus. J’y achetais régulièremnt cent grammes de mastic pour immobliser la vitre de la fenêtre du bureau qui vibrait dans son cadre au passage du tram, parceque j’aimais jouer au vitrier en lissant en biseau la pâte jaune.
Au retour des Galas Karsenty, maman furetait toujours chez “Taty”, ce magain de Modes, et y trouva une fois une paire de gants qui lui montaient jusqu’aux coudes, celle qu’elle mit avec une robe de taffetas le soir où moi et mon frère nous nous sommes endormis sur le lit de la chambre à coucher, tous verrous fermés, ainsi que ce misérable loquet qui barra à mes parents le chemin du retour.
Un peu avant le Carrefour, l’armurerie du père de mon copain Castel, elle aussi a manqué à l’appel. Devant sa vitrine, je restais en arrêt, comme un jeune chien de chasse devant les fusils à canons doubles, ”chokés, et noir de guerre” comme les décrivait le catalogue de
Je remonte la rue Charras. J’aurai tant voulu revoir le “Lagon Bleu” au Vox. La scéne d’amour finale m’avait laissé rêver bien des nuits. Vox populi, vox Dei :faut plus rêver, le Vox n’existe plus que dans la mémoire des salles obscures qui nous éclairaient les secrets de la vie..Il faut bien s’y résigner, je suis devenu un étranger dans mon propre pays. Et avec les nouveaux patrons, les décors ont changé !.
En haut de la rue Charras, je débouche sur la rue Michelet. Les ficus sont toujours comme taillés par le même coiffeur, des cubes de feuilles vertes sur troncs gris et torturés. Le Coq Hardi, lui, a jeté son dernier cri un jour de 1960. J’avais lu plus tard que mon ancient prof d’allemand y avait été blessé à la machoire par un boulon.
Je t’avais prévenu, les trams verts et crèmes à longues perches sont depuis longtemps du passé, comme les trolleys qui roulaient avec le seul sifflement ténu du moteur électrique . A la place des arrêts, un trou noir hideux marque les travaux d’un métro, et crève la perpective de
Avant de pénétrer dans ce sanctuaire que représente pour moi la montée au Monuments aux Morts, je m’appuie sur la grille.Je murmure une prière inventée sur le champ comme pour purifier ce lieu et ces souvenirs sacrés. Emprunterai-je les escaliers de gauche, ou ceux de droite, qui conduisent symétriquement à la même esplanade ?.
Je crois que je montais avec Maman du côté gauche. L’horloge florale était dans les dernières années francaises une création relativement récente, avec des plantes vivaces très colorées, et les aiguilles tournaient avec une précision suisse suivant les heures du jour. Tout le long des murs de soutenement de cette large percée,
J’avais pourtant été averti. Le Monuments aux Morts, l’oeuvre la plus achevée de Paul Landowski n’est plus. A sa même place, un espèce de cube de béton casse et masque les formes de la statue en l’épousant, comme un linceul laisse deviner le cadavre. Car il s’agit bien ici d’un crime. Alors que bien des mausolées, stèles, statues, et mêmes clochers, tout ce qui peut rappeller un cher souvenir, furent démontés et transbordés en France, seul le Monuments aux Morts, ”Le Pavois”, qui vu de la mer est le point de rencontre d’une superbe perpective, a été lâchement abandonné ,en arrière, au Minotaure.
“Avec ce monument aux morts Le Pavois, Paul Landowski renoue avec la grande tradition funéraire du Moyen-âge et de
Moi, j’avais pourtant appris qu’on ne laisse pas de morts à l’ennemi. Abasourdi, je regarde cette masse informe comme pour essayer de voir à travers ce voile de ciment.
Je m’en approche et y vois un grand trou, une armature qui a laissé se détacher son béton. Je me penche, je crois entendre des plaintes étouffées, mais ce n’est que mon sang qui bourdonne dans ma tête enflammée. L’endroit est presque désert.
Les enfants ne remplissent plus de leurs ébats joyeux cet endroit ensoleillé. Dans les années qui ont succédé au débarquement allié, les soldats américains et anglais y venaient en permission se photographier. Inévitablement, ils distribuaient à cet enfant pâle et bouclé que j’étais, des sucreries dont j’ai retenu seulement les couleurs pastels de leurs pastilles et bien-sûr, les chewing-gums qui pour les plus grands remplaçaient la colle dans la construction de maquettes flottantes.
Voila, sur ce banc de pierre en arc de cercle, maman enfilait des mailles, une à l’envers une à l’endroit, tout en me surveillant du coin de l’oeil,jouant avec l’insigne d’un calot de soldat Anglais, un canon de
Avant de partir, j’avais trouvé une ancienne photo, très rare, puisque elle représentait juste sous le bas-relief, en gros plan, une liste de noms qui avaient provisoirement échappé au marteaux des forcenés, avant la destruction totale.
Maintenant, c’est mon devoir de lire leurs noms, là où ils furent graves :
Fulton georges, Fiancette,Lucien, Fischer,Leon, Fitoussi,Follcher, Follana,Fontanaron,
Forner Sauveur, Fornes Jean-Baptiste, Garnier Claude, Garnier Robert, Garoby Andre, Garouste Jean-Pierre,.Gatto Antoine, Gauthier Georges, Gauthier Georges,(bis). Gayte Marcel, Georges Maurice, Boutherans Leon, Garouste Jean-Pierre,Genty Henri, Graillot Andre, Granier William, Grange-Gourmet Marcel, Grausam Charles, Grasi Georges, Graziani R, Griessinger, Grirri Charles, Grirri Pierre, Grima Marcel, Grumel Charles.
Depuis tous les Gouverneurs Généraux qui se sont succédés pour ranimer
Mais aujourd’hui, une autre surprise m’attendait. Tout en haut d’un mur, juste dans un coin peu accessible et cela en est peut-être l’explication, existe encore en 2006, la seule et unique plaque où j’ai pu lire 12 noms, tous commencant par la lettre “S’:
Smirou Abraham, Sparacino Simon, Scognamiglio Raphael, Solaire Lucien, Solaire Michel, Solari Paul, Solal Joseph, Solbes André, Solbes Vincent, Solday Francois, Soldini Camille, Soler André.
Et pourquoi je restais si ému ? Parceque justement le nom de mon Grand-Père maternel est Schebat Salomon et que certainement sa plaque devait être bien proche de cet endroit. Je me promets rentré à la maison, d’essayer d’en apprendre un peu plus sur ces morts rescapés d’une deuxième destruction.