souvenirs d'enfance et d'adolescence
Bientôt le 22 Novembre, l'anniversaire de Maman . C'est un évènement qui demandait préparation bien que chaque année se renouvelait pour moi le même rituel , le choix du petit cadeau immuable ,un minuscule agenda dont seule la couleur de la moleskine la différenciait de l'année précédente...C'est un livret important dans notre vie,car c'est sur ses pages que Maman consciencieusement annotait de son écriture fine les dates et aussi les heures de mes crises d'asthme et les diverses médecines avalées pour en parler à chaque visite chez le Docteur Benyamine .
Un automne, peut-être le premier d'après la Guerre et que Maman avait oublié auparavant de me munir discrètement de monnaie pour ce projet, je me trouvais démuni et confus sans oser en parler . Mais j'eus une idée innocente et efficace qui consistait à me servir moi-même . Maman revenant du marché déposait toujours son petit porte-monnaie de maroquin rouge dans le coin de son armoire, sous une pile de draps sentant bon la lavende . Je la connaissais bien cette bourse,car elle était ornée de petits clous argentés ,et j'aimais jouer avec sa fermeture .
Alors,chaque jour je prélevais en cachette une pièce de bronze pensant que ce trésor ventru resterait discret .
A la fin de la semaine,riche comme un Maharadjah de ses roupies, je traversais notre rue Sadi-Carnot, et remontant sur le trottoir de droite vers le carrefour de l'Agha, j'arrivais rapidement devant la vitrine de la Papeterie des Demoiselles Thouvenot . Sous le comptoir tout en verre s'alignaient comme pour me narguer des stylos en bakélite de toutes les couleurs,et certains même au corps incruste de nacre et à plume d'or . Mais j'avais une autre mission plus importante à remplir et éloignais mon regard de ces Sirènes . Une des soeurs Thouvenot,aux lèvres toujours toujours peintes en rouge vif, était celle qui recevait les clients. Elle s'essuya les doigts tachés d'encre avec un chiffon et sortit d'un tiroir un assortiment d'agendas tout prêts pour la nouvelle année .J'en choisi un, de format lilliputien en faux cuir vert,muni d'un crayon miniature en métal doré,avec un fermoir à glissière .Il avait même un joli ruban en guise de signet, et la tranche du livret était passée à l'or fin . J'assistais avec plaisir à son emballage dans du papier décoré tout en louchant sur les crayons qui sentaient bon le vernis et des rames blanches de papier Canson. Et sortis de ma poche ces larges et lourdes pièces de Cinq Francs en bronze qui cliquetèrent sur le cendrier en verre .Elles étaient si belles et providentielles comme la France nouvelle et remplaçaient les pièces en vil métal gris de l'Etat français . En revenant à la maison, je passais inévitablement devant la minuscule vitrine de la marchande de journaux et vis avec dépit ( car allégé de mon pécule) la parution de mes bandes illustrées préférées qui durent attendre de meilleurs clients .
Le Messie vint le lendemain sous la forme de mon grand-frère qui décida de s'associer à ce présent et me confia des pièces toutes nouvelles de Deux* Francs pour notre achat en commun .

Je n'osais pas lui raconter mon larcin et lui promis de m'occuper de ce projet ..Plein de remords et attendant d'etre seul, sortis du tiroir de la table de nuit la petite clef et allais à l'armoire défendue,ouvris le battant de gauche et bourrais le porte-monnaie de pièces de 2F qui ne pouvaient remplacer évidement les précédentes . Maman sans doute trouva bizarre ce mélange de piécettes dans les compartiments et la présence de ces nouveaux locataires en allant payer ses achats, mais sachant que je jouais souvent sur le tapis de ma chambre avec la monnaie sonnante et trébuchante en place de soldats ,elle eut la bonté de ne rien me dire.
J'aimais en effet aligner mes bataillons avec des pièces de nickel,de bronze ou d'aluminium,avec ou sans trous, mes soldats de plomb étant depuis longtemps tous morts au Champ d'Honneur des restrictions .
Ce souvenir enfantin ne m'a jamais quitté. Certes, je ne fus pas un vrai voleur, puisque par bonheur avais corrigé mon larcin,encore que suivant la Loi j'aurais été bel et bien accusable de préméditation . Mais l'essentiel pour moi est que Maman n'ait pas eu ce pincement au coeur en découvrant que j'avais menti et trahi sa confiance . Je ne m'en serai jamais remis .
Maman ouvrit avec joie ce cadeau "inattendu" et prit soin de transcrire les informations utiles pour l'année nouvelle ....
Mes chers parents depuis longtemps ne sont plus là pour me protéger .Enterrés en terre de France près de Paris , mon frère s'occupât de les transférer en Israel après le début des profanations de certains cimetières israélites. Dans chaque fosse fut réparti un petit sachet de terre d'Algérie, emporté en 1962 . Sont gravées en Francais et Hébreu les dates et lieux qui permettront aux générations futures de les reconnaître . J'ai photographié les tombes par précaution parce que j'ai le regret éternel de ne pas l'avoir fait à Alger avec mes ancêtres . Personne ne peut prédire où s'arrêtera la roue de l'Histoire .
* Cette pièce jaune de 2F avait été introduite en Algérie par les Américains en 1942 dès le Débarquement et ainsi frappèrent de la Monnaie Francaise pour remplacer les pièces de Vichy et s'imposer . Y figurent les mots France, Liberté, Egalité, Fraternité mais pas " République " !