souvenirs d'enfance et d'adolescence
Ces modestes et naives lignes personnelles, je les offre au lecteur a l'occasion de la nouvelle année hébraique, an 5767, 24 Septembre 2006. Mais c'est le Yom Kippour, le Jour du Repentir qui le suit d'une semaine que j'ai voulu évoquer.
DES SOUVENIRS DANS UN MOUCHOIR
(I° partie)
Certes, la culotte est courte, pas encore celle d'un jeune homme, mais les hautes chaussettes blanches, qui me couvrent les jambes jusque sous les genoux, me donnent une belle allure de petit prince. J'ai mes cheveux crantés par la main maternelle, qui a aussi ajusté ma première cravate . Et je me sens bien dans mes chaussures, le cuir brille et crisse sous mes pas. J'ai même fait un double noeud à mes lacets qui ont tendance à glisser. « Georges , n'oublie pas ta Kippa » s'écrie mon père glissant la sienne avec son Talit dans le petit sac de velours bleu-marine et brodé de fil d'argent. Maman est fatiguée de tous ces préparatifs culinaires de la veille, et doit se reposer pour ne pas avoir de vertiges. « Maman, nous allons à la Shule, nous nous reverrons chez Grand-Père ce soir ». Non, nous ne sommes pas à Soultz, mais à Alger. Papa emploie encore des mots en Yiddish de ses parents. Notre Shule à nous, bien loin du petit village alsacien, est une batisse enserrée dans la basse-Casbah.
Mais ce trajet est traditionnellement entrecoupé d'étapes. La première est juste en face de la Maison des Etudiants, Boulevard Baudin. Nous montons de larges marches de marbre, guidés par une belle rampe en métal qui commence sa spirale au rez de chaussée avec une nymphe lampadaire de style Nouille . L'air y est frais, silencieux , loin des bruits de la circulation. Un coup de sonette grêle et nous entrons dans un appartement faiblement éclairée, nos pas amortis par les tapis, reçus par deux grandes-tantes d'un ancien âge, celui d'Alger de l'entre deux guerres.
Les soeurs Teboul, souriantes , fardées mais toujours habillées de noir et élégantes avec discrétion. Un drôle de nom auquel seulement maintenant je prête attention. Toboul en judeo-arabe est un fabricant de tambour ! Je ne vois de tambourin que celui d'un ouvrage de broderie abandonné sur une chaise avec ses fils de couleurs, à cause sans doute des visiteurs. Le mobilier est du style Louis XV. Je m'asseois avec précaution sur une chaise recouverte de Gobelin et aux minces pieds cambrés.
Ce salon ressemble à une antre d'antiquaire. Sur un buffet marqueté, deux potiches de Chine ventrues et veinées de bleu, de part et d'autre d'un vase fleuri. Au- dessus me surveille d'un coin de l'oeil, de son cadre doré, une femme vêtue pour l'hiver d'un autre pays, les mains cachées dans un manchon de fourrure. Dans un coin, une ébénisterie bombée avec une vitrine à verre biseauté, garde précieusemnt une théière en étain, décorée de volutes, avec de minuscules tasses de faiences peintes. Les rideaux de velours grenat, étaient relevés sur les côtés par des cordelettes à glands pour laisser entrer un jour tamisé.
Et dans le fond du salon, tassée dans un grand fauteuil auquel avaient été ancrées des roulettes, notre tante Camille, les très fins cheveux blancs à reflets bleus, un élastique violet soutenant les plis de sa gorge plissée et tremblante, nous bénissait en essayant vainement de se redresser avec sa canne à pommeau. C'est la mère très âgée de Raymonde et Marguerite qui l'entourent de tous leurs soins. La table, ornée en son centre d'un étrange tissu de taffetas froncé et à franges avec lesquelles mes petits doigts jouaient, offrait une coupe en pâte de verre, pleine de fruits... en plâtre peint.
G.L.
à suivre