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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 15:46

 

 

Hier, une fois n'est pas coutume, nous sommes allés à la Cinémathèque de Tel-Aviv, un nouveau bâtiment à l'architecture ultra-moderne, qui est aussi réussie vu de l'extérieur que de l'intérieur.

 

cinematheque FRENCH FILM FESTIVAL

 

A cette heure du jour où la plus-part des gens travaillent,  se présentèrent au  guichet (..lentement, avec précaution)  des retraités très âgés, si âgés  et branlants  qu'il me vint à penser méchamment que leur nombre en fin de séance risquait  de ne pas égaler celui du début du spectacle.. (Mais Georges, t'es-tu regardé dans un miroir ?)..


Le film de l'après-midi était une oeuvre sortie en France en 2011 : "Les Femmes du 6ème étage". Il s'agit du petit monde d'espagnoles, dont la jolie "Maria", venues à Paris pour y travailler comme "bonne à tout faire", chez des familles où la fortune a aveuglé leurs propriétaires. En logeant sous les combles, gelées en hiver, brûlantes en été, obligées de prendre l'escalier de service, elles doivent se contenter d'un seul lavabo à l'étage pour toutes ainsi que d'un lieu d'aisance...à la turc, souvent bouché. Mais plus triste encore, elles doivent obéir aux caprices et à la dictature humiliantes de leurs employeurs, avec des "Oui Madame", et ''Oui Monsieur" sous peine d'être chassées. Même la Concierge exerce envers ces femmes,  modernes esclaves, son métier de cerbère au pied-de-la lettre.
Ce film, malgré ses exagérations, est joué par des actrices et acteurs absolument remarquables quelque soit leurs rôles, et la durée de leur passage à l'écran. Comique de situations, scènes attendrissantes à l'eau de rose, et enchaînements prévisibles, m'ont pourtant personnellement touché profondément, je vais en vous conter la raison....


       Notre immeuble à Alger, 20 Rue Sadi-Carnot

Photo spécialement prise pour moi par Yves Jalabert, 40 ans après l'exode).

 20_Sadi_Carnot.jpg

 

Nous habitions à Alger, un appartement au cinquième étage avec ascenseur. Au 6ème logeait la fille du propriétaire de l'immeuble. Au 7ème, sous la terrasse-buanderie(1) aux tomettes rouges où on accédait par un escalier en colimaçon qui me donnait le vertige, un long couloir était bordé de caves remplies de ces vieilles choses qui pourraient-un-jour-être-utiles et dont chacun n'osait prendre la décision de s'en débarrasser. En passant devant, j'avais toujours la terreur d'être happé par les bras d'un fantôme à travers les barreaux de bois ! Ce corridor sombre  que je parcourais sans m'y arrêter, se terminait devant un petit appartement occupé par un instituteur dont la femme avait un pied-bot et un mauvais regard. Peut-être à cause du mien trop curieux sur son infirmité. Jouxtant ce logis, mes parents louaient une pièce minuscule qui n'était pas utilisée pour y habiter, mais comme débarras, car les commodités étaient plus que spartiates: un lavabo avec l'eau courante en était le seul luxe, mais c'était un bon refuge dans ces années troubles. .
En 1940, tout de suite après la défaite, divers décrets furent promulgués contre les étrangers résidants en Algérie, en particulier ceux citoyens des Forces de l'Axe, qui devaient être expulsés ou emprisonnés. Ainsi fut le sort d'Italiens ou de Républicains espagnols non naturalisés.
Je ne sais quand apparue "Anna" dans mon univers d'enfance, car elle fit toujours partie de la maisonnée. Anna était une autrichienne, aux grosses tresses d'or ramenées sur sa tête, une vraie affiche de propagande aryenne ! Avec ses yeux bleus et son sourire éclatant, elle était devenue pour moi comme une nounou bien-aimée. Elle aidait Maman dans les travaux quotidiens mais surtout veillait aussi sur ma santé fragile. Toujours est-il que notre famille juive prit alors de gros risques en la cachant ainsi, citoyenne d'un pays ennemi.
Dans sa chambrette, elle raconta à maman horrifiée, qu'elle donnait des miettes à manger à des souris. Chez-nous elles dévoraient les bourrelets de coton qui bouchaient les interstices des fenêtres. Ces petites bêtes charmantes étaient affamées et avaient envahi la  ville(2). Les  rationnements et restrictions sévissaient pour tous....
"Chorges" m'appelât-elle un jour, avec son accent haché et  en me serrant dans ses bras, voici une surprise pour toi. Et elle me tendit une culotte taillée dans un bout de tissu, avec des bretelles à la tyrolienne, à  la taille de mon ourson préféré "Dédé" qui ne me quittait jamais !
Souvent venait la voir un certain "Monsieur Ignace", comme elle le présentait. Cet homme affable, ventripotent et au sourire aurifié, était un Hongrois réfugié du régime fasciste du Régent Horthy. Il exercait au grand hôpital de Mustapha comme Laborantin. Mais surtout essayait de réaliser son rêve de créer des cellules de rajeunissement en travaillant sur des souches d'oeufs frais. Plus tard, en Suisse, le Dr Niehans devint célèbre sur ce même sujet, et le monde entier vint s'y faire traiter.
En attendant le succès de ses recherches, Monsieur Ignace en visite , répétait chaque fois qu'il engageait la conversation au sujet de son attente et ses problèmes pour être naturalisé français, "Qu'avocat-c'est-crapule"...Sans doute son avocat devait lui faire payer cher son espoir...
Quand je fus en âge d'aller en maternelle, c'est Anna qui aidait Maman à me bichonner le matin en me hissant sur un tabouret, pour me coiffer avec un "cran" dans mes cheveux  blondinets que j'ai conservé longtemps...
Un jour, ce fut la fin de l'ère Anna. Sans doute allât-elle s'établir avec Monsieur Ignace. La Nature a horreur du vide : La pièce du septième se remplit d'un...établi et de bouts de planches et d'une malle de menuisier, remplie d'outils qui faisaient ma joie, car mon père adorait y travailler le bois et construisit toutes les étagères de l'appartement du cinquième qui se chargèrent vite de livres...Les revues de modes en beau papier glacé s'empilèrent, elles, dans un coin du septième ciel, et je feuilletais souvent dans ma cachette ces pages où des femmes de rêve posaient pour vanter leurs dessous: "Le Jaby" n'avait plus de secret pour moi...

L'été 1962, l'immeuble des Contributions Directes fut plastiqué par l'O.A.S.. Il était situé rue Marceau, au coin de la rue Tirman donc à quelques mètres de chez-nous. Le bruit dans la nuit, précédé d'un éclair bleuté, fut terrible, et les dossiers volèrent à travers les fenêtres pour se disperser dans la rue. Les contribuables accueillirent le matin avec joie cette nouvelle, mais furent rapidement désappointés, car l'Etat, même dans cette période de folie où les attentats meurtriers du F.L.N paralysaient l'économie, exigea des citoyens de refaire leurs déclarations et de payer jusqu'au dernier centime !...

Heureusement un seul carreau fut brisé chez-nous par le souffle dévié par l'immeuble voisin. Mais il n'était déjà plus question d'appeler le vitrier. Nous laissâmes au futur squatter algérien le soin de s'en occuper....


Adultes, mon frère et moi évoquions quelquefois Anna au si bon souvenir.
Maman, tardivement, nous confia une fois, que si Anna aima tellement son 'Petit Chorges", c'est qu'elle avait du laisser en Autriche, en adoption (?), nous ne le sûmes jamais, le fruit d'un amour défendu que ses parents étroits d'esprit rejetèrent.
Nous voila revenus donc avec la 'Maria' du film, qui elle aussi, mais en Espagne, avait confié à une famille son petit garçon(3), chassée par les siens qui se croyaient ainsi déshonorés de cette naissance hors d'un mariage.
C'est pour cela que tout le long du film je pleurais en silence, alors que tous les spectateurs riaient aux éclats.
Après l'Exode de 1962, maman reçut je ne sais comment  des nouvelles d'Anna. Elle habitait une "barre" dans les environs de Paris. Nous étions si commotionnés et égoïstement occupés à résoudre des problèmes vitaux, comme la recherche d'un emploi et la dispersion de notre famille dans l'Hexagone, que le temps passa très vite, si vite, qu'Anna finit par mourir sans que je l'ai revue.

Je n'ai jamais su son nom de famille. Aujourd'hui personne n'est là pour répondre à mes questions. Je ne possède même pas une photo pour l'embrasser.
Anna, ma chère Anna,  je suis impardonnable.

Mais hier je t'ai retrouvée dans une salle obscure.

 

Notes:


(1) C'est après une nuit de bombardement et de tirs de la D.C.A après le débarquement américain de 1942, que nous y montions récupérer nos "trophées" : des éclats d'obus tranchants.

 

(2) "La Peste" de Camus.

 

(3)    Dans le film, bien-sur, tout finit bien....

 

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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

René 09/11/2012 13:29


Bonjour georges ,touchante  cette jeune Anna  qui souffrait certainement d'avoir du abandonner son enfant en Autriche et qui reportait son amour sur toi ....


amitiés


René

Georges L. 09/11/2012 15:10



Il est des jours où les souvenirs d'enfance remontent plus fortement , et avec acuité !


Merci René de m'avoir lu.



Liliane 01/11/2012 23:44


On a toujours un souvenir enfoui au plus profond de soi, il surgit tout à coup...
Vous avez retrouvé vos émotions passées, c'est du bonheur malgré tout de revivre ces instants... Vous avez retrouvé Anna !
La cinémathèque a une architecture vraiment avant-gardiste ! Surprenante.
Bonne soirée Georges et merci.

Georges L. 04/11/2012 10:24



Rectification !


Je voulais écrire evidement :souvenirs "en fouillis",  et non pas "enfouis" ce qui a un autre sens, quoique le résultat final ne soit pas trop éloigné !!


Nos souvenirs en fouillis sont millions, et parfois par association d'idée, jaillissent sans que nous les attendions, sans que leur importance y joue un rôle. L'inattendu, c'est là le
plaisir.
Bonne semaine Liliane.



Quichottine 26/10/2012 19:49


Quel tendre souvenir d'un moment hors du temps, de la guerre !


Je suis heureuse que vous ayez retrouvée "votre" Anna ainsi.


Comme quoi... nous regardons chaque moment de notre vie avec tout ce qu'elle nous a apporté.


Pleurer quand d'autres riaient, cela m'est arrivé aussi.


 


Merci pour ce très beau partage, Georges.


Que votre fin de semaine soit belle et pleine de tendresse.

Georges L. 27/10/2012 10:57



Bonjour Quichottinne,


Merci de m'avoir lu.
Oui, le rire et les pleurs sont comme le chaud et le froid,  inséparables dans notre vie.
Cet heureux hasard à la cinémathèque m'a ravivé ces souvenirs d'une tendre enfance.
Que cette journée soit pour vous aussi riche que votre bibliothèque.
Amitiés ensoleillées.
Georges L.



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