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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 18:13












                                                  
                                    Ichoua Teboul (1909-2001) "La Campagne Algérienne"




     Le vent, la pluie, les intempéries érodent les montagnes mais ce travail de sape est imperceptible à l'échelle humaine. Ce qui à disparu à tout jamais, ce ne sont pas quelques formes de campagnes d'Algérie maintenant urbanisées, puisque les peintres orientalistes  nous en ont laissé des descriptions et interprétations champêtres superbes d'il y a un siècle et plus, mais quoi des sonorités d'antan qui les accompagnaient ?.
C'est dans l'été d'Algérie où la vie est ralentie que les bruits de la campagne émergent du silence. Bien sûr le pépiement des oiseaux, les vibrations des insectes, le frémissement des feuilles, le pélerin revenant sur les lieux de son enfance les entendra de nouveau en marchant sur un chemin écarté. Il se piquera aux mêmes orties et sucera comme avant le pissenlit acide de son enfance, s'émerveillera des bonds des criquets ou s'arrêtera devant un lézard immobile pour une fraction de seconde,  fera une enjambée pour laisser passer une colonie de chenilles arpenteuses, et veillera à ne pas écraser un petit nid de fourmis qui malgré la chaleur ne s'arrêtent pas de travailler. 
Je crois même qu'il entendra encore se rapprocher, aux sons des grelots  une charrette traînée par un cheval essoufflé. Le martèlement des sabots qui s'éloigne sur la route est si agréable à l'oreille qu'il nous laisse toujours rêveur. Même les cloches qui ont été démontées et rapatriées en France continuent à tinter presque  comme auparavant, quoique dans une qualité de l'air si différente.
Mais il est une vibration qui a disparu à jamais des collines, que personne à ma connaissance n'a enregistré sur  le vif  pour nous en laisser le souvenir musical: le cliquetis des norias dans le sahel algérois. Il n'y avait rien de pareil au promeneur que le concert métallique de ces norias qui se répondaient d'un bout à l'autre du paysage. Déjà de notre temps, des pompes électriques d'entretien facile avaient commencé à remplacer la mécanique pour remonter l'eau des puits. Mais ils restaient encore bien de ces machines à godets qui remplissaient l'air de leur musique saccadée et inachevée. Après le départ des Français, ces Norias délaissées que des engrenages entraînaient se laissèrent mourir de chagrin et la rouille et  les herbes folles les envahirent.
Dans la propriété de mon grand-oncle, à Birkadem c'était depuis toujours le père Yvars qui entretenait le potager. En fin d'après-midi, il ouvrait l'écluse du petit réservoir en maçonnerie que la Noria avait rempli patiemment dans la journée, et à coup de bêche et à tour de rôle,  laissait l'eau fraîche courir dans les rigoles qui allaient baigner la terre rouge, chaude et assoiffée qui s'embuait. Je suivais des yeux cette eau vive qui inondait comme une petite marée les sillons des carrés de légumes qui buvaient d'abord vite cette providence pour en rester rassasiée et trempée toute la nuit. Les bottes crottées d'une grasse terre rouge, il était le maître des eaux dans son jardin plantureux.
La Noria en fait n'est qu'un développement de l'anachronique seau qui était jeté accroché à une corde dans le puits et remonté à la main. Son origine est Andalouse, comme nos instruments de musique folklorique . A une chaîne sans fin étaient accrochés des godets  qui se remplissaient au fonds du puits et se vidaient dans un bassin en se retournant, arrivés à leur apogée. Cette chaîne était mue par une démultiplication d'engrenages à renvoi d'angle qu'un baudet entraînait, un long levier accroché à son bât, dans une marche circulaire. Le moteur électrique remplaçât le baudet mais ne troublait pas le bruit  de l'eau qui s'écoulait des cuillères et leurs cliquetis métalliques. 
Il ne reste donc rien de ce souvenir musical que nous puissions léguer à nos enfants ou mettre à l'abri dans un musée.  Seule résonne encore dans mes oreilles cette musique difficile à transcrire de mémoire qui sera perdue à jamais avec le dernier des témoins que nous fûmes.


Ma Noria est un tombeau rouillé
Depuis que privée de son eau
Elle n'égrène plus ses mots
Elle ne chante plus l'été.
Le bassin s'est vidé,
La terre fendillée.
 Noria est morte
De ne plus
Etre aimée



A moins qu'un jour, puisque des enthousiastes ambitieux ont reconstruit et réussirent à faire voler un historique Blériot, sera  remis  en état dans un coin de Provence, un puits en pierres, et la copie fidèle d'une Noria qui puisera son eau avec des sonorités sauvées de l'oubli .
 Un mémorial qui égrènera au cliquetis des godets comme un chapelet, les noms de ces pionniers qui firent du Sahel un verger .

Remarquez dans ce croquis la roue dentée qui est solidaire de la grande roue à godets . Un cliquet l'empêche de retourner en arrière, entraînée par le poids des pleins godets , à cause d'un arrêt du moteur par exemple, ou du baudet rêveur.
C'est ce cliquet qui se lève et retombe à chaque dent de l'engrenage,qui produit comme un marteau sur le métal ce "Ding-ding-ding" sans fin qui rebondissait dans les collines ..


  Je me souviens parfaitement de ce petit bassin carré en maçonnerie. Ses parois étaient couvertes de mousse et l'eau en prenait la couleur verte.
En plein été il nous servait de piscine, et nous y entrions en claquant des dents, tant l'eau était glacée !                           

N.B: Certes il a été reconstruit à Toulouse une Noria , mais à roue et non pas à chaîne et godets comme celle typiquement du Sahel algérien.


Le site ci-dessous remarquable est un émouvant et seul souvenir des Norias de Birkadem :


http://souvenance2005.free.fr/Norias/


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Published by Georges Lévy - dans souvenirs
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commentaires

midolu 20/11/2009 20:40


Les hommes n'ont guère de gratitude envers l'indispensable, qui a été ...
Les norias ont subi le sort dessiné par l'avancée technologique.
Votre Noria reste vivante dans votre souvenir, dans ce cliquetis qui s'estompe, comme dans ce poème qui lui est dédié ...

Bel hommage aux sonorités perdues ou en passe de l'être ...


GABY 10/11/2009 10:45


j'aime bcp le tableau au début de l'article je ne connaissais pas le peintre qui a je crois du talent, il me rappelle certaines oeuvres expressionistes avec ses fortes couleurs et son trait
accentué


René 07/11/2009 08:06


Magnifique article!!!Il ya avait aussi des norias aux baléares dans les années 1960(à vent celles là!) encore en place en 1969 ,année de ma rencontre avec celle qui allait devenir mon épouse, sur
cette belle ile de Majorque qui a bien changé depuis.Nous y sommes retournés en 2005 et pratiquement plus de Norias à part celles à touristes!il y a maintenant des pompages de grande profondeur qui
assècheront probablement la nappe phreatique au nom du profit.Sur quelle terre ,nos enfants devront ils vivre aprés tous ces dégats faits à la nature..je le redis :UNIQUEMENT AU NOM DU PROFIT!
Merci Georges pour ce beau reportage


Quichottine 04/11/2009 20:45


Qui sait ?

Un jour peut-être, il faudra en reconstruire, pour ne pas oublier.

C'et vrai que ce qui disparaît le plus vite, ce sont les bruits...


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